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Chapitre 3 Entre vieux amis

Dans un petit village, sis le long de notre grand fleuve, en approchant de Sorel, deux vieux amis achevaient tranquillement de vieillir. L’un, Sosthène Fayard, porté à l’embonpoint, et autrefois receveur de bureau d’enregistrement, avait sa maison près de l’église ; l’autre, Tertulien Rigaud, maigre et sec, et ancien cultivateur, habitait une maisonnette un peu en retrait de la route, à l’un des bouts du village. Tous deux jouissaient d’une petite rente, Sosthène ayant encore sa femme, répondant au nom de Mélie ; Tertulien, resté veuf depuis une dizaine d’années, et ayant avec lui sa fille qui, elle-même devenue veuve, et sans famille, était revenue se réfugier en ce village.

Des enfants éloignés donnaient de temps à autre de leurs nouvelles. Et c’était tout.

Tous deux achevaient tranquillement de vieillir. On ne les voyait guère l’un sans l’autre, Tertulien se rendant le plus souvent chez Sosthène, à cause de l’embonpoint de ce dernier, qui commençait à lui rendre la marche fatigante. En belle saison, et quand l’air n’était pas trop frais, on pouvait les voir tous deux en un coin de la galerie, chez Sosthène, engagés en d’interminables parties de dames, qui n’étaient pas toujours des plus paisibles, ainsi qu’en témoignaient des éclats de voix qui s’entendaient parfois jusque sur la Place de l’Église. Mais, au demeurant, toujours de vrais bons amis, professant la sorte d’amitié dont on a peine à concevoir qu’elle pourrait jamais, un jour, avoir une fin.

Une de leurs distractions favorites était aussi de suivre, à l’aide d’une forte longue-vue, le passage des bateaux sur le fleuve. Dans les somnolentes et chaudes après-midi de l’été, cela leur était surtout un moyen venant bien à point pour passer les trois ou quatre heures les séparant de la fin du jour. Pensez donc, les bateaux partis de Montréal se rendaient si loin, par-delà les océans, que la chose prenait pour eux une apparence fantastique. Surtout, ils ne saisissaient pas bien pourquoi il y avait, sur ces bateaux, tant de monde, sans aucune nécessité. Pourquoi, en effet, aller courir si loin des risques et des aventures inutiles, alors qu’on est si bien à rester tout bonnement chez soi ?

La plupart du temps, Mélie faisait alors son apparition avec les deux verres de bière de rigueur, une bonne bière de famille que Sosthène fabriquait suivant une recette dont il avait le secret, et qu’il gardait religieusement en cave durant un temps déterminé. Cela était aux deux amis une occasion de se féliciter encore davantage d’avoir si bien ordonné leur vie, estimant que rien ne vaut, pour couler des jours heureux, que de boire frais et ne pas se mettre martel en tête pour des choses inutiles.

À ces divertissements bien anodins il convient d’en ajouter un autre auquel les deux amis ne manquaient pas de se livrer le plus souvent possible, de juin à septembre. Ils s’étaient mis tous deux, depuis quelques années. à faire la chasse aux papillons dans les champs et bois d’alentour, et peu à peu ils s’étaient pris, à ce passe-temps, d’une vraie frénésie, Sosthène surtout, dont l’engouement ne connut plus de bornes, et qui avait dû réserver tout un cabinet de sa maison pour y loger ce que Mélie appelait de simples bestioles. La brave femme, parfois, ne cessait de rager devant cet envahissement d’un nouveau genre.

D’habitude, pour ces chasses, et quand la journée s’annonçait favorable, c’est-à-dire pas trop chaude et sans trop de vent, les deux amis partaient souvent quand le soleil ne faisait que commencer à émerger au-dessus des bois d’alentour. En les voyant passer, filet à l’épaule, les gens du village les suivaient d’un œil sympathique, et même ils n’étaient pas loin de commencer à ressentir, de tout cela, une vraie fierté. Imagine-t-on, en effet, que le cabinet de Sosthène commençait à acquérir comme une sorte de célébrité ? Le notaire Rambuteau, de Sorel, entomologiste de renom, et dont la collection de coléoptères était fort remarquable, était venu rendre visite à son collègue Sosthène, et avait écrit à son sujet, dans le Naturaliste canadien, un article qui avait fait un certain bruit. Des demandes de renseignements étaient venues d’un peu partout. Dans une conférence à l’Université de Montréal, un professeur d’histoire naturelle avait parlé de lépidoptères d’une espèce rare qu’on pouvait voir chez Sosthène. Et, dame ! après tout cela, on doit comprendre que les gens du petit village étaient bien justifiables de se sentir reconnaissants envers les deux amis pour leur avoir procuré un tel lustre.

Ce n’est pas tout. Le notaire Rambuteau avait signalé, dans son article du Naturaliste canadien, qu’il avait vu chez Sosthène un lépidoptère du genre Pandorus lui ayant paru ressembler quelque peu au fameux Pandorus Sphinx dont il était seul – la chose était bien connue par tout le pays – à posséder un spécimen. Évidemment, le Pandorus vu chez Sosthène ne pouvait offrir que de lointains points de ressemblance avec son propre spécimen. Surtout, le Pandorus de Sosthène ne possédait point, bordant les superbes ailes de velours vert olive, le liséré bronze et rose par quoi se distingue l’espèce de Sphinx et intensifie encore davantage la magnificence de leur livrée. Mais enfin, les papillons de cet ordre d’une capture, du reste, fort difficile – ne se rencontrent guère plus haut que le quarantième parallèle, et le vieux notaire lui-même n’avait dû son spécimen qu’à un concours presque miraculeux de circonstances. Par une semaine de lourdes chaleurs, comme il s’en produit souvent en nos fins d’été canadien, un Pandorus Sphinx s’était une fois aventuré jusque chez nous. Puis l’imprudent avait fini par être surpris par une nuit plutôt fraîche, et au matin, Rambuteau, qui rôdait par là, avait pu le cueillir d’un premier coup de filet, alors que le soleil ne l’avait pas encore dégourdi. Il n’y avait pas à s’y tromper… Rambuteau, qui s’y connaissait, avait bien vu qu’il ne pouvait s’agir là que d’une espèce fort rare en nos climats, et qui allait sûrement lui faire grand honneur, ainsi que, du reste, la chose arriva quand l’identité de sa capture eut été bien reconnue. On disait même que, seul, le Smithsonian Institute, à Washington, possédait un « sujet » pouvant en approcher.

C’est alors que l’existence de Sosthène, qui avait toujours été si calme, commença à être traversée par un gros souci. On aurait pu croire son bonheur sans mélange, et pourtant il n’en était rien. Rambuteau, il est vrai, avait fait son éloge. Il avait dit, aussi, que son Pandorus était fort remarquable et pourrait être le joyau de bien des collections. Oui, sans doute, tout cela était bien beau. Tout de même il ne voyait toujours pas pourquoi le fameux Sphinx n’était pas allé à lui, Sosthène, qui se donnait tant de peine à courir bois et champs. Au lieu que Rambuteau, qui ne se déplaçait de son bureau que le moins possible, n’avait eu une certaine fois qu’à tendre la main, et, v’lan ! le précieux phalène avait chu dans son filet.

Toute l’année d’avant, il avait redoublé d’efforts pour en arriver à s’emparer de l’insaisissable Sphinx. Et toujours rien, rien que des espèces bien ordinaires, et qui n’ajouteraient rien à sa renommée. Cela devenait exaspérant. Il s’ouvrait souvent de son dépit à Tertulien, qui partageait, comme bien on pense, le désappointement de son ami, car la collection Sosthène n’était-elle pas aussi son œuvre, pour une bonne part ?

Tertulien allait avoir plus tôt qu’il ne croyait l’occasion de démontrer jusqu’à quel point pouvait en arriver sa dévotion à la cause commune. Dans l’année où nous en sommes arrivés, Sosthène avait dû confier entièrement à son fidèle ami la tâche d’aller, le plus souvent possible, courir bois et champs, car des rhumes tenaces lui rendaient maintenant intolérable tout exercice de ce genre. Cela, c’était le bouquet, ajouté à son embonpoint, pourtant déjà si encombrant. Et alors, force lui était d’attendre, sur sa galerie, le retour de Tertulien. Ils examinaient ensemble le butin rapporté, parmi lequel les belles prises commençaient à se faire plutôt rares. Et toujours, aussi, naturellement, pas plus de Pandorus Sphinx que sur la main.

Enfin, on le devine, le jour allait finir, tout de même, par arriver où Tertulien s’estimerait bien récompensé de toutes ses peines.

Ce jour-là, qui était un des derniers de l’été, Tertulien, levé tôt, errait depuis l’aube à la lisière des bois, scrutant les buissons et taillis où lépidoptères de toute sorte aiment le plus à se réfugier. Le soleil était déjà haut sur l’horizon et Tertulien, qui commençait à ressentir de la lassitude, n’avait encore rien pris que de vulgaires papillons, aux petites ailes blanches plus ou moins diaprées, de l’espèce rencontrée le plus ordinairement en nos campagnes. Il s’en retournait chez lui assez penaud, songeant que l’été touchait à sa fin, et qu’il lui faudrait encore faire son deuil du Pandorus rêvé, quitte à se remettre en chasse l’année suivante.

Soudain, à un détour du bois, son œil de fureteur toujours aux aguets crut discerner que quelque chose d’inusité brillait par instants parmi des touffes de thé sauvage. S’étant approché, il vit que ce « quelque chose » était un papillon de belle taille qui s’éleva et alla s’abattre plus loin, ses grandes ailes déployées au soleil et brillant de doux feux. « Bonne sainte Anne », se dit Tertulien, si je pouvais le mettre dans mon sac, celui-là, je n’aurais pas perdu mon avant-midi, et c’est Sosthène qui pour sûr serait content.

L’insecte conduisait Tertulien à belle allure, n’interrompant son vol que de courts instants pour se reposer dans les taillis. Tertulien s’avançait toujours, le filet bien tendu dans ses mains crispées, le sang lui battant aux artères une vraie chamade, et guettant la minute décisive où le papillon, las de voler au soleil, allait se reposer plus longtemps.

Et voici que l’infatigable chasseur vit le bel insecte tant convoité s’abattre soudain dans un buisson d’aubépines encore en fleurs, puis se tenir là immobile, ses larges ailes toujours déployées et devenues plus tentatrices que jamais. Le filet de Tertulien s’abattit d’un seul coup sec, zébrant les feuilles, et l’insecte resta emprisonné dans les fines mailles. Un tout petit instant, il palpita doucement, les ailes magnifiques et éclatantes commençant à se replier peu à peu. Et enfin, il ne bougea plus.

Qu’allait faire Tertulien de son prisonnier ? Se hâter, sans doute, d’aller le montrer à Sosthène. Déjà il courait au village à grandes enjambées, quand soudain une pensée l’arrêta net. Un « sujet » aussi rutilant de belles couleurs méritait bien, lui semblait-il, qu’on lui fit un brin de toilette avant son entrée chez Sosthène. Dans tous les cas, rien ne pressait.

Rebroussant chemin, et sitôt arrivé chez lui il procéda aux premiers soins habituellement pratiqués en semblable circonstance par tous les fervents d’entomologie. Il avait si souvent vu son vieil ami vaquer à ces premiers préparatifs qu’il n’eut aucune difficulté à mettre sa capture en bel état. Avec des soins infinis, surtout, il déplia de ses gros doigts, les superbes ailes, s’extasiant plus que jamais sur leur velours vert semé d’écailles éclatantes. Et à tout moment il se disait : « Bonguienne ! c’est Sosthène qui va être content. » Et d’avance, il savourait les éloges que le gros homme n’allait pas manquer de lui adresser. Sa sœur, survenue sur ces entrefaites, admira à son tour l’éclatante livrée. Elle n’avait encore rien vu d’aussi beau. Ah ! pour sûr, leur vieil ami Sosthène allait éprouver l’une de ces joies dont on se souvient.

Au lendemain de ce jour, une vive préoccupation commença à hanter l’esprit de Tertulien. Ça ne serait-il pas, après tout, quelque chose approchant du Pandorus Sphinx qu’il tenait là ? Et plus il y pensait, plus il en arrivait à se convaincre que cela devait être. Une semaine encore se passa, le Pandorus hantait de plus en plus l’esprit de Tertulien. Du reste, il y avait pour lui un moyen bien simple d’être fixé. Il irait tout bonnement chez Rambuteau, l’un de ces jours, examiner avec soin le spécimen si rare, et alors il verrait bien.

Un matin, donc, Tertulien, se rendant à Sorel, alla demander au vieux notaire permission de jeter un coup d’œil sur sa collection, où figurait comme on pense en première place le merveilleux Pandorus, en son éclatante livrée vert et or. Du coup, les derniers doutes de Tertulien s’évanouirent… Le beau « sujet » qu’il avait capturé l’autre jour ressemblait de fort près à celui qu’il avait là sous les yeux. Et même il n’était pas loin de croire que le sien, qu’il avait chez lui, avait en sa belle toilette de velours vert divers détails dont Rambuteau pourrait se montrer jaloux.

Sans souffler mot à Rambuteau de sa trouvaille, il s’en revint chez lui, le cœur battant plus que jamais de joie. Et tout le temps aussi, il se disait : « Mon Dieu, c’est Sosthène qui va être content. »

Dès le lendemain de sa visite à Rambuteau, Tertulien, son beau papillon soigneusement enfermé dans une petite boîte de bois de cèdre, allait courir chez Sosthène quand sa sœur lui dit, comme ça, au moment où il partait : « Sais-tu bien à quoi j’ai pensé ? Dans trois mois, on sera pas loin du Jour de l’An. Et alors, pourquoi qu’on garderait pas cela à notre vieil ami pour ses étrennes ? »

En effet, c’était là une fière idée, et Tertulien s’en voulut de ne pas y avoir pensé. On entrait en automne, et les trois mois, avant le temps des fêtes, seraient vite passés. Oui, c’était cela. Il allait réserver cette surprise à Sosthène pour ses étrennes. Ce n’était qu’un insecte, c’est vrai, mais tout de même quelque chose lui disait que son cadeau serait bien apprécié.

Comment fit Tertulien pour garder son secret durant ces trois mois ? Chaque fois qu’il allait chez Sosthène, c’est à peine, parfois, s’il pouvait se retenir. Sa figure, particulièrement réjouie, disait assez, cependant, en ces moments, qu’il devait se passer en lui quelque chose d’inusité, et Sosthène n’était pas alors sans se demander ce qu’il pouvait y avoir sous roche. Puisque Tertulien se taisait, Sosthène, cependant, n’allait pas plus loin, le teint fleuri et les mouvements lestes de Tertulien indiquant suffisamment que ses préoccupations, quelles qu’elles fussent, n’étaient pas de nature à lui couper l’appétit.

Le Jour de l’An arriva quand même, en temps dit. Tertulien, retenu chez lui par la visite de ses deux fils, venus souhaiter la Bonne Année à leur père, ne put se rendre au village que dans l’après-midi, et alors que le jour touchait à sa fin. Il ne prit que le temps, alors, d’adresser ses souhaits de circonstance à la bonne Mélie, qui commençait les apprêts de son souper, et vivement monta l’escalier conduisant à la chambre du haut où il savait trouver Sosthène. Le pauvre homme, à ce que lui avait annoncé Mélie, était tiraillé plus que jamais par ses rhumatismes, et ce matin-là il avait eu assez de peine à se lever.

Tertulien, sa boîte de cèdre à la main, vint à Sosthène :

— Tiens, mon vieux, je t’apporte tes étrennes.

Un cri guttural retentit par toute la maison.

À cet appel, qu’elle jugeait désespéré, Mélie monta l’escalier quatre à quatre. Mon Dieu ! Sosthène allait sûrement avoir un coup de sang. On ne savait jamais.

Pénétrant en avalanche dans la chambre, Mélie ne put tout d’abord en croire ses yeux. Sur le seuil, Tertulien se tenait les côtes de rire, et Sosthène, assis près de la fenêtre, semblait avoir les yeux sortis de tête, en regardant le contenu d’une toute petite boite qu’il tenait en ses mains crispées.

Sosthène ne pouvait que s’exclamer : « Le Pandorus ! je l’ai. »

Mélie s’approcha. Miséricorde ! pouvait-on se mettre en des états pareils pour une simple bestiole de rien du tout, comme il en passait tant dans son jardin, durant la belle saison ? Car c’était bonnement un nouveau papillon qui était là, dans la boîte que tenait Sosthène. Il avait bonne mine, c’est vrai, avec ses grandes ailes déployées qui semblaient tirer à elles les dernières lueurs du jour venant de la fenêtre. Tout de même, non, vraiment, il était impossible de perdre plus la tête. Et elle pensait plus que jamais au coup de sang.

Sosthène continuait de s’exclamer :

— Arrive donc, Mélie… C’est le Pandorus, que je cherchais depuis si longtemps. C’est Tertulien qui l’a trouvé, et il me le donne pour mes étrennes… Non, mais peut-on voir rien de plus beau…

Et Sosthène montrait les ailes vert olive, avec leur liséré rose et bronze.

Dans la chambre, le jour achevait de baisser, et des bourrasques de neige, par instants, fouettaient les vitres.

— Vois donc, Mélie, disait encore Sosthène. Les deux ailes inférieures ont, à leur bout, les petits cercles d’or qu’on dit être introuvables. Le Pandorus de Rambuteau, j’en suis sûr, ne les a pas. Et c’est à Tertulien que je dois tout cela. Mon Dieu, comment assez le remercier ?

Et se tournant vers Tertulien : « Ainsi, disait-il, c’est là ce qui te faisait tant rire en dessous, depuis quelque temps. Tu m’as joué un beau tour. Mais tu me le paieras, mon brigand. »

La nuit venait, et au dehors s’annonçait un commencement de poudrerie. Sosthène n’en avait cure, les yeux rivés sur le Pandorus, qui semblait, en ses mains, comme une vivante tache de lumière dans la brunante envahissante. Pour lui, l’hiver n’était plus, et c’était de nouveau l’été qui s’effeuillait.

Mélie descendait pesamment l’escalier, l’esprit saisi tout de même par le miracle de ce gros homme, à ce point transfiguré et comme anéanti par la resplendissante petite gemme où la nature bienfaisante a accumulé tant de grâces et de charmes.

Sosthène avait reçu, ce jour-là, les vraies étrennes de roi qu’il aurait le plus souhaitées.

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