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Chapitre 5 La Croix du Sud 1

Dans l’immense veldt africain, le camp sommeille encore, tapi au flanc d’un coteau. À l’occident, l’horizon rougit et s’enflamme. Soudain un tambour se fait entendre. C’est la diane, et celui qui en roule les échos est l’enfant du régiment, le petit Harry, quinze ans, yeux bleus, figure joviale et hardie, venu de son village d’Ontario avec le second régiment canadien pour défendre les armes de Sa Majesté Britannique dans l’Afrique du Sud.

Ce jour qui se lève est le grand jour. Le régiment y recevra, assure-t-on, son baptême du sang. Aux soldats qui, de tous les coins du camp, sont venus à l’appel du matin, le colonel montre là-bas la hauteur où est l’ennemi, et qu’il s’agit d’enlever avant le soir, afin de pouvoir l’offrir en guise de « Christmas » à la souveraine. On y serait sûrement, ajoutait-il, dès midi sonnant.

Un affairement court parmi les tentes et les restes des feux. Et de suite, le café pris, la marche s’organise. Bientôt un soleil implacable miroite sur le veldt. Sous le casque de liège, on sent les criblures de feu, et les yeux semblent voir partout s’allumer des flammes rouges. N’importe, trébuchant dans les ronces et les sablonnières, on avance quand même, et la hauteur à escalader grandit de plus en plus. Parfois un roulement se fait entendre : ran planplan ! ran planplan ! C’est Harry qui essaie, à sa manière, à remettre du cœur au ventre à tous.

Ah ! c’est qu’il n’a pas peur, le petit Harry, mais pas peur du tout. Il y a là-bas, il le sait, la mort à donner ou à recevoir. Mais, bast ! on ne meurt qu’une fois. D’ailleurs, tous ceux qui ont déjà passé par là assurent que c’est plus terrible de loin que de près, et qu’une fois là-dedans on éprouve comme une petite ivresse très agréable à respirer la poudre. L’on verra bien s’il n’est pas aussi brave qu’un autre. Quelle aventure aussi, n’est-ce pas ? à raconter plus tard à sa famille et à ses amis, et comme sa pauvre maman, surtout, si elle vivait encore, aurait des larmes d’orgueil à l’entendre parler de cette veille de Noël. Et ran planplan ! ran planplan !

C’est l’assaut. Le temps de faire une petite halte, d’avaler une bouchée à la hâte et d’assurer les cartouchières, puis hop ! en avant. Le colonel a mis le sabre au clair, et donne l’exemple en prenant la tête. Les canons, à l’arrière, lancent quelques obus, pour soutenir le mouvement, et déjà de là-haut jaillissent de petits jets de fumée. Les hommes, éparpillés en tirailleurs, commencent à gravir les pentes. Dans l’air sec et brûlant du midi, les balles perdues résonnent avec des frémissements de harpes éoliennes. D’autres font « plouf ! » en touchant les cibles humaines, et alors çà et là des hommes tombent dans le sable rouge. Bientôt cris, hurlements, imprécations, coups de feu, tout se confond en une immense clameur. Les fusils boers crachent de plus en plus la mort dans les rangs des assaillants. Parfois, aux endroits les plus éprouvés, un peu de flottement se produit. Mais, l’instant d’après, les lignes se reforment, et l’on continue de plus belle à monter.

Le petit Harry, lui aussi, s’avance tout droit, rythmant l’élan des hommes de son roulement incessant. De ses grands yeux ouverts, il regarde la fusillade, et ces roches barbues de là-haut derrière lesquelles est tapi l’ennemi, et d’où à tout instant sort un bruit d’enfer. Et alors, les ran planplan ! se précipitent, et, sur la peau vibrante, c’est comme une rage qui passe d’arriver quand même au but désiré.

Le petit Harry va toujours, sans faiblir. Mais maintenant un engourdissement, peu à peu, le saisit et les baguettes ne roulent plus que par saccades mécaniques. On ne voit plus, là-haut, rien que de petits éclairs et un continu flottement de fumée.

Ran plan !… Le rythme, soudain, s’interrompt. « Ah ! Dieu, qu’est-ce ? » pense le petit Harry, en portant la main à sa poitrine, où quelque chose l’oppresse et l’étouffe. Sa tête lui fait l’effet de se vider, et dans ce vide les bruits de la bataille s’enflent en un grondement formidable de fin de monde. Les yeux nagent dans du rouge. Il peut encore entendre le colonel qui donne l’ordre, ô l’amère douleur ! de sonner la retraite, puis il trébuche et s’abat face en avant, les bras grands ouverts et une baguette en chaque main, tandis qu’à ses côtés son tambour bondit sur les roches.

Le petit Harry dormit longtemps, la face dans le sable. À son réveil, il tenta de se retourner, et alors une douleur aiguë lui entra dans le torse. Mais il réussit cependant à se mettre sur le dos, et il resta ainsi, souffrant beaucoup moins, à regarder les étoiles qui s’allumaient dans le ciel.

En effet, la nuit était venue, une belle nuit étincelante, et dont la fraîcheur était délicieuse à respirer après la chaleur du jour. Tout d’abord, le petit Harry ne put discerner comment il se trouvait là. Puis peu à peu la conscience lui revint. D’autres corps, dont les formes se distinguaient encore dans l’ombre envahissante, étaient à ses côtés. Et alors l’enfant se souvint tout à fait. Il était blessé, et sans doute, lui aussi, il allait mourir.

Il souffrait toujours de moins en moins. C’était plutôt comme si, du trou béant qu’il sentait à la poitrine, le peu de vie qui lui restait s’en allait dans la nuit, fuyant par petites secousses. Il ne savait plus s’il avait des pieds, des mains, ni une tête. Mais la pensée, cependant, restait extraordinairement lucide. Et il voulait s’épuiser à penser, jusqu’à la fin.

La nuit était tombée tout à fait. Et alors, de là-haut, de cette crête rocheuse où l’ennemi s’était maintenu victorieux, un chant d’une ampleur démesurée s’enfla, puis dévala les pentes et roula jusque par-delà le champ de carnage. Et Harry reconnut l’hymne du Transvaal, aux strophes majestueuses faites de renoncement, de sacrifice et de mort.

Au firmament austral les étoiles, maintenant, étaient un fourmillement de clous d’or, auxquels s’accrochait l’écharpe de la Voie lactée. Montant peu à peu vers le zénith, on voyait un essaim particulièrement brillant. Et Harry, au souvenir de ses lectures, reconnut la Croix du Sud. Ses yeux, hypnotisés, s’y fixèrent, et ne la quittèrent plus.

Et alors sa pensée, plus allégée que jamais, fit un bond gigantesque. Passant les océans, elle alla bien loin, par-delà l’équateur, jusqu’à ce que, courant par-dessus l’Amérique, elle eût enfin trouvé un village perdu au milieu d’une grande plaine neigeuse, où elle s’arrêta amoureusement. Dans une rue de ce village, elle pénétra dans une petite maison peinte de couleurs claires, et où, dans la salle d’entrée, un grand sapin, embaumant la résine, se dressait peuplé de bougies et de fils d’argent. Et çà et là, aux plus grosses branches, pendaient des jouets, des fruits et des boîtes de toutes couleurs. Et sur l’une de ces boîtes, Harry vit son nom inscrit. Et tout autour trépignait une ronde de bambins, surveillés par une belle et grande jeune fille, tandis qu’accoudé à la table était un homme au dos voûté, et à l’air pensif et triste. Et Harry reconnut ses deux petits frères et leurs amis, puis la grande jeune fille qui était sa sœur, et enfin son pauvre père qui pensait à l’absent. Et son cœur vola vers eux, et alors il ne voulut plus mourir.

À l’hymne du Transvaal avait succédé un vieux Noël hollandais, dont les sonorités prenaient, aux oreilles du petit mourant, comme des ronflements d’orgue de cathédrale. L’instant d’après, ses yeux cessèrent de voir, en la Croix du Sud, le grand sapin embaumant la résine. Puis la Croix elle-même se fit plus resplendissante, et, dans l’auréole de la tête, une forme blanche se mit à grandir jusqu’à emplir tout un pan du ciel ; et vers cette forme, Harry tendit les bras, car il reconnaissait sa mère qui venait vers lui en souriant. Et comme elle était sur le point de le frôler, dans un grand cri il alla se blottir dans ses doux bras attirants, et tous deux remontèrent et disparurent dans la poussière des étoiles.

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