Chapitre 4 Jouets des dieux
Maurice de La Martinière, gentilhomme français de bonne roche, et citoyen de Montréal depuis cinq ou six ans, était ce jour-là d’humeur excessivement rogue et cassante, et les deux jeunes filles qui le servaient en qualité de sténographes-dactylographes dans les bureaux qu’il occupait au dernier étage de l’édifice Eastern Townships, et qui haletaient et soufflaient à leurs machines depuis le coup de midi, jetaient à tout instant des regards anxieux sur la pendule, dans l’espoir de voir enfin poindre l’heure de leur délivrance.
C’était le samedi, veille de la Toussaint, et par extraordinaire M. de La Martinière avait dû tenir bureaux ouverts dans l’après-midi afin d’expédier sans retard la besogne courante qui s’était accumulée. À ceux qui s’étonneraient de voir le possesseur d’un nom aussi ronflant, et en plus d’un titre authentique de comte, attelé ainsi à un travail qui sentait sa roture d’une bonne lieue, nous ajouterons que M. de La Martinière, si gentilhomme de bonne roche qu’il fût, n’avait pas cru déchoir en acceptant, cinq ans auparavant, par suite de revers qui avaient mis sa famille à deux doigts de la ruine, de servir d’intermédiaire au Canada aux capitalistes de France qui, en nombre de plus en plus croissant, font des placements dans le Dominion. Les affaires s’étaient développées au-delà de ses espérances, et même la guerre lui avait apporté un redoublement de besogne, car la disette de papier où s’étaient trouvés acculés les grands quotidiens de Paris avait forcé ces journaux à s’adresser au Canada, et M. de La Martinière était devenu leur fournisseur attitré. Et il s’en réjouissait d’autant plus que, outre les profits forts substantiels que ces opérations lui apportaient, il se trouvait ainsi à rendre des services sérieux à son pays et le compenser pour sa radiation des cadres de l’armée, d’abord à cause de son âge – il touchait à la quarantaine – et ensuite et surtout à cause d’une myopie désespérante qui ne lui aurait pas permis, à quinze pas, de distinguer un uhlan prussien d’un turc sénégalais.
Mais, par exemple, et bien qu’il fût tombé dans les « affaires », il n’en était pas moins, toujours, grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Blond et de taille mince et élancée, la moustache toujours soigneusement frisée au petit fer, il s’était aussi à la longue, grâce à ses accointances avec le « high-life » anglais de Montréal, imprégné comme d’une sorte de raideur britannique, raideur qu’accentuaient encore l’éternel monocle rivé devant l’œil bleu acier et la redingote impeccable à la boutonnière presque toujours ornée de la rose ou du gardénia classique. Avec cela, célibataire à tous crins. Ah Dieu ! non, ce n’était pas à lui qu’il fallait venir causer femmes et mariage, et il ferait beau voir, vraiment, qu’il irait, l’un de ces quatre matins, perdre la tête jusqu’au point de se mettre au cou un semblable licol.
Donc, ce jour-là, veille de la Toussaint, M. de La Martinière, abîmé de besogne, et par surcroît affligé d’un fort rhume, était de fort méchante humeur, ainsi qu’en pouvaient témoigner du reste ses deux sténographes, perdant littéralement patience sous le flot des admonestations et objurgations dont leur patron les accablait.
Enfin, comme quatre heures allaient sonner, et la correspondance touchant à sa fin, l’une des jeunes filles reçut son congé en même temps que l’enveloppe contenant le salaire de sa semaine, et joyeuse comme un oiseau échappé de cage elle eut tôt fait de passer la porte et d’aller s’engouffrer dans l’ascenseur, non sans avoir cependant, avant cela, adressé force « Au revoir » à sa compagne.
Cette dernière, qui répondait au nom suffisamment harmonieux d’Églantine Jouard, se courba davantage sur sa machine, dans la hâte d’avoir enfin terminé, elle aussi, ce qui lui restait à faire, deux ou trois lettres seulement, mais celles-là d’une nature toute particulière, et pour la rédaction desquelles M. de La Martinière ne se reposait que sur elle, car l’ayant toujours eue à son emploi depuis qu’il était dans les affaires elle avait fini à la longue par remplir auprès de lui l’office d’un véritable secrétaire dont il lui eût été certes difficile de se passer.
C’était une grande jeune fille, plutôt brune, au doux regard voilé de longs cils, et dont les vêtements des plus simples ne laissaient passer que tout juste assez d’élégance pour annoncer que celle qui les portait n’était pas encore tout à fait reléguée à l’arrière-garde. Au fait, était-il possible de préciser son âge ? Le visage présentait le teint blanc-mat, dit « papier mâché », bien particulier aux employées de bureaux qui ont été durant de longues années privées d’air et de soleil, et semblait s’être aussi avec le temps, et par la répétition inlassable de la besogne énervante et fastidieuse, figé dans une sorte d’immobilité où rien plus ne transparaîtrait jamais à la surface des émotions intimes de l’être. Tout au plus, un observateur assez attentif aurait-il pu noter un profil gracieux, puis les doigts fuselés courant avec agilité sur les touches et les attaches très fines des poignets, toutes choses dénotant à coup sûr une personne qui n’était pas tout à fait la première venue.
Mais, tout cela, M. de La Martinière aurait été certes bien en peine de le définir, et il y avait gros à parier que, depuis les cinq ans que la jeune fille était à son emploi, il ne l’avait, chaque jour, que tout juste assez regardée pour dépêcher avec elle les affaires courantes. Il se rappelait qu’autrefois son père avait eu un train de maison considérable, et que tous les gens de sa caste avaient habitude de ranger dans la catégorie des « salariés », et, pour tout dire, des domestiques, tous ceux qu’ils employaient et payaient pour des services particuliers. À ses yeux, Églantine n’était pas loin de devoir être considérée comme appartenant à cette classe.
— Nom de nom ! Vous n’en finirez donc jamais, cria-t-il plutôt qu’il ne fit observer à la jeune fille, en apparaissant tout à coup chapeau à la main et vêtu de son pardessus, sur le pas de la pièce où elle travaillait.
On remarquera ici ce détail : M. de La Martinière tenait son chapeau à la main. En effet, et bien qu’il fût toujours de fort mauvaise humeur, il ne pouvait oublier qu’il se trouvait en présence d’une femme, et que, cette femme fût-elle sa salariée, il y avait toujours certains égards auxquels sa réputation d’homme bien élevé le forçait de s’astreindre.
— Quelques minutes encore, je vous prie, et vous n’aurez plus qu’à signer, répondit Églantine. Je n’ai plus que la réponse à la Banque de Paris et des Pays-Bas, et ce sera tout.
— Et ce ne sera pas trop tôt, car je n’ai presque pas lunché aujourd’hui, et je commence à me sentir une faim… Sans compter que voilà bientôt la nuit qui va arriver. Allons, ouste ! dépêchez, et en attendant je vais grimper là-haut sur le toit, afin de prendre l’air. Dire que je n’y suis encore jamais monté. Il paraît qu’on y jouit d’une vue superbe. Je reviendrai dans un instant.
— Très bien, monsieur. Si vous n’êtes pas descendu quand j’aurai fini, je vous appellerai.
Au fond du couloir, M. de La Martinière trouva le petit escalier en fer qui menait au toit, et saisissant la rampe pour se guider dans la demi-obscurité il atteignait bientôt le palier où donnait la lourde porte de chêne doublée de zinc ouvrant sur le dehors. Ayant frotté une allumette pour y mieux voir, il vit que cette porte était munie à son centre d’un gros anneau pouvant servir de heurtoir, et que le pêne était de ceux dits automatiques s’ouvrant à volonté du dedans en tournant le bouton. C’est ce qu’il fit, et subitement, après une poussée, il déboucha au dehors et se trouva comme enveloppé d’un reflet d’incendie qui, par sa soudaineté, tenait du prodige.
Il embrassa l’espace d’un regard ravi, et il vit que tous les toits de Montréal flambaient, dans l’irradiation des feux du couchant, dont l’orbe rouge sang sombrait là-bas derrière la montagne. Et des milliers de fenêtres étaient aussi autant de trous d’incendie ouverts dans les murs opaques.
— Merveilleux ! s’écria M. de La Martinière, en ajustant son monocle pour y mieux voir ; puis boutonnant étroitement son pardessus, car il faisait grand vent, il fit le tour du toit à petits pas indécis, comme s’il lui eût paru que tout cela tenait trop de l’irréel, du songe éthéré, et que d’un instant à l’autre il allait perdre pied et sombrer dans la froide réalité.
L’orbe rouge du soleil tomba tout à fait, et les rayons de feu courant sur les toits passèrent successivement au jaune pâle, à l’améthyste, puis au gris perle, et enfin il ne resta plus, pour rappeler l’embrasement de tantôt, que la coupole de la cathédrale, qui continuait à briller doucement comme une boule d’or mat. Puis cela, à son tour, disparut, et ce fut la nuit, une nuit subite et noire de novembre où, dans le froid qui se faisait de plus en plus vif, commencèrent à apparaître les piqûres d’innombrables étoiles.
Le vent s’enflait sans cesse, grossissant par rafales qui soudain semblaient s’écraser comme impuissantes, contre ces onze étages de pierre. M. de La Martinière jugea qu’il était temps de rentrer, et il s’acheminait vers la porte quand il y aperçut Églantine Jouard qui, chapeau en tête et ayant passé son manteau, le cherchait des yeux sur le seuil dans la demi-obscurité.
— J’allais descendre à l’instant, dit-il. Mais puisque vous êtes là, venez donc que je vous montre « Montréal la nuit ». On a toute la ville à ses pieds, et la chose, je vous assure, en vaut la peine.
Elle le suivit, un peu indécise, et incertaine elle-même des endroits où elle posait le pied.
Ils allèrent s’accouder au rebord faisant l’angle de la rue Saint-Jacques, et alors étendant la main du côté du fleuve, il lui dit :
— Tenez, là-bas, voyez-vous, ce long trait de feu. On dirait, d’ici, un fil d’or. Eh bien, c’est votre pont Victoria. Et ces mouchetures, plus loin, c’est Saint-Lambert. Voyez donc maintenant en bas les tramways qui se pressent, et tout ce monde qui trottine pas plus gros qu’un tas de puces. Dire que, dans un instant, vous serez vous même dans ce grouillement et que vous monterez dans l’un de ces chars de Cendrillon. Épatant, ma parole ! Si ce n’était que mon rhume et ce satané vent qui me transperce, je resterais bien ici encore une heure à planer comme un aigle.
La jeune fille écoutait tout cela, à la fois surprise et émerveillée ; surprise de voir M. de La Martinière devenu soudain si expansif, et émerveillée elle-même de tout ce qu’elle voyait de cette hauteur. Bien des fois, de la fenêtre où elle travaillait, elle avait mesuré d’un regard apeuré les onze étages qui la séparaient de la rue, puis à la longue elle s’était fait à cela, et d’ailleurs elle n’apercevait toujours de là qu’un coin du square Victoria et les quelques édifices d’en face, au lieu que maintenant il lui semblait survoler tout l’espace.
M. de La Martinière tenta d’allumer une cigarette, puis, n’y pouvant réussir dans les rafales du vent, il jeta l’allumette d’un air dépité et continua :
— Savez-vous qu’on pourrait ici se retirer du monde tout à fait ? Il n’y monte personne, ou si rarement. On pourrait s’y construire une maisonnette, là dans ce coin, à l’abri de la cheminée, puis tout autour, avec un peu de bonne terre, s’y disposer un jardin et un petit poulailler. Même, ma parole ! on pourrait y planter quelques arbustes de bonne venue. Hein ! quelle aubaine pour un couple en lune de miel !
Elle eut un rire un peu nerveux car M. de La Martinière, qui n’avait plus qu’un filet de voix, faute à son rhume, s’égosillait et gesticulait de façon inquiétante. Elle avait hâte de partir, ne voulant pas être surprise sur le toit par quelqu’un qui, à tout instant, pouvait monter.
— Mais oui, rentrons, dit-il.
Et tout en gagnant la porte, il ajouta :
— J’en tiens toujours pour ma maisonnette. Pensez donc, tout Montréal à ses pieds, et le dominant de bien haut. On pourrait s’y plonger en une minute, en prenant l’ascenseur, puis l’instant d’après, en une autre minute, aller respirer l’air de son champ. Tous les avantages de la ville et de la campagne, comme disent les prospectus des agents d’immeubles. Si jamais, sur mes vieux jours, je me fais ermite, j’y songerai.
Un coup de vent, d’une violence inusitée jusqu’alors, les souleva tous les deux en avant, en même temps que retentissait tout près un claquement sec et sonore.
— Ah ! tiens, qu’est-ce que cela ? s’écria M. de La Martinière.
Ayant atteint la porte, il vit ce qui s’était passé. Le vent, frappant en plein sur le battant ouvert, l’avait brusquement refermé.
Il chercha le bouton et vit qu’il était fixe et ne pouvait servir qu’à tirer la porte, une fois ouverte. Subitement inquiet, il promena partout les mains, mais ne rencontra qu’une surface parfaitement lisse à l’exception de la petite ouverture servant à introduire la clef de sûreté, et cette clef il ne l’avait pas.
— Cristi ! nous voilà dans de beaux draps, s’écria-t-il.
Il avait compris. La porte à serrure automatique, et ne s’ouvrant librement que de l’intérieur, venait, en se refermant, de les faire tous deux prisonniers sur le toit.
Ils essayèrent de rire de la situation qui leur était faite. Mais ce rire, quoi qu’ils fissent, sonnait étrangement dans leur gorge contractée. Leur inquiétude s’accrut quand, M. de La Martinière ayant émis l’avis que le concierge monterait sûrement, d’un instant à l’autre, les délivrer, Églantine fit remarquer qu’elle savait le concierge absent ce soir-là et que sa femme, croyant tout le monde parti depuis longtemps, ne grimperait sûrement pas onze escaliers pour voir s’il restait encore quelqu’un. À cette heure-là, l’édifice Eastern Townships devait être aussi désert qu’une nécropole.
— Eh bien ! cherchons tout de même à éveiller l’attention de quelqu’un, fit M. de La Martinière.
Il commença alors à tambouriner à poings fermés sur la porte, les coups se faisant de plus en plus précipités à mesure que, prêtant l’oreille, il ne percevait aucun bruit dénotant qu’on les avait entendus. Puis, tout à coup, perdant patience, il fit pleuvoir sur le chêne une grêle de coups de pieds, qui n’eurent d’autre effet que de le faire haleter et suer à grosses gouttes, en dépit du froid, et de le menacer d’épuisement.
De guerre lasse, il alla ensuite, tâtonnant dans l’obscurité et suivant la ligne des murs, dans l’espoir d’arracher quelque part un morceau quelconque de bois, fût-ce une simple planchette, qui lui servirait pour assener des coups. Mais il dut bien vite s’avouer que, de ce côté encore, il perdait son temps.
Et ce temps devenait de plus en plus précieux. Le vent paraissait diminuer d’intensité, mais par contre l’air devenait de plus en plus vif. Un pâle quartier de lune commençait à monter dans la direction de Longueuil, et cela fut aux deux naufragés, dans leur détresse, un soudain réconfort. Cet allègement, cependant, dura peu, car de gros nuages noirs, accourus de l’autre bout de l’horizon, commencèrent à rouler en volutes menaçantes sur la voûte étoilée. En bas, dans la rue, les passants s’espaçaient de plus en plus, les voitures ne s’entendaient plus qu’à de rares intervalles, et, dans tout cet apaisement qui allait sans cesse s’intensifiant, on ne percevait plus que le grondement sourd des tramways, martelé de petits coups plus retentissants aux croisements de la rue McGill. De plus en plus la ville, désertant la Cité, gagnait les hauteurs, là où une longue ligne empourprée laissait deviner la tranchée lumineuse de la rue Sainte-Catherine, que coupait un peu plus bas l’artère étincelante du boulevard Saint-Laurent. De très loin, sans doute du Bout-de-l’Île, venait l’appel d’un steamer remontant le fleuve, et cet appel, venu de si loin, et qui chaque fois finissait en une longue plainte éperdue, semblait un immense cri de désespoir accouru du fin fond de la nuit.
— Cristi ! ce n’est pas gai, qu’en dites-vous, demanda M. de La Martinière. Mais enfin, voyons, il faut faire quelque chose pour en sortir. Ah tiens ! bête que je suis, je vais envoyer un message.
Tirant de sa poche deux lettres, il les déchira en quatre, et à la pâle lueur de la lune il écrivit quelques lignes sur chaque fragment. Puis dans chacun de ces billets il mit, en guise de lest, quelques graviers ramassés sur le toit, et les ayant roulés en boule il lança le tout dans la rue, en faisant remarquer à sa compagne qu’il se trouverait bien quelqu’un pour les ramasser.
Mais cet espoir s’évanouit tout aussitôt, car il n’eut pas plutôt ouvert la main que tout s’éparpilla emporté par une soudaine bourrasque et l’instant d’après allait se perdre dans les échafaudages d’une maison en construction de l’autre côté de la rue.
Il tenta alors de crier sa détresse, et enflant sa poitrine il fit mine d’appeler au secours. Vaine tentative. Il avait oublié l’enrouement qui en ce moment le rendait presque aphone, et il ne tarda pas à constater que le maigre bruit de crécelle qui sortait de sa gorge n’avait aucune chance d’être entendu de la hauteur de ces onze étages. Et puis, l’eût-on entendu, qui diable aurait pu s’imaginer que ces glapissements pouvaient venir de là-haut.
Il retourna à la porte, et avec rage il se rua en avant, frappant avec un redoublement de fureur des pieds et des poings le seul obstacle se dressant devant sa liberté et celle de la pauvre compagne de misère que le sort venait de lui donner et qui n’attendait plus maintenant que de lui la fin de cette très désagréable aventure.
Ils marchèrent quelque temps en silence, en faisant plusieurs fois le tour de leur prison, et en activant peu à peu le pas pour tenter de se réchauffer. M. de La Martinière avait pris le bras de sa compagne et cherchait à l’encourager. Ce n’était, après tout, qu’un mauvais quart d’heure à passer, et sans doute dès que le concierge serait de retour il monterait pour son inspection, et ce serait bien le guignon si alors il ne percevait pas qu’il se passait sur le toit quelque chose d’inusité.
— À propos, fit-il, quand on s’apercevra, chez vous, que vous manquez à l’appel, on viendra certainement ici aux renseignements, et alors…
— Détrompez-vous de ce côté, répondit-elle, car j’ai précisément prévenu ce matin ma maîtresse de pension que j’irais coucher ce soir chez une amie. Vous devez savoir que ma famille ne demeure pas à Montréal, et que je suis dans une pension. On ne s’inquiétera donc certainement pas de moi ce soir. Ah vraiment, on dirait que c’est une fatalité !
Elle restait cependant fort calme, ne voulant témoigner devant son compagnon aucun signe de faiblesse. À un moment donné, celui ci s’arrêta, puis touchant du doigt l’épaule de la jeune fille il lui dit :
— Ce n’est pas très chaud, cette mante que vous avez là ?
— Oh ! Je n’ai pas froid.
Mais, un instant après, il la sentit qui frissonnait. Alors enlevant son pardessus, il lui ordonna plutôt qu’il ne lui demanda de s’en revêtir.
Elle ne voulait pas, l’assurant qu’elle ne souffrait pas à ce point du froid. Mais il insista et la força quand même à lui obéir.
— Mais vous-même ? fit-elle.
— Ne vous tourmentez pas pour moi. Du reste, je suis habitué à me passer de pardessus. J’en serai quitte pour marcher un peu plus vite.
— Comme vous êtes bon ! ne put-elle s’empêcher de lui dire.
— Mais non, mais non, je ne suis que serviable, voilà tout.
Il avait fini par trouver un renforcement, derrière la cheminée, où l’on était un peu plus à l’abri du vent. On avait fait du feu dans la journée, et la cheminée était encore tiède. Cette découverte leur fut un tel réconfort qu’ils se remirent à rire de leur aventure.
— Mais oui, fit-il, ce sera très drôle, demain, quand nous raconterons cela. Comment donc, perdus en plein cœur de Montréal, par une nuit noire et cela aussi complètement que si on se fut trouvé en plein Labrador ou au Groenland. Toutes les ressources d’une grande ville à sa main et ne pas même avoir une croûte de pain à se mettre sous la dent.
Ah ! nom d’un chien quelle faim il avait ! Et elle donc, comment se sentait-elle à cet égard ?
— Mais oui, je mangerais bien un morceau, moi aussi. Mais enfin, je ferai comme vous, j’attendrai.
Il devait précisément, ce soir-là, aller dîner au Ritz avec des amis, et il se revoyait à cette même heure vers les huit heures, attablé devant son potage, après son verre habituel de porto, et croquant à belles dents le pain doré et croustillant de l’hôtel. Dire qu’il y avait tout de même en ce moment-là, dans la ville, des milliers de chançards qui mangeaient tout leur soûl, et qui trouvaient cela tout naturel. Ah, oui, ce qu’il en aurait à raconter, le lendemain !
En attendant, on crevait la faim et on gelait sur pied sur ce toit de malheur, où il avait été si mal inspiré de vouloir grimper, et on ne venait toujours pas les délivrer. De temps à autre, par acquit de conscience, il allait redonner du pied et du poing contre la porte, puis revenait prendre sa place près de la jeune fille, et tous deux, ainsi forcément mis en contact, se racontaient un peu plus de leur vie, apprenant à mieux se connaître et s’apprécier. Lui, s’émerveillait non seulement de son courage enjoué dans les conjonctures qu’ils traversaient, mais de l’étendue de son esprit et de la diversité de ses connaissances. Du diable si, avant cela, il se serait jamais douté qu’il eût pu s’agiter tant de choses dans la tête de cette petite sténographe. Et elle, de son côté, s’étonnait de ne pas avoir vu plus tôt que cet homme, sous les dehors factices d’un élégant blasé et un peu vain, cachait tout de même un grand cœur, et qu’au surplus on ne s’ennuyait pas en sa compagnie. À tout instant, elle lui disait :
— Nous voyez-vous revenus tous deux au bureau ? Je vais avoir des distractions folles, et il me semble que ce ne sera plus jamais la même chose.
Les heures se passaient. À tout instant, ils recommençaient à faire le tour de leur prison, afin de secouer la torpeur qui maintenant les gagnait peu à peu. Confusément, ils sentaient que leur salut était à ce prix, et que s’ils se laissaient gagner par le sommeil c’en serait fini d’eux.
La faim, une faim atroce, comme n’en ressentent que les naufragés, les tenaillait sans répit, et chaque fois qu’il leur arrivait, dans leur promenade forcée, de passer l’angle de la rue Saint Jacques, ils éprouvaient un vrai supplice à regarder briller en bas, sur la rue McGill, les lumières de chez Child, où le va-et-vient des gens entrant et sortant était continu en dépit de l’heure tardive.
Onze heures allaient sonner quand le vent s’enfla de nouveau en tempête. Soudain une bouffée humide les frappa au visage, et M. de La Martinière s’écria :
— Allons, bon, il ne manquait plus que cela. Voilà la neige, maintenant. Mon Dieu, qu’allons-nous devenir ?
Sous la poussée du vent, et à cette hauteur, la neige avait beau jeu, et en un instant le toit disparut sous les blancs tourbillons. Puis par places, dans les coins, elle s’amoncela, formant des bancs.
M. de La Martinière avait saisi plus étroitement le bras de sa compagne, par crainte de la perdre dans cette tourmente s’il venait à s’en séparer un seul instant. À un certain moment, il la sentit qui faiblissait et perdait pied.
— Appuyez-vous sur moi, je vous prie, lui dit-il.
— J’ai glissé sur la neige, ce ne sera rien.
Mais, tout aussitôt, elle faisait mine de s’écrouler. Visiblement, quelque chose se brisait en elle, par où ce qui lui restait de courage allait se perdre, et ce ne serait plus bientôt qu’une pauvre petite loque humaine abandonnée à la merci des éléments.
Oui, mais cette loque était une femme, et à cette pensée M. de La Martinière, grelottant lui-même de froid et claquant des dents, eut un rugissement de fureur.
— Enfer et damnation, cria-t-il en abandonnant toute réserve, je vous sauverai.
Il la força à s’asseoir à l’endroit le plus abrité, et alors il se passa une chose véritablement stupéfiante, et qui montre bien à quel point l’homme, si civilisé qu’il soit ou qu’il veuille paraître, est toujours près de la nature. M. de La Martinière se rappelait-il bien, en cet instant, avoir jamais été l’un des hommes les plus élégants de Montréal, l’un de ceux aussi dont la vie était le mieux ordonnée et distribuée suivant le souci constant de ses propres aises. Il eût été certes bien en peine de le dire, tant tout cela se perdait maintenant dans les lointains de son existence. Seule, la pensée qu’il lui fallait coûte que coûte sauver cette femme surnageait dans le désarroi de son esprit. Bien plus, celle-là était maintenant la Femme même, c’est-à-dire le même être fragile et doux que celui qu’un de ses ancêtres, quelque part dans les temps préhistoriques, avait dû enfermer dans une caverne et défendre contre tout venant, soit bêtes ou gens. Et cet abri tutélaire, cette caverne, pour tout dire, il allait lui aussi édifier cela de ses propres mains.
La même pensée lui était venue qu’au premier Esquimau construisant son igloo de neige et de glace pour y loger sa famille. Il y avait là de la neige en quantité, et un peu humide, heureusement, de celle formant boule. Eh bien ! ils auraient, eux, aussi, leur igloo qui leur servirait, du moins en attendant, à se défendre contre l’horrible vent qui allait être leur mort. Incontinent, il se mit à l’œuvre, pétrissant un premier bloc, puis deux, puis trois. De ses mains glacées et aux jointures saignantes d’avoir assené tant de coups sur la porte, il tassa toute cette neige en un coin, la disposant de façon à former une sorte de hutte ronde, qu’il eût tôt fait ensuite d’achever d’évider de l’intérieur.
L’igloo terminé, il y traîna plutôt qu’il n’y porta la jeune fille, car celle-ci n’était plus qu’une masse inerte, et il boucha l’ouverture en ne laissant que tout juste assez d’air pour respirer. Maintenant, le vent ne pourrait plus les atteindre, et ce serait toujours autant de gagné en attendant le jour. Peut-être aussi, qui sait, ce gîte de hasard allait-il être leur dernier asile, celui où ils se trouveraient bien tous deux pour y exhaler leur dernier souffle.
M. de La Martinière pressa les deux mains glacées de sa compagne pour y faire passer un pauvre reste de ce qui lui restait à lui-même de chaleur. Puis, étourdi de faiblesse et gagné par la douce tiédeur de l’abri qu’il venait d’improviser, sa tête roula à côté de celle de la jeune fille, et il tomba terrassé par un sommeil de plomb, celui que connaissent bien, paraît-il, les condamnés à mort, la veille de leur exécution.
Au dehors, le vent continuait de gémir et la neige, de s’amonceler.
Le tonnerre des cloches qui, de là-bas, de Notre-Dame, roulait sur la ville, annonçant la Toussaint, tira M. de La Martinière de sa longue torpeur. S’étant frayé à grand-peine un chemin à travers la neige bouchant l’ouverture de son refuge, il vit qu’il faisait grand jour, et qu’à l’horizon superbe et tout bleu montait le soleil magnifique et sans taches. Puis, s’étant penché au-dessus de sa compagne, il vit aussi, ce qu’il n’avait jamais vu encore auparavant, que rien n’était plus beau que ce visage de femme, sur lequel l’approche de la fin semblait avoir mis comme une splendeur marmoréenne. Seul, le léger frémissement des lèvres témoignait encore d’un dernier reste de vie. Était-il, Dieu possible ! qu’il eût vécu tant d’années en contact quotidien avec tout cela, sans même lui avoir fait l’aumône d’un seul de ces regards par lequel un homme bien né sait, à l’occasion, témoigner à une femme qu’il lui sait gré d’être une chose vivante de grâce, de beauté et d’harmonie. À la pensée que tout cela allait sans doute maintenant périr, il eut une sorte de râlement de douleur par où crevait le trop-plein de son cœur, et saisissant la jeune fille aux épaules il cria soudain :
— Vivez, Églantine, je le veux. Encore un effort. N’est-ce pas, dites que vous allez vivre !
Puis, tout bas, et appuyant pour la première fois, malgré lui, ses lèvres sur le front de marbre, il murmura :
— C’est moi, Maurice… qui vous adore.
La jeune fille entendit-elle ? Les yeux s’ouvrirent, profonds et veloutés, et animés d’une telle flamme de tendresse et de reconnaissance que l’homme, subitement illuminé, y vit l’arrêt du Destin, celui qui le liait, mort ou vivant, indissolublement à cette créature. Ce ne fut qu’un éclair, les paupières s’étant aussitôt rabaissées sur les orbes révélateurs, mais le choc qu’il en reçut le fit se dresser tout d’une pièce, les nerfs tendus pour un effort suprême, l’effort des grandes heures, celui où l’on joue son atout et où l’on est prêt aux derniers sacrifices.
Un instant indécis, et comme étourdi par le grand jour et le bruit des cloches, dont le tonnerre roulait toujours sur la ville, il fit rapidement deux ou trois fois le tour de sa prison, promenant ses regards de tous côtés et s’accrochant désespérément à toute chance de secours. Soudain, les yeux du malheureux se fixèrent, comme médusés, sur un certain endroit du toit, près de la cheminée. Une planchette, recouverte de zinc, qu’il n’avait pas vue la veille, était là servant de revêtement au bas du mur de brique. Une planchette, c’est-à-dire du bois, de quoi faire du feu, ainsi que font des naufragés sur une île déserte pour attirer l’attention des navires passant au large. N’étaient-ils pas aussi, du reste, tous deux de véritables naufragés ? De loin, on allait voir sans doute la petite colonne de fumée s’élevant dans le ciel clair, et on allait venir à leur secours.
S’aidant des pieds et des mains, il finit par arracher à grand peine quelques débris, et les ayant mis en tas il enflamma coup sur coup plusieurs allumettes. Peine inutile, le bois refusait de prendre. Évidemment, de simples allumettes ne suffiraient pas. Retournant près de la jeune fille, qui était couverte de son pardessus, il en explora fébrilement les poches, dans l’espoir d’y trouver quelques journaux. Puis, il se rappela qu’il avait laissé cela, la veille, tout bêtement, sur son bureau. Il chercha ensuite s’il ne lui restait pas une enveloppe, une lettre, un bout de papier quelconque, enfin, qui pût l’aider à allumer le feu sauveur.
Rien, toujours rien. Mon royaume pour un chiffon de papier ! aurait-il alors volontiers crié. Il allait désespérer, quand soudain il se rappela son portefeuille, et à ce souvenir voici qu’il lança tout à coup un cri de triomphe, quelque chose comme le cri de l’Apache qui voit à ses pieds l’ennemi terrassé dont il s’apprête à enlever la chevelure. Dans ce portefeuille, se trouvaient cinq billets neufs de cinq dollars. M. de La Martinière eut tôt fait d’en enflammer un, puis deux. Le feu faisant enfin mine de prendre, un troisième billet vint activer un peu la flamme. Victoire ! dans l’air immobile et sans vent, un mince filet de fumée commençait à monter. Vite un quatrième billet fut à son tour dévoré. Réservant précieusement le cinquième, il s’épuisa tout d’abord à souffler sur les flammes qui menaçaient à tout instant d’expirer. Mon Dieu ! se pouvait-il vraiment que le sort impitoyable allait s’acharner sur eux jusqu’au point de leur refuser ce suprême moyen de salut ? Hélas, oui, le bois, un peu détrempé, se montrait décidément rebelle. Dans un mouvement de rage, le pauvre malheureux enflamma le cinquième billet, le dernier. Les yeux agrandis à la fois d’espoir et d’épouvante, il resta là, accroupi, surveillant les maigres petites flammes qui, l’une après l’autre, s’évanouissaient dans un jet de fumée. Puis, quand tout fut fini, et qu’il ne resta plus, du bûcher improvisé, qu’un petit tas charbonneux et fumant, il se leva automatiquement, et, morne, désespéré, il ramassa ces restes et alla les jeter par-dessus bord, dans la rue.
Un instant, ensuite, il resta là, indécis, à regarder le ciel bleu, puis plus bas toute cette vie intense de la grande ville, si rapprochée et pourtant si loin, et qui allait lui échapper pour toujours. Le soleil, jouant sur la neige, mettait maintenant en lui un commencement d’hallucination. Il lui semblait voguer sur une mer lactée, et là-bas le Mont Royal était la Terre Promise où il allait aborder. Oui, c’était bien cela. Du même pas tranquille, il alla vers sa compagne de malheur. Elle ne se réveillait toujours pas. Des cercles bleuâtres autour des yeux caves, et le petit souffle de vie qui fusait des lèvres allait toujours s’évanouissant. Pieusement, il s’agenouilla près d’elle, et se sentant lui-même tomber en un anéantissement plein de délices, il lui dit les paroles qui hantaient sa tête vide :
— Vois, Églantine, nous arrivons. La mer est belle, le ciel est bleu, et sur les flots le soleil danse avec des airs de fête. La terre est là, toute proche. Ensemble, nous nous perdrons dans les ramures épaisses, et jamais plus nous ne nous quitterons, car, vois-tu, Églantine, avant de te connaître, je n’avais pas encore vécu, et maintenant, s’il me fallait te perdre, j’en mourrais pour sûr… C’est moi, Maurice, qui t’aime, qui t’adore…
Les passants sont rares, le dimanche, en cet endroit de Montréal. Mais cependant il s’en trouva deux ou trois qui, voyant tomber de là-haut des restes de tisons encore fumants, en conclurent qu’il pouvait y avoir un commencement d’incendie quelque part dans l’édifice Eastern Townships. On courut avertir O’Flaherty, le concierge, et ce brave homme, suivi de quelques curieux, et après avoir rapidement enfilé ses onze escaliers sans renifler trace de fumée, finit par se buter à la porte du toit qu’il ouvrit toute grande.
Tout d’abord, il ne vit rien. Puis la neige piétinée l’intrigua, et suivant les traces de pas il arriva à ce qui restait du refuge, et alors un spectacle pour le moins extraordinaire s’offrit à ses regards. Agenouillé près d’une femme qui semblait une mourante, se tenait une sorte de vagabond aux yeux extasiés qui lui murmurait des paroles de rêves. L’homme, ayant un moment tourné la tête, O’Flaherty jeta un cri, car il venait de reconnaître la perle de ses locataires. M. de La Martinière, mais un La Martinière absolument méconnaissable pour tout autre que lui, hâve, échevelé, les mains en sang, la cravate de travers, présentant pour la première fois en public du linge fripé et une barbe de vingt-quatre heures, et avec cela cependant les yeux tout pleins d’une lueur de bonheur indicible, celle marquant les grandes joies soudainement révélées et éprouvées…
Il fallut l’arracher de force de sa compagne, qu’il ne voulait pas quitter, et on le transporta délirant à l’hôpital. Chose étrange, la jeune fille, et bien qu’on eût un moment désespéré de lui conserver son reste de vie, se rétablit bien vite, et deux jours s’étaient à peine écoulés qu’elle ne se ressentait plus de sa terrible expérience. La congestion cérébrale dont avait été frappé M. de La Martinière fut plus longue à guérir, et il fallut plusieurs semaines de soins assidus et constants, auxquels il convient d’ajouter que la jeune fille prit une large part, pour en venir à bout. Désormais, du reste, ils auront tout le temps voulu pour revivre et se remémorer leur grande aventure, car, ainsi qu’on s’en doute bien, les choses ne devaient pas en rester là, et leurs fiançailles viennent d’être annoncées à la colonne « Mondanités » de tous nos grands journaux.
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