‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 10 sur 57 · IX

IX

Que faire au bal masqué si ce n'est d'y flâner, Quand on est amoureux et qu'on sait que sa mie Ne s'y doit point trouver? Lecteur, je vous supplie, Lorsqu'on la sait chez elle et qu'on y doit aller, Que faire en attendant sinon que d'y flâner? Stello pensait ainsi. Rêvant à sa maîtresse Et contraint d'être au bal, il flânait de son mieux, Par-ci par-là mettant un nom sur une tresse, Et s'amusait de voir passer devant ses yeux Ce cortége dansant et d'écouter sans cesse Le gai bourdonnement de cet essaim joyeux. Il restait donc perdu dans cette rêverie Où ce flot pailleté de rire et de folie, De soie et de velours l'enfonçait pas à pas; Suivant ce rêve ami sans en chercher la cause, Lorsqu'il en fut tiré par un domino rose Qui, prononçant son nom et lui prenant le bras, L'entraîna dans le bal en lui parlant tout bas.

A l'azur de ses yeux pleins d'ombre et de tendresse, Stello croyait avoir reconnu sa maîtresse. Il était bien un peu surpris de la voir là, A cette heure, tandis qu'il la croyait chez elle; Peut-être aussi ... vexé qu'on le crût infidèle: Mais quel mal un amant peut-il voir à cela? Il est vrai que Rosette était peu coutumière Du fait; mais une nuit, mauvaise conseillère, Avait pu lui souffler au coeur quelque soupçon. Donc, à n'en pas douter, c'était elle. La chose, Au reste, était d'autant plus probable que Rose Connaissait quelque peu le maître de maison.

A propos de cela, madame, il faut vous dire --Ce qui fût fait déjà, si je savais écrire,-- Qu'entre ces deux beautés, dont il est question, La seule différence apparente et tranchée Était un signe noir gros comme un grain de plomb Dont Rosette portait la main gauche marquée.

Or donc, il arriva ce que vous prévoyez: Qu'un gant trompa Stello; qu'à force de tendresse, De ruse féminine et de regards noyés, De désir et d'amour, cette autre enchanteresse Eut raison du jeune homme ... et qu'il était trop tard, En un mot, quand Stello reconnut la comtesse. En vain eût-il voulu maudire le hasard; Sa bouche ne pouvait mentir à sa pensée; Tout son amour passé lui refluait au coeur, Envahissant soudain sa poitrine oppressée, Sans qu'il en pût maudire ou dominer l'ardeur. O chaste amante! et toi, pauvre Rose endormie, Hélas! dans cet instant où se jouait ta vie, Pendant que ton Stello mourait entre des bras Qui n'étaient pas les tiens, tu ne t'éveillas pas!