Chapitre 14 Terre natale
Ce soir de mardi gras, il y avait sauterie chez Baptiste Goyer, riche habitant de Saint-Mathias de Rouville qui le matin même avait marié sa fille cadette à un marchand de Chambly.
Sur la tombée de l’après-midi, le temps s’était mis à la neige avec grand vent. Puis, à la nuit, la poudrerie s’était déchaînée sous la poussée d’un norouest des grands jours.
Ce qui n’empêche qu’on dansait ferme, ce soir-là, chez Baptiste Goyer. C’est-à-dire qu’on y mettait tout le cœur possible, car – c’était comme un fait exprès – le joueur de violon, qu’on avait engagé, n’était pas encore arrivé, et l’on avait dû avoir recours, pour ouvrir le bal, à un accordéon poussif et pleurard, que deux ou trois jeunes filles de bonne volonté manœuvraient à tour de rôle. De la musique, oui, sans doute, mais, pour une noce, c’était loin de compte, et le moindre crincrin aurait mieux eu le don de mettre aux danseurs des fourmis dans les jambes.
Enfin, quoi, il fallait en prendre son parti. Le violoneux, si impatiemment attendu, avait dû s’attarder quelque part à fêter le mardi gras, et, avec cette poudrerie qui faisait rage, il n’y avait plus à compter sur lui.
Neuf heures allaient sonner, et l’on se mettait en place pour un cotillon, quand soudain, pan ! pan ! des coups sourds ébranlèrent au dehors la porte du tambour. Les mêmes exclamations joyeuses se croisèrent : « V’là le joueur de violon ».
On s’élança en avant, juste à temps pour se voir tomber dans les bras, porté par une rafale de la poudrerie, une sorte de chemineau au long corps serré dans un maigre paletot, au chapeau de cow-boy à larges bords, et si minable, si hâve, si enneigé, que plus rien de lui ne semblait vivre, si ce n’est deux yeux de charbon de terre aiguisés par le froid, et luisant de toutes les misères amassées au long des grandes routes.
La consternation fut générale. « C’est rien qu’un coureux de chemins » entendait-on de tous côtés. « En voilà un qui nous volera nos poules cette nuit », fit un autre.
La mère Goyer avait mené l’étranger dans la cuisine, et l’avait installé près du poêle. Le pauvre diable s’était tapi dans un coin, après avoir déposé près de lui un long sac ficelé en boudin contenant toutes ses nippes. Il refusa de manger, se contentant de quelques gorgées de rye, heureux seulement de se terrer près du bon feu pétillant, loin de l’horrible tourmente du dehors où il avait bien failli rester. Il s’était, disait-il, égaré en plein champ, et n’eût été la flambée de cette noce faisant rougeoyer les fenêtres à travers la poudrerie, il se fût laissé choir de son long, n’y voyant plus, haleiné, et sentant sa pauvre tête « s’ébarouir ».
L’instant d’après, le trampétait oublié, et les danseurs, mis en gaieté par de fraîches rasades, se ruaient avec un renouveau d’ardeur. Mais, batêche ! manquait-il assez, ce malheureux joueur de violon, et fallait-il, tout de même, avoir envie d’y aller, jusqu’au bout, de son mardi gras, pour persister aux sons de ce braillard accordéon, bon tout au plus à les porter en terre.
Dix heures étaient déjà loin. Des cris s’élevaient : « Le Money Musk ! Le Money Musk ! » Mais, dès les premières mesures, l’accordéon s’empêtra dans cette ronde, si populaire à la campagne. Ça n’allait plus. Tout à coup – non, vrai, il y a de ces minutes où l’on vit double – un grand silence se fit, chacun tendant l’oreille à la cuisine, où venait de vibrer le plus beau coup d’archet qui eût jamais réjoui un cœur de danseur un soir de mardi gras. On se regardait encore, tout « égarouillés », quand le « Money Musk » éclata, mais triomphal cette fois, dans un égrènement de notes perlées, qui, de toutes les poitrines, fit sortir un même hourra ! ébranlant les vitres. Puis le son s’approcha, se précipita, et l’instant d’après le trampapparut sur le seuil de la salle, un violon en main, sa pâle figure osseuse comme transfigurée, les yeux de braise luisant plus que jamais au-dessus d’une barbe noire et bourrue, et « le Money Musk » s’acheva dans une cascade éblouissante qui, du haut bout de la chanterelle, descendit jusqu’aux cordes basses en une fine pluie de notes métalliques.
De nouveau un tonnerre d’applaudissements roula : « Envoie fort ! Envoie fort ! En redoublant ! En redoublant ! »
Et l’archet de rebondir sur un air de gigue endiablée, vraie ronde à réveiller les morts, et qui vous saisissait dans un tel emportement que le père Goyer, qui n’était pourtant plus ingambe, en battit un entrechat comme au beau temps où il allait voir les filles, tandis que la maman Goyer, qui pèse bien dans les deux cents, en oublia ses tartes qui brûlaient dans le poêle et se mit à virer comme une toupie aux bras de son gendre. Ah ! bon Dieu, ça allait, cette fois, et si le plafond ne s’abattit pas sur cette trombe déchaînée, ce fut tout juste.
— V’là qui s’appelle jouer du violon. Ça nous rappelle Jacquot.
Jacquot, c’était Jacques Valin, l’un des anciens farauds de la paroisse, parti depuis huit ans, et qui, aux dernières nouvelles, était rendu au fin bout du monde, dans des pays impossibles. Un bon garçon, mais un vrai coureux, toujours en « garouage ».
— C’est-i pas vrai, Louise, qu’i aurait que Jacquot qui pourrait battre ça ? fit-on observer à l’une des danseuses, une robuste fille ne faisant que dépasser la vingtaine et qui était la sœur de l’absent.
— Nous allons bien voir, fit Louise, qui n’avait cessé, depuis l’arrivée de l’étranger, de le considérer avec attention.
Et s’avançant, l’œil humide, vers le nouveau venu qui, sa ronde achevée, soufflait un instant, elle lui dit :
— Tu ne me r’connais pas. Mais moi, j’te reconnais ben, malgré ta barbe.
Et elle lui sauta au cou.
C’était Jacquot.
Quelque dix ans avant cela, Jacques Valin, un grand beau garçon d’une vingtaine d’années, s’était mis en tête que la vie d’habitant ne lui irait jamais, et il était entré comme commis chez un négociant en grains de Montréal. Du reste, avec l’instruction qu’il possédait – il avait poussé jusqu’à ses humanités au collège Sainte-Marie de Montréal – chacun se plaisait à dire qu’il irait loin.
Les Valin, si haut qu’on pouvait remonter, avaient toujours cultivé la terre, et le chagrin de Damase Valin, le père de Jacques, avait été d’autant plus vif qu’il n’avait que ce garçon-là, et que, de ses deux filles, l’une était déjà mariée et rendue à l’autre bout du pays, dans les terres neuves du Lac Saint-Jean.
Et puis, c’était un si rude travailleur, ce Jacques. Il pouvait, comme pas un, faucher son arpent entre les deux soleils. Et à la charrue, donc quelle poigne, et comme c’était enlevé. Une année qu’il y avait eu un concours de labour, il avait dégradé tous ses concurrents, le temps de le dire.
Oui, mais voilà, les jeunes d’aujourd’hui n’avaient plus, comme les vieux, le goût de la terre, et ils leur venaient d’autres idées. Les champs, ça ne payait plus, et l’argent était maintenant à la ville.
Deux ans se passèrent, puis soudain, un jour, une nouvelle arriva de Montréal en coup de tonnerre. Le marchand chez qui Jacques s’était placé écrivait au père que son fils venait de s’enfuir aux États-Unis, après s’être rendu coupable de détournements pour une assez forte somme. Les mauvaises fréquentations, sans doute. Par considération pour la famille, il ne dirait rien, mais il voulait être remboursé. Qu’on voulût bien lui souscrire des billets pour le montant, et l’incident serait clos.
Damase Valin avait toujours eu deux choses en horreur : les mauvaises herbes et les « papiers ». Par papiers, il confondait toutes les choses de basoche et de chicane, et les rares fois où il avait dû apposer sa grosse signature tremblée, au bas de quelque document important, avaient toujours été pour lui des instants de solennelle terreur.
Et dire que c’était son propre garçon qui le mettait aujourd’hui « dans les papiers ». Ah ! ces malheureux papiers, quel enfer pour sa pauvre tête, et ce qu’il fallut peiner dur et longtemps pour les reprendre. Même, pour les ravoir plus vite, il avait « impothéqué » sa terre, sa belle terre de trente arpents, jusque-là vierge de ces souillures. Enfin, il y était arrivé, et un certain soir, la dernière signature en sûreté dans sa commode, il avait respiré comme au sortir d’une fournaise. Mais, par exemple, qu’on ne lui parlât plus de Jacques, car il avait juré de ne plus jamais le revoir.
Le pauvre bougre avait pourtant été assez puni. Ah ! Dieu, oui, quel garouage et quelles traverses, depuis sa fuite de Montréal. D’abord ouvrier de facterie dans le Connecticut, puis tour à tour, et ressaisi par la nostalgie de l’espace, mineur dans l’Idaho et cow-boy dans le Wyoming. Enrôlé ensuite, lors de la guerre avec l’Espagne, dans un régiment de l’Ouest dirigé sur les Philippines ; puis, de retour aux États-Unis, bûcheron dans un chantier du Michigan, où une pneumonie l’avait cloué deux mois au lit, et d’où il s’était mis en route pour le Canada, tenaillé par le désir de revoir tous les siens, et n’ayant pour tous biens, avec l’argent de son passage, que son inséparable violon roulé dans quelques hardes. Enfin, après être descendu en gare, ce soir de mardi gras, au village Richelieu, la dernière étape vers Saint-Mathias, seul, à pied, dans le noir, le froid et la poudrerie ; ses cris de secours, perdus dans le ronflement de la tourmente ; la maison des Goyer, dont toutes les fenêtres flambaient, comme une invite à la délivrance…
De chez les Goyer, il n’y avait plus qu’une quinzaine d’arpents pour se rendre à la maison du père Valin, mais ce n’en fut pas moins toute une affaire, au matin de ce lendemain de bal, que d’y transporter Jacques, repris durant la nuit, et par suite de son aventure de la veille, d’une aggravation du mal qui avait déjà failli être son coup de mort. On dut faire le trajet à pied, l’état des chemins rendant même impossible l’usage du berlot. Des amis soutenaient le malade sous les bras, tandis que d’autres, en avant, frayaient le passage à travers les bancs de neige.
Au logis, les vieux parents, déjà prévenus, se tenaient sur le seuil. Toutes les rides de la mère riaient et pleuraient à la fois, tandis que le père, dont la rancune n’avait pu tenir devant la pâle figure émaciée, le regardant avec des yeux suppliants, ne pouvait que balbutier :
— Mon pauv’garçon ! Mon pauv’garçon !
Deux semaines durant, Jacques fut de nouveau entre la vie et la mort. Puis enfin le médecin se prononça. Le malade était sauvé, mais il faudrait des soins, beaucoup de soins.
Le printemps, maintenant, avait commencé à poindre, et déjà de beaux jours chauds étaient venus qui avaient permis à Jacques de s’asseoir sur le perron de la maison et de rester là des heures, à humer l’air et le soleil. Peu à peu, et à mesure que se précisait le vieil horizon familier, toute sa jeunesse éparse dans les choses s’éveillait et parlait. Quoi qu’il fît, il aimait cette terre dont il était l’enfant, terre nourricière et brave où tous les siens, depuis des générations, avaient passé, et cela l’envahissait à la façon de quelque chose de très doux et il lui semblait par instants que tout son être allait fondre.
Un soir qu’il y avait nombreuse compagnie, on le pria de faire le récit de ses voyages et ce fut une fête pour ces bonnes gens, dont la plupart n’avaient jamais encore, dans toute leur vie, poussé plus loin que Montréal. Jacques leur décrivit le pittoresque des campements de mineurs de Boise City, dans l’Idaho, un pays tout en roches blanches et lisses, veinées de bleu, mangé de soleil et sans arbres. Il leur parla de l’existence aventureuse des cow-boys du Wyoming, lancés à bride abattue au milieu des immenses plaines herbeuses, vallonnées de houles comme un océan.
Ce fut ensuite le tour des Philippines. D’abord la traversée de l’immense mer Pacifique, trois semaines entre le ciel et l’eau ; puis, l’arrivée, là-bas, dans une rade où des fonds d’ocre jaune rendaient encore plus vif le vert criard des rives. Et les arbres bizarres, croulant sous le poids de fruits savoureux. Et le grouillement inoubliable des villes, du petit monde pas plus haut que ça, avec des teints de brique cuite et de petits yeux noirs de furets. Et les coups de feu dans les hautes herbes, dans les « ferdoches », aux prises avec l’ennemi, les balles vibrant en coup d’archet, vromm !…
On était arrivé au second dimanche de mai, veille du jour fixé chez les Valin, pour les premiers labours.
Depuis des semaines, Jacques sentait grandir en lui le signe de la vocation, la marque du glorieux état de ceux qui font vivre le monde. Lentement, aussi, l’évocation s’était dressée, devant ses yeux, le rôle départi, en ce doux pays de Québec, aux fils de la terre. Il avait quelques lectures, et il n’était pas, non plus, sans saisir tout ce que contenait de poésie âpre et consolante la fière devise « Emparons-nous du sol », où se résume toute la force et la grandeur de notre chère Nouvelle-France.
Or, ce dimanche de mai, aux approches du soir, la famille venait de se lever de table, et Jacques, tout songeur, regardait son père en train de hacher du tabac pour sa première pipe d’après souper. Des signes de vieillesse, où il savait qu’il était pour une bonne part, lui apparaissaient plus que jamais évidents, à la commissure des lèvres, dans la tombée des joues, dans l’affaissement de la taille. Surtout il regardait, le cœur étreint, les mains calleuses et fortes, habiles seulement à retourner et pétrir la terre, les mêmes pourtant qui avaient dû manier les papiers dont le souvenir le brûlait en ce moment comme un fer rouge.
Et ce fut aussi soudain qu’irrésistible. Approchant sa chaise du vieillard, il saisit les chères mains rudes et calleuses, les mains jamais découragées, qui l’avaient élevé, qui venaient encore de le secourir, et il y appuya longuement ses lèvres, tandis qu’il demandait à voix basse :
— Me pardonnez-vous ?
Et le vieillard de répondre :
— Oui, mon garçon, je te pardonne.
Jacques se leva transfiguré par le mot béni, et il s’élança au-dehors, comme pour y faire éclater plus librement sa joie.
La nuit était venue. Un vent tiède soufflait, chargé des odeurs des pommiers en fleurs, promenant dans les airs le parfum et le tressaillement des végétations prochaines. Et Jacques, plus que jamais, sentit couler en lui l’âme de la patrie ressaisie, celle surtout de ce coin de terre qui était sien, où il descendrait plus tard tout entier pour y dormir en paix le grand sommeil.
Demain, ce serait lui qui ferait le labour. Il n’en avait dit mot au père, voulant lui réserver cette surprise ; surtout ne voulant, par une sorte de pudeur instinctive, prendre en main la charrue, l’instrument roi et le symbole de sa rédemption, que renouvelé par son pardon. Et maintenant c’était fait, et ce serait en maître qu’il marcherait dans le sillon.
Il ne dormit guère cette nuit-là, agité comme un néophyte dans une veillée d’armes. Dès les premières blancheurs de l’aube, il se glissa hors de la maison et s’en fut à l’écurie atteler Corbeau à la charrue. De tout temps, il y avait toujours eu, chez les Valin, un cheval noir qu’on nommait Corbeau. Cela fait, il entra dans les champs, du côté où la barre du jour grandissait de plus en plus en de longues traînées de pourpre.
Des claironnées de coqs se répondaient d’une ferme à l’autre. Au creux des terres, une petite brume flottait, enveloppante et douce. Là-bas, le mont Saint-Hilaire – la montagne, comme on dit simplement dans ces environs – montrait ses sommets baignés de rose.
L’aurore grandissait toujours, élargissant ses tirants de feu. L’astre, enfin, émergea, les rayons de flamme courant à la surface du sol, et frappant en plein la montagne dont les flancs s’irisèrent de reflets violâtres.
Damase Valin venait de sortir à son tour. Il allait atteindre les bâtiments lorsqu’il entendit qu’on l’appelait. Il rebroussa chemin, un peu étonné.
Du plus loin qu’il le vit venir, Jacques lui cria :
— Eh bien ! le père, faut-il piquer su’le gros érable, ou su’la maison d’école ?
Le vieillard comprit et se redressa. Sa voix s’éleva claire et chantante dans l’air matinal :
— Pique su’le gros érable, mon garçon, et prends garde à Corbeau, qui a l’coup de collier un peu vif.
Au claquement de langue de Jacques, Corbeau tendit tes reins. Le soc, avec un crissement, s’enfonça. La terre s’ouvrit, brune et moite, les remblais roulant comme des flots traversés par un tranchant de navire.
Jacques s’avançait, triomphant, dans l’auréole que lui faisaient les feux du levant.
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