‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 44 sur 57 · IV

IV

Et plus tard enfin, une nuit, Rongé de fatigue et d'ennui, J'ai vu cette ange de détresse. Mais lors, pour la dernière fois, J'entendis sa mourante voix Qui me dit: «J'étais ta Jeunesse!»

L'eau la berçait comme un beau lis. Sur sa gorge aux tons appâlis Du sang se mêlait à l'ivoire, Et je vis celle que j'aimais S'enfoncer morte et pour jamais Sous les flots verts de la mer Noire.

Mont-Riant, 18 Février 1865.

A MA MÈRE

Mère, crois-moi, ces quelques vers, Si mauvais qu'ils puissent paraître, Te portent mes voeux les plus chers Et tout le meilleur de mon être.

Et ce griffonnage moqueur Prouve, moralité profonde, Qu'on peut confier un bon coeur Aux plus méchants quatrains du monde.

Paris, 31 Décembre 1865.

A MON PÈRE

Père, voici cinq ou six vers Écrits à tort et à travers. Si tu fais tant que de les lire, Dis-moi donc comment il advient Qu'un enfant qui t'aime si bien, Ne sache pas mieux te le dire.

Paris, fin Décembre 1865.

ENVOI

DE _ROSINE ET ROSETTE_, A ***

Enfant au séduisant visage, Vous qui, d'un doigt rose, ouvrirez Ce volume, et qui le lirez Si vous en avez le courage, Rose blonde, quand vous verrez Votre doux nom sur cette page, A votre amant vous penserez.

Ne me reprochez pas ce livre, C'est un méchant petit récit, Assez mal rimé, Dieu merci! Mais tel qu'il est, je vous le livre: Tâchez d'être bonne pour lui.

Assez d'autres m'ont fait un crime De quelques vers trop sans façon. Vous qui m'avez pris ma raison, Que peut vous importer ma rime?

Gardez ces vers en souvenir Du temps où nous étions ensemble: Jamais deux coeurs qu'un Dieu rassemble N'ont été plus prompts à s'unir.

Paris, Août 1865.

SOUVENIR DE MARGENCY

--A MON PÈRE--

Mon père, il me souvient de cette heureuse enfance Qui s'écoulait pour nous entre ma mère et toi. C'est un frais souvenir: je ne sais pas pourquoi Depuis tantôt j'y pense.

Involontairement je revois le chemin, Où j'allais, chaque soir, t'attendre, avec mon frère, Grimpés sur un vieux mur qui n'en pouvait plus guère, Pour te voir de plus loin.

Je revois ce jardin en fleurs où notre mère Tâchait de se fâcher et n'y parvenait pas, Quand le vieux jardinier trouvait dans un parterre La trace de nos pas.

J'évoque ce passé qu'un souvenir colore, Où la perte d'un nid était un grand revers. Je me revois enfant, libre, et courant encore Parmi les buissons verts.

A présent je vieillis. Crois-moi, tout me le prouve. D'abord j'ai vingt-cinq ans sonnés depuis trois mois, Et puis d'où viendrait donc ce charme que je trouve A parler d'autrefois?

Jamais un souvenir n'est exempt de tristesse. C'est comme un chant lointain, d'une étrange douceur, Qui nous berce un instant; mais, si doux qu'il paraisse, Il nous serre le coeur.

Je sais le cas qu'il faut faire de ce mensonge, Qui prête aux jours enfuis comme un cruel éclat, Et cependant, ce soir, je l'accueille et je songe Aux jours de ce temps-là.

Paris, 25 août 1865.

A MON FRÈRE

Charlot, pardonne-moi ces vers; Soit à l'endroit, soit à l'envers, Ils te diront que je t'adore. Et si, par cas, tu les as lus, Frère, crois-moi, n'y pense plus, Car ils te le diraient encore.

Paris, 12 Août 1865

EFFET DE LUNE

DANS LA MITIDJA

RIMES RICHES

--A THÉODORE DE BANVILLE--

C'est l'heure où la ferme Ferme. Le Soir incertain Trace en découpures Pures L'horizon lointain.

Une vapeur vaine Veine Le couchant blêmi, Et semble au bord d'une Dune, Un flot endormi.

La nuit qui l'apaise, Pèse Sur l'homme qui dort, Et le ciel s'étoile, Toile D'azur aux points d'or.

Cependant le tremble Tremble, Lorsqu'en voltigeant, Une folle brise Brise Ses feuilles d'argent.

Quelque pauvre hère Erre Dans la Mitidja, Et, dans le silence, Lance L'air de _Kadoudja_.

Dans la diaprée Prée, Du ruisseau mutin L'onde trébuchante Chante Son air argentin,

Et l'herbe entr'ouverte, Verte, Frange ses réseaux, Où l'eau qui roucoule, Coule Parmi les roseaux.

Le sol uniforme Forme Un tapis ouaté, Dont la ronce aride Ride L'uniformité.

Là, le cactus perse Perce L'aloës en fleurs; La ronce jumelle Mêle Ses piquants aux leurs.

Bien que leur ensemble Semble Au hasard éclos, Leur triple ramure Mure De pauvres enclos.

L'Arabe en maraude Rôde Dans les alentours, Et suit de malignes Lignes, Pleines de détours.

Sa marche est coulante, Lente, Et ne s'entend pas. Et le sinistre être, Traître, Guette à chaque pas,

Afin qu'il évite Vite L'oeil du gabelou, Et, dans la broussaille, S'aille Cacher comme un loup.

La lune d'opale, Pâle Dans les bleus sillons, Inonde la plaine, Pleine De pâles rayons.

O lune blafarde, Farde Ton visage blanc; Tâche que ta face Fasse Un oeil moins tremblant!

Ton air morne et grave Grave Au fond de mon coeur Ton grand trou livide, Vide, Au reflet moqueur.

Pauvre astre impassible! Cible De tant de rimeurs! Est-ce de ce qu'on te Conte, Lune, que tu meurs?

Leur lyre énervante Vante Ton disque jauni. Toi qui vois leur tâche, Tâche Que ce soit fini.

D'une voix émue, Mue Par un faux _humour_, Est-ce toi qu'un homme Nomme L'astre de l'amour?

Ta méchante corne, Qu'orne Ta jaune couleur, Est plutôt l'emblème Blême Qui porte malheur.

Ta prunelle éteinte, Teinte D'un morose éclair, Semble une lanterne Terne Pendue au ciel clair.

Quand la Nuit, sereine Reine, Tient l'homme abattu, Vers la solitaire Terre Que regardes-tu?

La lumière adverse Verse Des rayons hagards. Lune, que t'importe? Porte Ailleurs tes regards.

Va, pâle inconnue, Nue, Glisse au sein des nuits, Laisse notre immonde Monde Tout chargé d'ennuis.

Glisse dans l'espace. Passe. Et, bouche sans voix, Sache avec mystère Taire Tout, ce que tu vois.

Paris, Mars 1866.

MANDOLINE

J'ai pour unique amante Une fille charmante, A l'oeil profond et doux Comme un ciel andalous. --Quelque ennui me tourmente.

Son tuteur subrogé N'a, certes, pas songé Que je pourrais peut-être Entrer par la fenêtre. --Je ne sais ce que j'ai.

C'est un moyen pratique, Très-vieux, mais poétique Et qui, pour nos amours, Nous est d'un grand secours. --Je suis mélancolique.

Que j'aime la rougeur De plaisir et de peur Dont rougit, quand j'arrive, Mon amante craintive! --J'ai du noir dans le coeur.

Seigneur! qu'elle est jolie! J'en ai fait ma folie; Et sans elle, ici-bas, Je n'existerais pas. --Tout m'attriste et m'ennuie.

Sa soeur a de grands yeux Bruns; mais les siens sont bleus. On ne sait trop laquelle Des deux est la plus belle. --Je suis très-malheureux.

Et, deux fois la semaine, A l'église elle mène, Ange plein de douceur, Son tuteur et sa soeur. --Comment guérir ma peine?

Ma main souffletterait Quiconque toucherait Un cheveu de la tresse De ma jeune maîtresse. --J'éprouve un mal secret.

Le coeur me bat d'avance. Le soir, lorsque je pense Que va sonner pour nous L'heure du rendez-vous. --Quelle triste existence!

Certes, j'aime à plein coeur Cette belle en sa fleur, Et l'amour de ma mie M'est plus cher que ma vie. --Mais ... j'aime aussi sa soeur.

Paris, Avril 1866.

ROUTADE

Décidément, la mort est belle. J'ai dix-neuf ans, et je m'en vais Me faire sauter la cervelle, Pour en finir à tout jamais. Celle que j'aime s'évertue A se cacher je ne sais où: L'ai-je rêvée ou l'ai-je vue? N'importe, il faut que je me tue, Pour qu'on sache que j'en suis fou.

Ce n'est point par amour du drame; Mais enfin c'est original De se tuer pour une dame Que l'on a rencontrée au bal.

DÉCLARATION D'ÉCOLIER

--A CONSTANT COQUELIN--