‹ Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866Chapitre 46 sur 57 · II

II

Je sais que j'aurais dû me taire. Mais n'en ayez point de courroux. Ayez pitié de ma misère, Laissez-moi vivre auprès de vous. Laissez-moi vous voir, vous entendre. Laissez-moi toucher votre main; Je ne sais ce qui m'a pu prendre, Mais ce sera passé demain.

Il me faut pourtant vous apprendre Que cela m'a pris tout d'un coup, Sans que j'y pusse rien comprendre, Un jeudi qu'il neigeait beaucoup!

Vous étiez en fourrure grise; C'était à Paris, cet hiver. Je me rappelle votre mise Tout comme si c'était hier. Vous veniez de monter très-vite, Ma mère était à la maison! Vous alliez faire une visite, Et je sortais de ma leçon. Vous aviez quelques airs de reine Que je trouvais fort de mon goût, Mais vous me regardiez à peine, Et vous m'intimidiez beaucoup.

Quant à moi, malgré ma contrainte, Je vous regardais de mon mieux, Et j'ai si bien pris votre empreinte, Que je l'ai toujours dans les yeux. Pour vous voir monter en voiture Je collai mon front aux carreaux, Et restai dans cette posture Tant que je pus voir vos chevaux. Puis, comme un avare en cachette, Je fermai ma chambre aux verrous, Et je repassai dans ma tête Tout ce que j'avais vu de vous.

Je vous avais vue un peu vite, Mais j'avais pourtant remarqué Que vous aviez la main petite Et le poignet bien attaché. Ce poignet devint ma folie, Ce fut là ce qui me perdit! L'attache eût été moins jolie, Je crois que je serais guéri. Tels qu'ils sont au bout de vos manches, Vos petits poignets fin serrés M'ont fait passer bien des nuits blanches Et bien des jours décolorés.

Mais je veux m'efforcer d'en rire, Et j'ai des larmes dans les yeux. Qu'ai-je fait pour qu'un tel martyre Me déchire le coeur en deux?

Hélas! qui change ainsi ma vie? De quel mal est-ce là le cours? C'est quelque horrible maladie Sans précédent jusqu'à nos jours!

C'est une torture mortelle! Je l'ai gagnée en vous voyant, Et je crois, lorsqu'elle s'en mêle, Que la douleur me rend méchant.

Eh bien, cette souffrance affreuse, Dont je parle avec tant d'effroi, Je la voudrais contagieuse. Pour que vous l'eussiez avec moi!

CHANSON D'OURIDA

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a soufflé.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.

Le ciel est ardent, la brise est légère; Quelque cavalier, qui va son chemin, Passe à la portière De ton palanquin.

La belle, où va-t-il ton regard d'étoile? Ton voile frissonne au vent du matin: Qui donc, sous ton voile, Fait trembler ta main?

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a souffle.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.

Le jeune homme est loin; la maison est close. Qu'il fait chaud dehors! voici la fraîcheur. La belle repose D'un air de langueur. A quoi songes-tu? Te voilà si pâle! Tu penches ton front comme un lis en fleur. Qui donc, sous ton châle, Fait battre ton coeur?

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a soufflé.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.

La lune se lève et la nuit est pure. --Ne dirait-on pas le trot d'un cheval?-- C'est l'eau qui murmure Son chant de cristal. Folle, il faut dormir. Quel rêve t'effleure? Qui donc tient encore en ces lieux déserts, En dépit de l'heure, Tes beaux yeux ouverts?

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a soufflé.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.

KIEF