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Chapitre 17 L’ultime récompense

La maison d’Eutrope Gagnon était bien au-dessus de Honfleur, dans les bois, et à plus de douze milles de Péribonka.
C’était de l’autre bord de la rivière, en haut des chutes, dont on entendait tout à clair, par les jours calmes, le long mugissement.

Sitôt qu’il avait eu la promesse de Maria Chapdelaine, qu’elle le marierait l’année d’après, Eutrope Gagnon s’était mis en train de bien recevoir sa jeune femme. Il avait agrandi sa maison, et s’était construit une belle galerie. Puis il avait aménagé une belle chambre de compagnie, pour les veilleux qui ne pouvaient manquer de venir. La maison se composait, pour ainsi dire, de deux corps de logis, chacun avec sa porte séparée ouvrant sur le dehors. L’un, un peu en retrait, et très spacieux, servait surtout de cuisine, et l’autre ouvrait sur les deux pièces qui étaient la chambre à coucher et la chambre de compagnie. Eutrope s’était dit que cette disposition serait plus commode pour Maria, et qu’elle aurait ainsi moins de travail à tenir sa maison en bon ordre.

Puis, tout le temps, il avait travaillé à se faire de la terre. Ah ! c’était pas l’ouvrage qui manquait, et il y en avait des arpents et des arpents de bois et de savane à conquérir. Comme disait le père Chapdelaine, son futur beau-père, on en avait encore pour une bonne escousse à se battre avec ce v’limeux de bois avant d’avoir la terre. Mais, Dieu merci, à l’automne, Eutrope l’avait encore reculé, ce diable de bois noir, et il n’en avait plus, tant s’en faut, la menace aussi constante sous les yeux. L’hiver suivant, quand il avait amené Maria chez lui, elle n’avait pas tardé à voir de sa fenêtre, à la fonte des neiges, un bon bout de terrain planche, sans creux ni souche, et qui aurait fait les délices de sa pauvre défunte mère qui, tout son « règne », n’avait cessé de se lamenter de voir son vieux se battre avec la terre pour l’avoir. Durant l’été qui avait suivi, Eutrope l’avait encore reculé un peu, le bois noir, et c’est ainsi qu’on avait gagné l’automne, puis ensuite qu’on était entré pour de bon dans un autre hiver, et qu’on était arrivé à cette veille de Noël, qui fait l’objet du présent récit.

Tout le long du jour, ça s’était amassé là-haut, le mauvais temps qui s’en venait, en épais nuages d’un gris sale, et dans l’après-midi on ne voyait déjà plus l’encaissement de la rivière, en haut des chutes. Tout là-bas, aussi, la lisière du bois avait disparu. Et puis, vers trois heures, alors qu’Eutrope avait dû allumer la lampe pour y voir un peu clair chez lui, le norouâ avait commencé de souffler, d’abord par petites bouffées, puis en vraies rafales qui balayaient de plus en plus la neige jusqu’au ras de la maison. Alma-Rose, qui était maintenant une grande fille, allait souvent à la fenêtre, puis accourait vers sa sœur Maria lui annoncer que ça empirait, et que ça allait sûrement poudrer pour de bon avant la nuit. Si ça continuait, le père Chapdelaine allait avoir de la misère à s’en venir avec le docteur, qu’il était allé chercher à La Tuque. Il est vrai qu’il était parti avec Fend l’Air, le cheval d’Eutrope, qu’on savait pouvoir passer à travers tout. Mais, tout de même, ce que l’on avait hâte de le voir arriver !

Comme de fait, et alors que la nuit venait de se faire presque subitement, vers les quatre heures, le norouâ avait affirmé pour de bon sa présence, en vrai conquérant qu’il était de ce pays du Grand Nord. Ça ronflait maintenant en avalanches, et l’on aurait dit que parfois ça s’accompagnait de grands gémissements qui n’en finissaient plus, tellement ça traînait jusqu’au fin fond de tout. Justement, Eutrope, qui venait de rentrer soigner ses animaux, disait que ça ressemblait aux beuglements de ses vaches, quand il tardait un peu à leur donner du foin. Ah ! oui, pour sûr, on allait avoir une rude nuit, et il avait, lui aussi, grande hâte que « son père » fût de retour.

Par l’entre-deux, séparant les deux corps de logis, le grand poêle à trois ponts jetait sa bonne chaleur ; et dans un coin de la cuisine, la mère Vogelle, une tante de Maria, qu’on avait envoyé quérir à Saint-Prime, pétrissait la pâte des beignes et des tourtières pour le réveillon.

Vers cinq heures, un bruit de grelots se fit entendre au-dehors, et Eutrope courut à la porte tout joyeux, en disant que c’était Fend l’Air qui arrivait.

Presque aussitôt, le médecin parut sur le seuil, poudré de neige des pieds à la tête. C’était le même que celui qu’on avait envoyé chercher pour assister la mère Chapdelaine à ses derniers moments, un homme grand et massif, on s’en souvient, à la moustache grise, au parler rude et aux gestes lents et compassés.

Il enleva son capot et s’approcha du poêle.

— Batêche, fit-il, en tendant le dos à la bienfaisante chaleur, ça fait du bien d’arriver chez soi. J’suis pas loin de croire que si on avait eu seulement trois milles de plus à faire, Fend l’Air restait en chemin et nous autres avec.

Pendant que le médecin se chauffait, Eutrope et son beau-père étaient allés dételer le cheval.

Les deux hommes rentrèrent presque aussitôt, et alors le médecin annonça qu’il devait bien une petite visite à Maria. Accompagné de la mère Vogelle, il se dirigea vers la chambre à coucher.

Eutrope et le père Chapdelaine se tenaient assis près du poêle, un peu anxieux. Afin de dissimuler leur inquiétude, ils avaient allumé leurs pipes et fumaient à petits coups saccadés.

Quand le médecin revint et eut dit que tout allait bien, les visages se détendirent. Le père Chapdelaine, qui était en veine d’anecdotes, parla de son vieux cheval, Charles-Eugène, qui ne voulait plus travailler, en grand « malavenant » qu’il était, et qui se couchait de son long sur sa litière chaque fois qu’on faisait mine de lui montrer son harnais.

La mère Vogelle mettait la table à la hâte.

— Vous prendrez bien une bouchée, demanda Eutrope au médecin,

— C’est pas de refus. Au surplus, la poudrerie m’a creusé, vous allez voir.

On allait se mettre à table, quand la porte s’ouvrit de nouveau, comme poussée par le norouâ qui soufflait maintenant de plus en plus fort, et Edwige Légaré, l’homme engagé du père Chapdelaine, fit son apparition. Il n’en pouvait plus, disait-il, de savoir « son père » si loin, en pleine poudrerie, et alors voulant savoir ce qui se passait il s’était aventuré à traverser les bancs de neige, en raquettes, et il avait fini quand même par arriver, les membres tout raides et à moitié gelé.

On s’empressa de lui faire place autour du poêle, pendant que la mère Vogelle dressait un autre couvert. Ce brave Edwige, comment donc ! C’était toujours le même homme hirsute, l’air d’un ours mal léché, mais au fond un vrai cœur d’or, et toujours prêt à rendre service.

Tout aussitôt, Eutrope cria : « À table ! à table ! » et tout le monde, mis en joie par les bonnes nouvelles qu’avait données le docteur, fit honneur à la grosse crêpe au lard qu’on venait d’apporter, d’autant plus que la mère Vogelle avait annoncé qu’elle réservait pour le réveillon un petit plat de sa façon dont on aimerait pour sûr se souvenir.

Dans le grand lit de merisier rouge, qu’Eutrope tenait d’un arrière-grand-père, Maria écoutait ce qui se disait, l’œil aux aguets par la porte légèrement ouverte et par où filtrait un faible rai de lumière.

Tout ce long après-midi, elle avait suivi le progrès de la poudrerie qui soufflait au dehors. Elle en avait perçu bien nettement le ronflement de plus en plus menaçant et, elle aussi, avait pâti sur le sort de son vieux père envoyé encore plus loin que Honfleur, à La Tuque, chercher le médecin. Pour tout dire, son esprit ne s’était guère encore occupé d’autre chose, sans cesse en alerte devant l’avalanche des bordées dont elle sentait pour ainsi dire la poussée grandissante contre les murs de sa maison.

Et voici qu’il lui sembla que tout cela s’était soudainement apaisé. Le norouâ ne soufflait plus que par ripousses, à la place du long mugissement de tout à l’heure, et il n’y avait plus autour d’elle ces coups de battoir qui l’avaient fait tant sursauter. La mère Vogelle, venue lui servir une tasse de thé, lui confirma la chose, et lui annonça qu’en effet le « gros temps » paraissait vouloir s’en aller pour de bon.

Encore quelques instants et il se fit soudain un grand apaisement. Le temps de le dire le norouâ était parti aussi vite qu’il était venu. Edwige Légaré, qui était allé humer l’air au dehors et voir de quoi il retournait, opina que ça allait sûrement tourner au sudet, qui est comme on sait, par comparaison, un petit vent tiède de rien du tout. Mais, crédié ! ajoutait-il, quelle neige ! On pourrait pas se tirer de là avant une couple de jours !

Soulagée de l’inquiétude où l’avait tenue le mauvais temps, et sachant tout son monde bien au chaud près d’elle, Maria tendit tout son être vers les autres pensées qui assiégeaient son esprit. Et c’est ainsi que les mêmes voix qu’elle avait entendues si distinctement deux ans auparavant, dans la nuit où sa mère lui avait fait ses adieux, vinrent à nouveau en flots pressés par cette nuit de Noël, où l’on sait que, du reste, l’air est toujours singulièrement vibrant, et se prête merveilleusement à communion intime avec tant de choses mystérieuses qui sourdent d’un peu partout.

Ah ! ces voix, oui, Maria les percevait bien, qui venaient de fort loin, et qui prenaient en arrivant à elle un martèlement encore plus distinct. Même, elle aurait juré, si primitive et fruste qu’elle fût, que l’avertissement en était encore plus décisif qu’alors qu’elle les avait entendues l’autre fois. Et elles lui disaient, ces voix, qui venaient de partout, en leur clair langage éloquent, à peu près ce qui suit :

« Ne crains rien, Maria. Nous sommes là, près de toi, nous, les bonnes fées, qui t’ont toujours tenu compagnie. T’es une bonne fille, Maria, une vraie bonne fille, et nous savons bien que tu es toujours restée fidèle aux traditions qui font de toi une noble devancière, dans la poussée de ta race vers le Grand Nord. Oh ! va, il y a bien des « créatures » des villes roulées dans la soie, qui sont loin de te valoir. C’est à toi, aussi, en récompense, que sont réservées les grandes joies, les vraies, celles qui ne meurent point, et qui entrent si profondément en soi : les réveils miraculeux de la terre au printemps, les éblouissements des midis ensoleillés de l’été, puis les ors fulgurants de l’automne, et, enfin, les radieuses nappes blanches de l’hiver, qui, sous notre ciel si bleu, se hérissent de pointes diamantées. Et c’est pourquoi, aussi, le fils que tu attends et qui va naître sera digne de toi et continuera, tu peux en être sûre, ta lignée si fière et si valeureuse. »

Un peu avant onze heures, il arriva, ce fils si impatiemment attendu, et après que la mère Vogelle l’eût un peu attifé et mis en demeure d’être présenté à la compagnie, ce fut, tout autour, un concert d’exclamations louangeuses. « Était-il beau, le petit bougre, avec sa petite frimousse à la peau bien lisse et toute rose. » Alma-Rose, qui le contemplait en extase et les mains jointes, donna le mot de la situation en s’écriant :

— Dirait-on pas d’un Enfant-Jésus !

Le vieux médecin, alors, eut une idée qui lui sembla lumineuse. Pourquoi qu’on n’en ferait pas notre Enfant-Jésus ? Ça nous remplacera notre Messe de Minuit, qu’on a tous manquée, cette année.

En effet, oui, c’était là une fière idée. Tout aussitôt, près du lit de Maria, on encanta le marmot dans son ber, et à la tête Alma-Rose trouva moyen de disposer une sorte de dais avec une fichu de mousseline blanche sorti en hâte d’un tiroir. À côté, sur une petite table, deux chandeliers de métal blanc, dans lesquels on avait allumé deux belles bougies toutes neuves, figuraient assez bien l’illumination donnée en l’honneur du petit souverain.

L’enfant, ravi sans doute d’être à semblable fête dès son arrivée, ne disait mot, et même Edwige Légaré, qui ne cessait pas de le contempler, assurait qu’il comprenait et qu’il remerciait ainsi à sa façon, c’est-à-dire en ne faisant entendre aucun cri intempestif, qu’on l’eût si bien accueilli.

Maria, penchée un peu de côté, regardait son fils, et avait dans l’éclat de ses yeux noirs une pointe qui en disait long sur son contentement.

Quand tous ces apprêts furent terminés, le médecin invita l’assemblée à s’asseoir, et après s’être éclairci le gosier avec un peu de liqueur de cerises – une des gloires de Maria – qu’Eutrope lui avait servie, il entonna l’air bien connu : « Il est né, le Divin Enfant » !

Il avait eu, du temps qu’il étudiait la médecine à Laval, une voix de basse-taille renommée dans la capitale, et ce qu’il en restait suffisait encore pleinement à émerveiller les gens de La Tuque, quand il chantait à l’orgue, le dimanche. Aussi, ne se fit-il pas prier pour continuer et toute la kyrielle y passa. Après « le Divin Enfant », ce fut « Dans une Étable », puis « Les Anges dans nos campagnes », etc.

En un coin, Edwige soufflait et se trémoussait sur sa chaise. Vous comprenez, le brave homme ne s’était jamais connu de famille, du plus loin qu’il remontait en ses souvenirs. Et tout ça, au beau milieu de la nuit, l’enfant, les lumières dans les chandeliers blancs, le chant grave et ému du médecin, ça le chavirait plus qu’il n’aurait pu dire.

Le père Chapdelaine, aussi, avait une façon de sentir ces choses qui était bien à lui. Il était comme figé, le cou en avant, ne voulant rien perdre de ce qui se passait. Eutrope, d’un autre côté, rayonnait, et ses yeux où éclatait une joie intense allaient continuellement de Maria à l’enfant. Alma-Rose et la mère Vogelle, assises à l’angle le plus sombre de la chambre, essuyaient furtivement de petites larmes du coin de leurs tabliers.

Dans le silence recueilli qui avait suivi le chant du médecin, un cri, soudain, éclata : « Oh ! Seigneur, mon boudin que j’oubliais ! » Et la mère Vogelle, d’un bond, fut à sa cuisine, où une buée odorante venait de l’avertir que son boudin blanc commençait à rissoler.

Ce fut le signal de la fin. Comme le disait Eutrope, on avait bien gagné de réveillonner.

Avec l’entrain qu’on imagine, on se rua aux « tourquières » et au boudin. Puis, le premier appétit passé, on attendit, non sans une petite impatience, la « surprise » de la mère Vogelle, que l’on avait vue il n’y avait qu’un instant sortir quelque chose de mystérieux de son fourneau. Elle avait bien dit, du reste, que chacun en aurait pour sa bonne bouche, car ce qu’elle déposa avec fierté au beau milieu de la table n’était rien moins qu’une superbe tarte à la « ferlouche », faite de beau sirop d’érable, et à la croûte épaisse toute dorée. Puis la liqueur de cerises fit le tour de la compagnie, et l’on but à la santé de la mère et de l’enfant.

Au dehors, plus la moindre trace de bourrasque. Sur les bancs de neige, une lune énorme et toute ronde, qui venait d’émerger à la lisière du bois, versait ses coulées à la fois étincelantes et apaisées.

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