Chapitre 18 Au pays de Témiscamingue
Comment te décrire le pays où je suis depuis bientôt quatre mois ? Ce qui m’a frappé, en arrivant, c’est l’ampleur et le démesuré de tout ce qu’on voit. L’homme, en cette contrée canadienne, est encore assez rare, et c’est à peine si, en dehors des bourgs, on rencontre par-ci par-là quelque hutte de colon. D’ailleurs on la remarque à peine, tellement elle s’efface ou plutôt est comme mangée dans l’ensemble du paysage. La nature, ici, triomphe en pleine sécurité, et la terre appartient sans conteste aux bêtes, aux rochers, aux eaux, aux arbres. Quand on passe à travers tout cela, on se sent comme écrasé par la sauvage majesté du tout. On se tait, les paroles devenant inutiles, presque profanes, et on a l’impression d’être une toute petite chose dans l’espace illimité.
Des arbres, oui, surtout, y en a-t-il, grands dieux ! Et superbes avec cela, ayant poussé dru depuis des temps qu’on ne sait plus. Il y a des tilleuls, des érables, des hêtres, des merisiers, des frênes. Puis de beaux pins, dressés en bonne sveltesse. Mais c’est surtout l’épinette qui domine, la bonne épinette fournissant la pulpe à papier que je cherche, et qui est en somme l’objectif de mon voyage en ce pays du bout du monde.
À travers ce fouillis d’arbres, d’abondantes rivières circulent un peu partout, en route vers les lacs qui sont légion, et vers lesquels la plupart s’acheminent par une multitude de sauts, dont quelques-uns ont l’envergure de vraies cataractes. À tout instant, en débouchant dans une clairière, on en perçoit le lointain grondement, dont les sonorités s’enflent à ne plus finir. Par endroits, ces rivières coulent entre des berges si escarpées que les eaux semblent plutôt s’être frayé un chemin à travers quelques cassures géantes de montagne. À la tombée du jour, quand on passe par là en canot, on reste saisi, comme à l’approche de quelque Styx mystérieux…
Puis, il y a les « brûlés », nom sous lequel on désigne ici les étendues, souvent immenses, que le feu a ravagées. C’est la note lugubre du pays, et on se prend de pitié devant le spectacle lamentable de ces innombrables troncs noircis, restes de beaux arbres qui auparavant dressaient leurs têtes orgueilleuses, et qui ne sont plus maintenant que d’informes squelettes.
Tu te doutes bien qu’à la date où je t’écris l’hiver doit être pour de bon venu, cet hiver canadien dont on nous fait un tel épouvantail en Europe, et qui, je t’assure, vaut certes mieux que sa réputation. Du moins, à venir jusqu’à présent, je n’en ai pas souffert, et même j’oserais dire que j’en ai plutôt joui ; car enfin, quant à être en hiver, mieux vaut de la belle neige blanche que de la boue, et on respire vraiment mieux sous le ciel éclatant qu’il fait ici la plupart du temps que dans la brume et le brouillard qui sont la règle presque continuelle à cette saison dans le nord de la France.
Comment je suis logé et quelle est mon existence ? Ah ! mon vieux, tu rirais ferme. Imagine-toi, si tu peux, que chaque soir je grimpe par une sorte d’échelle jusqu’à la soupente, où l’on m’a aménagé un lit, assez confortable, du reste, et où, la fatigue de mes lourdes journées aidant, je dors comme un bienheureux jusqu’au matin. Cela me rappelle ce qu’on a raconté de la chambrette où gîtait Hémon, chez le père Chapdelaine, au Lac-Saint-Jean ; tu sais bien, Hémon, l’auteur de cette Maria Chapdelaineque tu as dû lire tout comme moi, tant le tapage soulevé autour de ce livre désormais célèbre nous y avait forcés.
C’est cela même. D’autres détails me reviennent encore, criants de similitude, comme par exemple l’apparence de mon hôte, qui ne doit différer que de nom du fameux père Chapdelaine mis en scène par Hémon. Le mien s’appelle le père Hurtubise, dans les cinquante-cinq ans, bonne figure joviale encadrée de barbe poivre et sel, le parler lent et mesuré, entrecoupé de délicieux archaïsmes, dont tu ferais pour sûr tes choux gras, toi le philosophe si averti. Il faut l’entendre me dire : « Espérez un p’tit brin », au lieu de « Attendez un instant », pour comprendre où j’en veux venir. Quand j’entends cette bonne expression normande dans sa bouche, je ne me tiens pas d’aise, en vrai Normand que je suis et que je reste, et j’ai alors envie de lui sauter au cou.
Il n’est pas jusqu’à sa femme, une grosse commère toujours tôt levée et trotte-menu par la maison, qui ne doive ressembler à la mère Chapdelaine, l’épouse « dépareillée » dont parle Hémon. Et puis elle me gâte, vraiment. Si tu savais les exquises crêpes au lard que nous mangeons. Ça n’a l’air de rien une bonne crêpe au lard. Mais pourtant, ça ne se trouve pas partout, même en France. Il y faut un tour de main bien particulier, un « adon » comme on dit ici, et cet adon la mère Hurtubise le possède jusqu’au bout des ongles.
Tu dois peut-être t’étonner que j’aie choisi semblable gîte pour passer mon hiver. Tu comprendras mieux quand je t’aurai dit que ce choix m’était à peu près imposé, pour la bonne raison qu’il me faut être aussi près que possible de ma coupe de bois, à surveiller mes hommes. D’ailleurs, le canton Latulipe, où je suis, est un des plus déserts de la région forestière du Témiscamingue, et il faut deux bonnes heures de voiture pour se rendre à la mission Latulipe, le seul bourg où j’aurais peut-être trouvé mieux, et encore. Je t’aurai encore donné davantage une idée des distances, quand j’aurai ajouté que le voisin le plus rapproché du père Hurtubise s’en trouve éloigné de quelque chose comme trois kilomètres. Ainsi, tu peux voir.
J’en arrive maintenant à ce que je voulais surtout te raconter, et qui est la nuit de Noël que je viens de passer. Le père Hurtubise m’avait parlé, il y a quelques jours, d’une messe de minuit qui serait célébrée, par un prêtre de la mission Latulipe, au chantier même où sont ses deux garçons, et il m’avait demandé si j’aimerais à l’accompagner. Avec son Bastien – c’est le nom de son cheval – on en aurait tout au plus pour une heure et demie de voiture. La messe serait plus belle, sans doute, ajoutait-il, à la mission, mais c’était trop loin, et d’ailleurs il désirait rendre visite à ses garçons.
Tu penses si j’ai accepté, ancien journaliste que je suis, et toujours en quête, quoi que je fasse, d’une bonne occasion de « copie ». Dans tous les cas, c’était une distraction et qui me changerait de tant de nuits de Noël passées en France, pour ainsi dire à faire la noce, car tu sais si chez nous il est entendu qu’il faut, ces nuits-là, faire ripaille. J’en excepte, naturellement, les deux nuits de Noël occupées à faire le guet et le coup de feu dans les tranchées. Tu dois te rappeler, nous en avons passé une ensemble. Oh ! non, certes nous n’étions pas à la noce, en ces moments-là !
Nous partons donc, vers les huit heures. Beaux chemins avec juste la neige qu’il fallait pour glisser à souhait, et Bastien alerte et fringant. Froid sec et ne dépassant pas la limite du raisonnable. Toute la journée le temps avait été couvert, puis à la nuit ça s’était éclairci, ou plutôt « clairé », pour parler comme les gens d’ici et une belle lune, toute ronde, montait lentement là-bas. Le Lac des Quinze, où nous fûmes bientôt arrivés, acheva de mettre Bastien en joie, tant ce n’était que belle surface de glace vive, et la traversée s’en fit le temps de le dire, « tout d’une ripousse », ainsi que me fit observer le père Hurtubise.
Arrivés sur les dix heures, nous trouvons le chantier en plein branle-bas. Pense donc, il fallait aménager la chapelle pour la circonstance. Et quelle chapelle ! Une simple hutte en troncs d’arbres, comme tout le reste, et qui restait là en permanence, tout près du local où logeaient les hommes, pour les rares visites du prêtre au cours de l’hiver. Il était entendu que les hommes recevraient la communion ce soir-là, et le prêtre n’en finissait plus de les confesser dans son coin de chapelle, sans compter qu’il arrivait des nouveaux venus à tout instant, d’autres postes plus au loin, et qui ne voulaient pas manquer la fête. Il faut dire aussi que le bruit avait couru depuis une semaine qu’on leur ménageait, pour cette nuit de Noël, une grosse surprise. N’avait-on pas pensé, en effet, peut-être pour activer un peu leur dévotion, à leur promettre qu’on leur amènerait la jeune institutrice – on dit « maîtresse d’école » – de la mission, chanteuse sans pareille, et qu’on assurait par surcroît être la plus jolie fille à bien des lieues à la ronde. On l’attendait à tout instant avec le vieux gardien de l’école qui lui servait de guide, et chacun, instinctivement, tendait l’oreille aux sonnailles qui annonceraient de loin sa prochaine arrivée.
Il faut avoir vécu, paraît-il, durant de longues semaines dans ces grands diables de bois noirs, sans presque aucune relation avec le monde extérieur, pour comprendre ce que peut être une visite du genre qu’on annonçait. Aussi, ces hommes n’en finissaient-ils plus de se mettre « farauds », et jamais encore les barbes n’avaient été faites avec tant de soin. Les cravates les plus étincelantes sortaient des coffres, en même temps que les complets les plus présentables, et, tout émérillonnés par la solennité de la circonstance, ils formaient, tu peux m’en croire, un assemblage fort pittoresque. Du reste, on ne voyait là que des gars superbes, musclés en athlètes et assouplis à ravir par leur dur travail de plein air. Ah ! cet air des grands bois de la Nouvelle-France. Il y a des fois, en hiver, dit-on, où c’est tellement exhilarant que ça réveillerait un mort.
À la chapelle, d’autre part, on s’activait à mettre la main aux derniers préparatifs. On a son orgueil, quoi, et il ne serait pas dit qu’on ne savait pas faire les choses ! Tout l’intérieur disparaissait sous les sapins qu’on avait entassés et qui sentaient bon. Un peu partout se voyaient de grandes enluminures représentant l’Enfant Jésus, puis la Vierge et saint Joseph, et enfin, bien en vue au-dessus de la porte était un grand portrait du pape. Au fond, l’autel, figuré par une simple table, était tendu d’une belle nappe blanche sur laquelle étaient rangés six chandeliers bien reluisants. Le tout avait vraiment bon air, encore qu’assez étrange, tu comprends, pour mes yeux de Parisien et surtout cela ne manquait pas d’être impressionnant.
Il approchait minuit, et notre belle visiteuse n’arrivait toujours pas. Une certaine inquiétude commençait à courir dans les rangs quand deux nouveaux venus de la dernière heure nous informèrent qu’elle s’était attardée en route à visiter un de ses oncles demeurant non loin de là, et que nous allions la voir poindre d’un instant à l’autre. À minuit juste, le prêtre fit son entrée. Le cuisinier du chantier, réputé pour sa voix de basse-taille, donna les répons au Kyrie, assisté d’une demi-douzaine de chantres qui y mettaient la meilleure volonté du monde. Déjà on entamait le Gloria, quand un remous, à l’arrière, nous avertit qu’il y avait du nouveau. Ce devait être Elle. Toutes les têtes se tournent. Je regarde moi aussi, et j’aperçois près des chantres deux ou trois formes féminines très emmitouflées. L’une de celles-là devait être celle qu’on attendait. En effet, un susurrement qui courait d’une bouche à l’autre sur les bancs fut l’indice que c’était bien Elle. C’était Elle.
Après tout, que m’importait ? Assis un peu à l’avant, je dois t’avouer que je ne suivais plus ce qui se passait que d’un œil assez indifférent. Que veux-tu, j’avais vite épuisé la série de mes étonnements, et ce n’était pas pour sûr cette maîtresse d’école, avec son chant que je pressentais devoir être inévitablement criard et aigu, qui allait à nouveau m’étonner. En outre, j’avais eu fort à faire toute la journée, depuis le matin, et je me sentais maintenant tout bonnement gagner par un commencement de sommeil, que j’avais toutes les peines du monde à combattre dans la demi-obscurité de cette chapelle, vaguement éclairée par une unique lampe au pétrole près de la porte et les six cierges de l’autel.
Où en étions-nous ? Je perçus qu’on achevait le Credo, puis subitement un grand silence se fit, et je sentis que quelque chose d’inusité allait se produire. Du fond de la chapelle, près de l’harmonium pleurard, une voix m’arriva qui tenait tellement de l’irréel que, sur le coup, je crus que j’étais glissé pour de bon à l’état de rêve. Cela s’épandait un peu partout en notes douces et fluettes, comme aériennes, et à les entendre je me sentais peu à peu envahir par un petit frisson qui me courait jusqu’au bout des pieds. Ah ! Dieu, oui, je me tenais éveillé, cette fois. La voix, maintenant, s’enflait, s’élargissait, et je distinguai nettement le motet d’un vieux Noël latin que je connaissais bien, pour l’avoir plusieurs fois entendu en France. Par quel miracle ces strophes demandant, pour être bien interprétées, un véritable entraînement d’artiste, avaient-elles pu arriver cette nuit-là jusqu’à cette humble chaumine perdue au plus épais du Grand Nord canadien, c’est ce que je ne cherchais pas à discerner, tellement cela me paraissait incompréhensible. D’ailleurs tout effort en ce sens m’eût été impossible, satisfait que j’étais de jouir avec délices de cette aubaine inattendue. La voix s’enflait toujours, et sous le flot de mélodie toutes les têtes de plus en plus se courbaient. À l’octave du haut, surtout, cela prenait l’apparence d’une sorte d’ondée cristalline qui allait choir sur nous. À tout instant, je me disais : « Pas possible, le charme va se rompre. »
J’attendais l’invocation de la fin avec une impatience non dénuée de crainte, car je savais qu’il y avait là un chant triomphal d’un éclat exigeant presque des sonorités d’airain. Et précisément m’étant retourné pour regarder la chanteuse, je vis qu’elle était une toute gracile jeune fille, avec un profil de Jeanne d’Arc comme on en voit partout chez nous sur les monuments évoquant l’image de notre sainte. « Pas possible », me répétais-je, « elle va manquer son effet. » Hé bien, j’en fus pour mes craintes. Arrivée au passage en question, l’artiste – c’en était une – l’aborda avec une maestria qu’aurait enviée plus d’une grande diva, et les strophes sortirent de cette petite poitrine de jeune fille en un flot tellement puissant qu’elles semblaient soulever le toit, pour monter toutes droites et bien hautes jusqu’aux pieds de l’Éternel.
Je renonce à te décrire l’état où je me trouvais. L’impression créée chez l’assistance par ce chant miraculeux devait être aussi très forte, à en juger par ce que je pouvais voir des physionomies de tous ces hommes rudes et frustes, agenouillés à mes côtés et attendant la communion. Tous me paraissaient surpris au plus haut degré, bien qu’évidemment déroutés par cette musique savante qu’ils entendaient sans doute pour la première fois. Ils ne devaient se reconnaître que l’instant d’après, quand, à la suite du motet de tout à l’heure, la chanteuse entonna les simples et impérissables cantiques de Noël avec lesquels ils étaient le plus familiers
Oh alors, ce ne fut pas long. On eût dit qu’une détente, subitement, faisait fléchir sur leurs sièges tous ces rudes bûcherons, souvent batailleurs, et dont un bon nombre ne se connaissaient pour ainsi dire pas de famille depuis des temps. Sous l’émotion qui les étreignait, on aurait presque cru qu’ils allaient s’écrouler pour de bon. Il y en avait qui pleuraient doucement, essuyant furtivement leurs larmes du coin de la main.
Et voilà ma première nuit de Noël au Canada. Elle ne manquait toujours pas d’imprévu, comme tu vois. Tu vas sans doute, maintenant, me demander le mot de l’énigme au sujet de l’artiste du motet. Imagine-toi que je n’en sais pas encore plus long, dans le moment où je t’écris. À l’issue de la messe, je devais, naturellement, aller lui présenter mes félicitations. Mais, débordée de toutes parts, et entraînée par ses parents, elle était disparue sans que j’eusse pu même l’apercevoir.
Ah ! j’oubliais, j’ai pu savoir comment elle se nomme, ce qui est déjà quelque chose. Croirais-tu qu’elle aussi est une Chapdelaine ? Doux Seigneur, ce nom est donc vraiment légion, en ce pays.
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1.Le 24 décembre 1899, le contingent canadien fut tout particulièrement éprouvé, à l’assaut d’un point stratégique, et parmi les morts se trouvait le jeune Harry S…. tambour des Royal Rifles, venant de Orillia, Ontario.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.