‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 27 sur 57 · XIV

XIV

Vous qui, d'une mignonne main, Feuilletez ces pages légères, Et qui les oublirez demain,

O vous, lectrices passagères, Dont la joue au sang de carmin N'a point de roses mensongères; Si jamais vous avez pleuré, Si jamais vous avez aimé, Si jamais vous avez rêvé: Parfois, dans la triste soirée, A l'heure où la lune éplorée, Viendra, par la vitre nacrée, Pencher sur nous son front tremblant, Plaignez la nonne en voile blanc Par la mort tout ensommeillée, Qui repose au sein de l'oubli, Là-bas, parmi l'herbe mouillée, Printemps céleste, enseveli Sous la campagne défeuillée.

Le monde est un juge banal; On trouve, en ouvrant un journal, Des nouvelles du cardinal. Mais Léone? qui parle d'elle? C'est pourtant un rare modèle Qu'une amante à jamais fidèle.

1865.

PREMIERES LARMES

J'admire ces étoiles lentes; J'y vois même, en rêvant un peu, Comme des gouttes d'or tremblantes D'un ton divin sur un fond bleu.

J'écoute avec charme, ô nature! Qu'est-ce donc qu'un coeur d'amoureux? Ce bruit de cailloux, quand murmure La source au fond du ravin creux;

Quand la brise, sur la montagne, Soupire en inclinant les fleurs: Et me voilà, par la campagne, Dieu me pardonne, tout en pleurs!

Je crois même, quelle folie! Qu'un rossignol ou qu'un pinson Me rend plein de mélancolie. Las! qui me rendra ma raison?

D'où vient, j'ose à peine le dire, Que je me suis, seul dans les bois, Surpris quatre fois à sourire Quand je pleurais tout à la fois?

Est-ce l'amour? Sans m'y connaître, Je le crois quand je pense à vous. Mais, non; l'amour ne doit pas être Si cruel, hélas, ni si doux!

1856.