‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 19 sur 57 · VI

VI

Donc, autrefois, c'était l'usage: Pour peu qu'on se fût épousé Et que l'on fût civilisé, Il fallait partir en voyage Le soir même du mariage. On n'a jamais bien su comment Ni pourquoi vint cette méthode; Mais sachez que c'était la mode Et que vous-même, assurément, N'eussiez pas fait différemment. Car, suivant un vieil axiome, La mode était, dans le royaume, Aussi puissante que le roi; Et, pas plus tôt la noce faite, On se fût fait couper la tête Plutôt que de rester chez soi. Le départ était une rage; On n'épousait pas sans partir. En raison de votre grand âge, Vous devez vous en souvenir.

Or, voyez si la destinée Est malignement enchaînée; Un sourire amène des pleurs. Cette mode qui vous étonne Fut pour Patrice et pour Léone La source de tous les malheurs.

A vous dire le vrai, je doute S'ils étaient mariés ou non. Ils suivaient bien la même route, Mais ce n'est pas une raison. Je n'ai vu ni monsieur le maire, Ni le curé, ni le notaire, Ni les voitures d'apparat, Ni le moindre bout de contrat, Ni tuteur, ni père, ni mère, Ni parents, ni gens, ni témoins, Mais enfin j'ai vu les conjoints, Et, pour moi, je les considère Comme bien et dûment unis, Mariés, prêchés et bénis Par tous les abbés de la terre. Dans tous les cas je crois qu'on peut Dire qu'il s'en fallait de peu, Car, dès le soir, ils s'en allèrent Et, huit jours après, s'embarquèrent, Ce qui, pour ce temps-là, dit-on, Était le suprême bon ton.

S'ils voulaient aller en Turquie, Ou dans l'île de Bornéo, Ou simplement en Italie, C'est ce que je ne sais pas trop.

Ce que je sais, c'est qu'un navire Se perdit vers le lendemain, Qu'un pêcheur (pas Napolitain, Mais c'est tout ce que j'en puis dire) Au bord du rivage trouva, Pâle et blanche, Léonita, Comme une madone de cire.

Elle était sur le sable fin, Sous le gai soleil du matin Qui riait dans sa chevelure. La vague l'effleurait un peu, Comme une fille qui ne peut Abandonner une parure.

L'eau verte et le soleil joyeux Mêlaient parmi ses longs cheveux Des reflets d'or et d'émeraude; Et les flots qui les déroulaient Jouaient avec et s'en allaient Comme des enfants pris en fraude.

Un sourire presque effacé, Dernier vestige du passé, Entr'ouvrait sa lèvre pudique, Et l'aurore qui rayonnait Sur son front pâlissant, formait Un contraste mélancolique. Sachez pourtant, si vous l'aimez, Que ses beaux yeux inanimés N'étaient pas à jamais fermés.

Léone revint à la vie. Le pêcheur, pas Napolitain, Qui la trouva sur son chemin, Jugea qu'elle était endormie. Ce fut lui qui fut son docteur, Et qui, chose assez inouïe, Fut en même temps son sauveur. Il la prit tout évanouie, L'emporta jusqu'en son réduit, Et, sans plus de cérémonie, Vous la coucha droit dans son lit. Puis il fallait voir le bonhomme, Par la chambre allant et venant. Et soignant Léone tout comme Si c'eût été son propre enfant.

Si bien qu'à la fin, ô prodige! La belle fille ouvrit les yeux Et dit, en voyant ce bon vieux, Les mots sacramentels: «Où suis-je?»

Il la rassura de son mieux, Lui dit comme il l'avait trouvée Et combien il était joyeux De penser qu'elle était sauvée. Alors elle lui raconta Comment elle, Léonita, Et son «frère,» et tout l'équipage Du navire avaient fait naufrage; Qu'elle et son «frère» avaient pensé Se sauver ensemble à la nage Et qu'ils avaient bien commencé; Mais qu'à la moitié du voyage Les vagues et l'obscurité Les firent changer de côté; Qu'alors elle s'était perdue; Qu'elle était enfin parvenue Jusqu'à cette plage, mais là, Tout ce qu'elle se rappela, C'est qu'elle perdit connaissance. Puis, comme elle s'inquiétait De son «frère» qui lui manquait, Le bonhomme, comme l'on pense, Lui dit, pour la rasséréner, Tout ce qu'il put imaginer De plus propre à la circonstance, Jurant ses grands dieux qu'on avait, Dans un port voisin, qu'il nommait, Fait le plus complet sauvetage Du navire et de l'équipage. Et, tout en lui contant cela, Près de la belle il mit un plat, Puis un verre, puis une assiette, Et je crois même une serviette.

Léone avait l'esprit fort gai. Du moment qu'elle eut distingué Dans le discours sans queue ni tête Dont le brave homme lui fit fête, Que Patrice, de son côté, Etait lui-même en sûreté, Cette charmante créature, Sans se désoler plus longtemps, Prit en riant son aventure. Et, comme elle avait dix-sept ans, Elle se mit, à belles dents, A dévorer en conscience Le déjeuner que, sur son lit, L'excellent homme lui servit Dans ses assiettes de faïence.

Ce fut ainsi qu'un beau matin Léone mangea le festin D'un pêcheur, pas Napolitain.