Chapitre 7 La montée du Zouave
Sur les registres de l’Hôtel de Ville, à la Voirie, il avait nom Gustave Rousset, dit Gugusse pour sa femme et quelques rares intimes. Mais, du plus loin qu’ils pouvaient se rappeler, ses camarades de corvée ne lui avaient jamais connu d’autre nom que celui du « Zouave ».
Un matin que, toute la nuit d’avant, il avait soufflé sur Montréal l’une de ces bordées qui font époque, on l’avait vu arriver à son poste avec une casquette de zouave dont la visière crevassée ne tenait que par miracle et que protégeait contre le vent un foulard en loques faisant double tour sous le menton. Il n’en fallait pas plus, et depuis lors ce surnom du « Zouave » lui était resté. La casquette avait eu beau aller rejoindre les vieilles lunes, c’était toujours, pour les camarades, le Zouave qui, l’hiver, au déblaiement des neiges, et l’été, poussant son balai dans les rues, restait le point de mire des mêmes quolibets et des mêmes inlassables plaisanteries.
En effet, Gugusse prêtait à rire, et ce nom de Zouave, qui d’ordinaire sonne si martialement, prenait ici, appliqué à ce pauvre diable, un aspect falot du plus haut comique. Ah ! non, certes, Gugusse n’avait rien de la désinvolture et de la crânerie d’un zouave, avec sa figure de chien battu, ses gestes gauches, son dos rond, ses longues jambes de faucheux, et sa manie de raser les murs en marchant, comme si, de toujours se sentir visé par les rires et les coups, lui était venu un instinct irrésistible de se terrer au plus près. Même chez lui, il n’entrait qu’en tremblant, car Sophronie – c’était le petit nom de sa femme – pour un oui, pour un non, le battait comme plâtre ; et à la dernière Saint-Jean-Baptiste, entre autres, elle lui avait administré une vraie raclée pour s’être permis une petite « cuite » avec des amis.
Or, une après-midi que le Zouave était à balayer la Place d’Armes, il ne put se garer à temps d’une voiture débouchant du coin de la rue Saint-Jacques, et, le temps de le dire, les deux chevaux l’avaient renversé et lui avaient labouré tout le corps de leurs sabots. D’un geste de reine offensée, une jeune femme qui conduisait l’attelage avait jeté à l’agent de police l’adresse que celui-ci réclamait, puis tout aussitôt avait fouetté ses bêtes, indignée au fond, sans doute, de cet accident ridicule qui allait la livrer en pâture aux journaux.
Et ceux-ci ne s’en firent pas faute, car la jeune femme n’était rien moins que la fille de Joseph Moitrier – pour les Anglais, « Big Joe » – chef de la compagnie d’entrepreneurs Moitrier Limitée, qui s’est fait depuis peu la spécialité que l’on sait de grandes entreprises de pavage. Du reste, un maître pingre, ce Moitrier, vilain comme lard jaune, et l’un de ceux dont on dit qu’il tondrait sur un œuf et tirerait de l’huile d’un mur. Tout au plus put-on le faire consentir à indemniser le médecin qui s’acharna, un long mois durant, à rafistoler le Zouave. Hors cela, il ne débourserait pas un seul sou. C’était au Zouave, donc, à se garer, et les rues étaient faites pour ses chevaux et non pour de maigres hères de rien du tout de cette espèce.
Le Zouave était resté avec une jambe boiteuse et une épaule toute disloquée, ce qui le mettait dans l’impossibilité de reprendre son poste à la Voirie. Il allait donc se trouver, comme on dit, dans de jolis draps, sans compter que l’hiver, maintenant, n’était pas loin. Par bonheur pour lui, avec l’hiver les élections municipales approchaient, et il se trouva que l’échevin de son quartier, dont la réélection n’était pas sûre, avait besoin de chauffer sa popularité en jouant à l’homme pas fier qui ne dédaigne pas de tendre la main au pauvre monde dans l’embarras. Il s’occupa du Zouave, et lui obtint un petit emploi de signaleur, ou « flagman », aux travaux du tunnel qui se poursuivaient en ce moment, rue Notre-Dame, pour la compagnie du Pacifique, près de la gare Viger.
Il a dû sans doute marquer ce jour-là d’une croix rouge. C’était un lundi de fin d’octobre, par grand vent soufflant en tourbillon les feuilles jaunes et rouges arrachées aux arbres des rues. Là-haut, au dessus du tunnel, l’ardente lumière du soleil, mêlée aux poussières et aux fumées, mettait sur toutes choses comme un poudroiement d’or dans lequel roulait le flot des voitures et des piétons, scandé çà et là du grondement sourd des tramways.
— Hé ! le Zouave, le « boss » te fait demander.
Le « boss », c’était le contremaître, et rien que d’aborder ce personnage redouté le Zouave sentit un froid lui courir dans le creux du dos.
— Vas-tu arriver, enfin, toi, cria le contremaître, du plus loin qu’il l’aperçut.
Il s’agissait de lui expliquer ses fonctions de « flagman ». Rien de compliqué, du reste. Tout ce qu’il aurait à faire, ce serait de grimper là-haut à chaque explosion de dynamite, puis, en sonnant de la trompe et en agitant un drapeau rouge, d’arrêter la circulation, jusqu’à ce que tout danger fût passé. Ce disant, il le somma de déguerpir au plus vite car les hommes venaient de crier qu’une charge était prête.
Arrivé là-haut, le Zouave eut un éblouissement. Quoi, lui, si chétif, il allait commander à tout ce monde-là de s’arrêter. Enfin, il pouvait toujours essayer. Et, résolument, comme un poltron décidé à jouer son va-tout, il sonna un coup de trompe et agita en tous sens son drapeau.
D’avance, il avait courbé le dos au hourvari d’insultes qui allait sans doute l’accueillir. À sa grande stupéfaction, chacun s’empressait plutôt de lui obéir. Même un tramway, bondé de voyageurs, s’était arrêté à distance prudente, et maintenant attendait. Puis, à un nouveau signal, la circulation s’ébranla et reprit son cours.
Le Zouave n’en revenait pas. Quoi, vraiment, il avait osé, en plein jour, cette chose énorme et inouïe de tenter d’imposer sa volonté à une centaine de passants ; et ceux-ci, loin de lui rire au nez, s’étaient plutôt effacés comme devant un Jupiter tonnant. Et ce n’était pas un rêve, et il tenait encore en main le symbole de sa puissance. Il n’avait, s’il voulait, qu’à brandir de nouveau son drapeau, et tout ce monde-là rentrerait de nouveau sous terre. De chaudes bouffées d’orgueil lui montèrent au cerveau, tandis qu’une flamme pétillante s’allumait dans ses yeux rusés, et ce fut cette fois avec impatience qu’il surveilla les apprêts de la prochaine explosion.
Quand il reprit son poste, il approchait midi, et la circulation battait son plein. Embrassant toute la rue d’un coup d’œil, le Zouave savoura la griserie d’endiguer tout cela. Puis, à un signal, il emboucha sa trompe et agita son drapeau.
Cette fois, il y eut quelques protestations. Dans une victoria attelée de deux chevaux un gros homme, surtout, ne décolérait pas, pestant et jurant contre le malotru qui allait lui faire manquer son train. Le Zouave tint bon, arc-bouté à sa consigne qui était de ne laisser passer personne. Même, il se dressa comme un coq en bataille, quand le cocher lui eut dit à quel personnage il avait le toupet de tenir tête. Quoi vraiment, ce gros rougeaud à face de pleine lune, c’était là le Moitrier dont les chevaux lui avaient déjà si joliment labouré tout le corps. Ah ! bien, on allait voir. Et comme le cocher, à une nouvelle injonction de son maître, faisait mine de s’élancer, le Zouave, avec la hampe de son drapeau, en assena un coup violent sur le nez des chevaux, puis regardant résolument Moitrier, il eut, vis-à-vis du gros homme, un geste qui voulait dire :
— Tu sais, toi, mon gros singe, si tu en veux autant, tu n’as qu’à descendre, et je suis ton homme.
Ce soir-là, quand le Zouave regagna son gîte, il était facile de voir, rien qu’à la façon dont il bourrait sa pipe, que Sophronie courait grand risque de trouver enfin à qui parler. Tout de même, c’était un rude morceau à enlever. Mais, crédié ! le Zouave en avait vu bien d’autres ce jour-là, au milieu de tous ces furieux qu’un seul geste de sa main avait pourtant arrêtés net. Serrant les poings, il esquissa un moulinet imaginaire avec son drapeau absent, puis résolument il leva le loquet et entra chez lui.
Et ce ne fut pas long. Justement, il était en retard, et Sophronie n’allait pas manquer une si belle occasion d’entamer sa kyrielle habituelle. Mais, dès les premiers mots, l’hébétement la cloua au mur. D’une voix tonitruante, le Zouave – non, vrai, ça arrive, pourtant, ces choses-là – venait de lui commander d’avoir à fermer sa gueule et de lui servir à souper. Sa gueule, on venait de lui dire, ça, à elle, Sophronie, qui depuis si longtemps, dans son ménage, portait la culotte. Ah ! non, ça ne se passerait pas comme cela. La stupéfaction, chez elle, n’avait eu que la durée d’un éclair. Saisissant un balai dans un coin, elle se rua avec un cri de rage sur le Zouave. D’un revers de main, l’homme esquiva le coup, puis il envoya pirouetter la mégère sur un coin de table, où elle s’abattit en entraînant la vaisselle dans sa chute. Et tout le temps ils s’échangeaient des aménités de circonstance, où dominaient « Maudite garce » et « Diable d’enfer ».
Le Zouave, qui voulait avoir le dernier mot, eut une inspiration subite. Étant allé au Théâtre National quelques jours auparavant, une phrase lancée en scène, dans une altercation entre mari et femme, l’avait frappé par son côté pittoresque et rutilant. C’était le moment, ici, de juger de sa portée. Dans un dernier éclat de voix, il jeta la phrase entière :
— Sale chipie, tais-toi, ou je te tire les tripes.
Ça, ce fut le bouquet. « Chipie », surtout, devait être quelque chose de particulièrement terrible, et Sophronie en resta écrasée dans sa graisse. Au bout d’un moment, elle risqua un œil sur le Zouave, occupé à rebourrer sa pipe, et une petite fierté se glissa tout de même en elle à la pensée que son Gugusse n’était plus un mari pour rire. Ah ! non, cristi ! elle avait fini de lui donner des taloches. Adoucie et domptée, elle se releva, rangea la table et dressa le couvert.
Le Zouave mangea comme quatre, puis, sa bonne pipe rallumée, il sortit trouver quelques amis avec lesquels il se saoula royalement.
On est un homme, quoi !
C’est à dater de là que la montée commença à se dessiner. Aux élections suivantes, le Zouave, guettant pour le compte de son échevin les allées et venues des « télégraphistes » aux abords d’un poll douteux, s’acquitta de sa mission avec une telle compréhension de ce qu’on attendait de lui que son homme enregistra, à ce seul poll, dix huit votes de plus qu’il ne s’attendait de recevoir. Aussi la récompense suivit-elle de près. Un poste de gardien à l’Hôtel de Ville était vacant. L’échevin, qui décidément prenait goût au métier de protecteur, fit agréer son Zouave, et celui-ci passa là le reste de l’hiver, chauffé a souhait, se faisant gras à lard, et dormant dans les coins force petits sommes. Entre-temps, il ouvrait l’œil, et le bon, à noter les allées et venues des familiers de l’endroit. Par-ci par-là, aussi, des bribes de phrases lui arrivaient, où toujours le mot « piastre » s’accrochait en ritournelle incessante. Il prenait goût au métier, et pour un peu s’imaginait parfois être lui-même l’un des gros bonnets qui tenaient les fils de la danse. Machinalement, alors, il ouvrait et refermait ses mains – qu’il avait grandes et fortes comme des serres. Ah ! crédié oui, si jamais il en tenait, lui, de ces piastres sonnantes, les serres étaient bonnes et ne lâcheraient pas facilement prise. Déjà, sa mise proprette lui attirait un commencement de considération. On se déshabituait peu à peu de l’appeler le Zouave, et c’était souvent maintenant, dans les corridors, des « Gustave » à n’en plus finir. Même, un jour, il avait failli étouffer dans son faux-col trop serré, en entendant un petit vieux, nouvel arrivé à la comptabilité, lui dire comme cela, tout naturellement, « Monsieur Gustave ».
Au printemps, nouveau changement à vue. Les travaux ayant repris un peu partout dans les rues, le Zouave revint à la Voirie. Mais juste ciel ! qu’on était loin, cette fois, de la piteuse casquette d’antan. De gros drap bleu, avec une solide visière plantée bien droit, et un galon d’or lui courant tout autour, elle avait l’air, cette casquette, de dire aux passants : « Eh ! bien, oui, quoi, quand vous aurez fini de me regarder. J’appartiens à M. Gustave, chef d’équipe, un maître homme qui ira loin, ça je vous le dis, et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. »
Chef d’équipe, en effet, rien que ça. Par les rues éventrées, et tandis que les autres suaient et peinaient dans les tranchées, l’ancien Zouave, lui, marchait à petits pas, guignant de l’œil ce qui se passait, gourmandant, commandant, et de temps à autre s’arrêtant pour noter, d’un air important, avec un bout de crayon, force chiffres sur un calepin. Il avait coupé ses moustaches, vraiment trop pleurardes, et maintenant rasé de frais il vous prenait un petit air bureaucratique qui commençait à imposer.
À quelque temps de là, il jeta son premier coup de filet. Ayant eu vent d’un projet, mijotant parmi quelques initiés, pour mettre la main sur des terrains visés par l’expropriation, il prit les devants, réussit à se procurer quelques fonds, et, le temps de le dire, l’affaire était pour lui dans le sac. Il y eut bien quelques hurlements, et même parla-t-on de mettre le Zouave à la porte. Mais l’homme avait de la gueule. On le savait, et maintenant qu’il montrait de quel bois il était fait, on commençait à le craindre. Tout rentra bientôt dans l’ordre. Le Zouave devenait rapidement un personnage.
Les achats d’immeubles se succédèrent, achats suivis presque aussitôt de ventes à gros bénéfices. À Saint-Louis, à Villerai, à Maisonneuve, au Bout-de-l’Île, partout où il pouvait y avoir quelque chose à tenter, on était sûr de voir arriver le Zouave, que les gens, maintenant, saluaient bas, en l’appelant Monsieur Rousset gros comme le bras. Et toujours la pelote s’arrondissait.
Une année se passa ainsi, dans une ascension prestigieuse qui tenait de la montée d’un météore. L’année suivante, le Zouave inaugurait en grande pompe sa somptueuse résidence d’Outremont, et faisait courir à Blue Bonnet. Tout s’aplanissait devant lui comme à miracle, et un matin de l’hiver suivant on trouva tout naturel d’apprendre qu’il était entré au Conseil de Ville, ayant remporté haut la main son siège d’échevin à une majorité écrasante.
Et la montée se poursuivait toujours. Une seule « traverse » sérieuse, en tout cela. Sophronie, incapable de s’enfler davantage à la mesure de toutes ces grandeurs, éclata net, un beau jour, d’un coup de sang. Le Zouave la pleura sincèrement. C’était au fond une excellente pâte de femme, et depuis qu’il avait su la mater elle lui avait fait un intérieur fort convenable. Aussi, lui fit-il de belles funérailles : les grandes orgues à Notre-Dame entièrement tendu de noir, le De Profundischanté par la troupe de l’Opéra, le Conseil de Ville au complet, maire en tête. Tout le tremblement, enfin. Ce pieux devoir une fois rempli, il se remit à sa montée.
L’année d’avant, il n’était encore qu’un personnage. Maintenant, c’était une puissance.
Rousset fut fidèle au rendez-vous que lui avait donné Moitrier, à l’hôtel Corona, pour régler les détails de la grande entreprise de travaux de pavage à laquelle la ville avait donné son adhésion.
Trois compagnies restaient seules en présence, de toutes celles qui, au début, avaient soumissionné pour ces travaux : la Levelite, la Graditum et la Broadline, ainsi nommées d’après les systèmes de pavage qu’elles étaient censées représenter. En réalité, ces trois compagnies n’étaient là que pour la galerie et n’en formaient qu’une seule, habilement machinée et agencée par Moitrier.
Dès les premières bouffées de leurs gros cigares, l’entretien s’engagea vif et serré.
— Ce qu’il vous faut, c’est du Levelite, commença Moitrier. Le nom sonne bien, et avec ça on peut marcher.
Il fit rouler son cigare entre ses dents, puis tout aussitôt, en homme qui sait où il va et n’a pas de temps à perdre, il se contenta de laisser tomber ce seul mot :
— Combien ?
— Il nous faudra un bon « rake-off », fit Rousset. Vous savez, nous avons tous les journaux à dos, de ce temps-ci. Nous allons enlever le morceau, mais ça va être dur. Qui sait si, une autre année, nous aurions la même chance. Alors autant en profiter, n’est-ce pas ?
— Naturellement, répondit Moitrier, vous savez jusqu’où vous pouvez tendre la corde. Comme point de départ, je dois vous dire que la Levelite exige 35c pour chaque pied carré de pavage, à part les dépenses.
Rousset était resté songeur. Enfin, il se décida :
— Vous voulez 35c par pied carré. Eh bien, disons aussi 35c pour nous.
Moitrier eut entre les lèvres un petit sifflement.
— Vous comptez faire passer ça ? C’est raide, vous savez, 70c par pied carré. Mille massacres ! mais vous oubliez donc que la Reliable a déjà soumissionné pour 50c en tout et partout. Jamais ils n’avaleront ça.
— Allez toujours, fit Rousset, ils avaleront tout ce que je voudrai.
Moitrier avait tiré son carnet, et, crayon en main, il posait des chiffres.
— Et avec ça ? demanda-t-il d’un air gouailleur.
— Avec ça, riposta Rousset, mettez cent cinquante piastres par semaine pour moi, tant que les travaux dureront. Puis cent autres piastres pour Pruneau. Vous savez bien, le gros Pruneau, qui est toujours à aboyer après moi. Ça le bouchera pour un temps. Puis…
Moitrier s’était levé, et écarquillant les yeux :
— Comment, il y en a encore !
Rousset continua très calme :
— Puis encore soixante-quinze par semaine pour Mitchell.
— Qui ça, Mitchell ?
— Mitchell, le chef de la « gang » qui nous fait la guerre au Conseil. Vous comprenez, il sera maintenant tout miel et sucre.
De rire, Moitrier en avala presque son cigare. Puis, reprenant ses chiffres :
— Enfin, voyons à combien ça se monte.
— Attendez, je n’ai pas fini.
— Ah ! ça, éclata Moitrier, vous faut-il aussi la lune ?
— Mettez encore soixante-quinze par semaine pour l’imprévu. Puis encore cinquante par semaine pour Riley, Dennison et Vigean. C’est à peu près tout. S’il y en a d’autres, ils se partageront les miettes, et de la sorte chacun aura son petit argent de poche.
À la fois abasourdi et écrasé, Moitrier continuait à poser des chiffres.
— Savez-vous ce que tout cela représente au pied carré ? Non, mais, le savez-vous ? Eh bien. c’est tout près de 95c.
Il arpenta la chambre, la face congestionnée, étranglant dans sa cravate.
— Non, voyons, vous êtes fou. Jamais ça ne passera. La Levelite, je sais, ça sonne bien. Mais enfin ça ne ronfle pas encore assez, et Montréal n’est pas peuplé que d’imbéciles.
— S’il n’y a que ça qui vous tracasse, fit Rousset, lâchez donc votre Levelite. J’ai trouvé mieux. Appelez cela l’Asphaltulitique. Je les connais, ça va les assommer net, et, le temps de le dire, le tour sera joué.
Ce soir-là, Rousset, se rendant à Outremont dans son automobile, eut au dernier tournant de la montagne, vers la grande ville baignée des feux du couchant, un geste qui voulait dire :
— Et maintenant, à nous deux, ma belle !
Au même instant, Moitrier, dépliant sa serviette et attaquant son potage, disait à sa femme, tout en reluquant sa fille Louisa du coin de l’œil :
— J’ai rencontré, aujourd’hui, ce M. Rousset dont on parle tant. C’est un homme vraiment remarquable.
Par un joli ciel d’automne, et sur une mer aux transparences moirées, un yacht de haute plaisance, ayant à son bord Rousset et sa jeune femme, file à grande allure à l’entrée du Golfe, en route pour Anticosti.
Quand on apprit que Rousset, son deuil expiré, avait épousé Louisa Moitrier, la chose ne surprit personne, tant ce diable d’homme avait fini par habituer à tout. Du reste, il y avait belle lurette que le Zouave n’était plus, disparu à tout jamais sous les avatars successifs qui, de l’ancien balayeur de la Place d’Armes, avaient fait le parfait gentleman en complet de flanelle blanche, humant ce matin-là le vent du large sur son bateau, tout en attendant que sa femme montât le rejoindre pour le déjeuner.
Les yeux fixés sur la Gaspésie, dont les côtes sombraient de plus en plus à l’horizon, Rousset, à la physionomie si ouverte d’habitude, avait en ce moment au front un pli vertical dénotant chez lui une très vive contrariété.
C’est qu’il repassait alors en mémoire une scène très pénible qu’il avait eue la veille avec sa femme, scène où avaient été échangées de ces paroles blessantes dont la cuisson ne s’oublie pas facilement. Déjà, avant cela, quelques heurts s’étaient produits, heurts où chaque fois se creusait davantage le fossé séparant les deux époux. Mais jamais encore, autant que la veille, l’abîme ne s’en était aussi nettement accusé. Visiblement, la jeune femme, froissée au plus profond de sa nature sensitive des défaillances et petitesses que Rousset lui-même sentait tenir de son humble origine, allait se détacher de plus en plus de lui, et ce serait alors la fin de tous les grands projets qu’il avait échafaudés sur cette union.
Mais alors comment avait-il pu jamais se faire agréer d’elle ? Il savait qu’aucune pression n’avait été exercée sur sa volonté ; et d’autre part, par sa famille, elle pouvait prétendre aux plus hauts partis. Alors, quoi ? Était-ce donc, comme il en eut déjà l’intuition, qu’il se dégageait de son être fruste et rude, de ses lourdes mâchoires carrées et de ses yeux gris aux reflets métalliques, une force invincible qui n’agissait pas seulement sur les hommes, et où une nature fine et distinguée comme Louisa pouvait aussi s’être laissé prendre ? Eh mais, alors, rien n’était désespéré. Subitement, la vision lui était revenue de Sophronie, écrasée et subjuguée, un certain soir, sous la toute puissance de son courroux ; et sans avoir jamais lu La Mégère apprivoiséede Shakespeare, un vague instinct l’avertissait qu’il est bon quelquefois que les femmes sachent qu’il existe encore des Petrucchio. À tout hasard, pourquoi n’essaierait-il pas, une fois pour toutes, de bien faire comprendre à la fille de Moitrier que le mari qu’elle s’était choisi n’était pas de ces hommes qui se laissent conduire par le bout du nez.
Son parti une fois pris, ses traits se détendirent, et, serrant les poings, il regarda venir sa femme. C’était le moment ou jamais, d’avoir avec elle l’explication qu’il voulait brusquer. Justement, le capitaine et le second étaient alors très intentionnés à passer à travers une flottille de barques de pêche, et personne ne viendrait les déranger.
Ce fut elle qui, pourtant, ouvrit les hostilités. Rousset, étendu dans un fauteuil d’osier, venait d’enlever sa casquette de yachtman, et paraissait très occupé à en polir la visière du revers de sa manche. Ce que voyant, elle lui dit :
— Il me semble que vous pourriez tout de même – après six mois de vie en commun, ils ne se tutoyaient pas encore – lâcher votre casquette et me souhaiter le bonjour.
— Ah ! mille excuses, fit Rousset. Mais c’est plus fort que moi, je ne puis pas voir une casquette sans me rappeler celle que j’avais, du temps que j’étais zouave et qui était loin, cristi ! de payer de mine comme celle-ci. Non, mais en ai-je fait, tout de même, du chemin, depuis ce temps-là ?
— Du temps que vous étiez zouave, dites-vous ? Tiens, c’est drôle.
Il eut un petit rire, et, la surveillant du coin de l’œil, pour juger de l’effet, il répondit :
— Zouave, oui, zouave-balayeur.
Cette fois, elle se sentit étreinte par quelque chose de menaçant.
— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Alors, lui, brûlant ses vaisseaux, riposta :
— Vous rappelez-vous, ma chère, un certain matin où vos chevaux avaient si bien éclopé un pauvre diable de balayeur, sur la Place d’Armes ?
Et comme les yeux de Louisa, agrandis d’une surprise tragique, se faisaient peu à peu fulgurants d’indignation, Rousset acheva d’enfoncer le trait.
— Ce balayeur, c’était moi, dit-il.
Elle s’était dressée, aspirant fortement l’air, et comme Rousset, un peu effrayé maintenant de l’altération de ses traits, faisait mine de s’avancer :
— Ne me touchez pas, s’écria-t-elle, ou je me jette à la mer. Non, mais vous ne voyez donc pas que vos mains, vos hideuses mains, me font horreur.
— Vous m’écouterez d’abord, et ensuite vous vous jetterez à l’eau si vous voulez. Si j’ai commencé par balayer les rues, il n’y a pas de honte à ça. Il me semble que j’ai assez monté depuis ce temps-là. D’ailleurs vous n’avez pas besoin de tant faire la resucée, car votre père lui-même a déjà été embouteilleur de bière chez Molson.
Louisa s’était rassise, et tenait sa figure enfouie dans ses mains. Après un instant de silence, Rousset continua :
— Je n’ai jamais couru après vous, et cela vous le savez bien. C’est votre père qui m’a forcé la main, parce qu’il a pensé que je pourrais lui être utile. J’ai bien vu ce qui se passait, et je ne suis pas si bête que j’en ai l’air. Moi, de mon côté, ça se trouvait comme ça que j’avais aussi besoin de vous, et comme je ne vous déplaisais pas ça s’est fait tout seul. Alors, pourquoi pas rester bons amis ? Vous savez ce que je vaux, et je n’ai pas fini. Faites donc la bonne fille, et donnez moi la main. D’ailleurs, ça ne vous avancera à rien de me pousser à bout, car je suis le maître.
Le steward montait annoncer le déjeuner. Revenant sur la dureté de ses dernières paroles, Rousset ajouta :
— Allons, venez, et que tout cela finisse. Je me sens une faim de loup.
Elle se leva, hésita encore un instant, puis prenant brusquement le bras de son mari, elle lui dit, toute radoucie :
— Oublions tout cela. J’avais perdu la tête. Je ferai ce que vous voudrez.
Le Zouave a tenu parole. Sa montée continue toujours. Le Conseil législatif le guette, mais d’autre part il pourrait bien aussi faire son entrée au Sénat à la prochaine vacance. Après cela, mon Dieu ! il est bien possible que nous ne soyons pas encore au bout de nos étonnements.
q