VI
Depuis tantôt six mois qu'il menait cette vie, Cherchant en vain l'oubli qu'il ne pouvait trouver, Après avoir couru par toute l'Italie, Suivi du train royal d'un prince qui s'ennuie, Un soir notre héros débarqua dans Alger. Son luxe pouvait seul égaler sa folie, Et, pour le coup, Stello se ruinait bel et bien. Les faciles amis qu'il traînait à sa suite Prévoyaient, sans aller ni plus loin ni plus vite, Que leur hôte, en deux ans, mangerait tout son bien. Lui-même il le savait et glissait de plus belle Sur la pente fatale où nous pousse l'ennui.
Il disait seulement,--sa ruine vînt-elle,-- Qu'il partirait avant qu'on n'en sût la nouvelle, Et qu'on n'entendrait plus, dès lors, parler de lui. Pour le moment Stello, sans souci de la vie, Menait un train de prince en son château d'_Hydra_. C'est là que nous l'avons, par une nuit d'orgie, Retrouvé, s'affolant en noble compagnie, Fort épris de Georgette et gris comme un soldat.
O dédale du coeur, labyrinthe plein d'ombre! Mystère de l'amour,--ô palais!--ô décombre! Qui de nous a jamais sondé ta profondeur? Ceux qui l'ont voulu faire en sont morts de douleur Sans avoir vu la fin de tes détours sans nombre. Si basse est donc ta voûte et ton chemin si sombre Que, parmi tant de fronts que ton air a flétris, Les plus hautains soient ceux qui sont les plus meurtris? Est-il vrai qu'ici-bas il n'est de grands poëtes Que ceux qui n'ont chanté dans leur divin concert Et pleuré dans le vent de leurs nuits inquiètes Que leurs sanglots réels et que leurs propres fêtes, Et que l'on n'est si grand que pour avoir souffert? Se peut-il donc, mon Dieu, que l'amour d'une femme Une misère, un rien, un caprice écouté, Jette, ainsi qu'une tête au tranchant d'une lame, Notre coeur dans la boue et qu'il creuse en notre âme Une plaie où se va perdant l'éternité?
Ce pâle libertin, ce masque à l'oeil stupide Qui regarde sans voir, ce fantôme livide, Ce cadavre vivant, le reconnaissez-vous? Ce ne peut être lui.... C'est un autre.... Il se lève: Non, ce n'est point Stello qui gisait là-dessous. C'est une ombre sans os, comme on en voit en rêve. Mieux vaudrait, si c'est lui, l'avoir percé d'un glaive Et jeté ses lambeaux aux fanges des égouts. Circé se vanterait de sa métamorphose! Ce ne peut être lui. C'est une horrible chose, Cependant, que de voir un aussi jeune front Pâle et déjà courbé sous cet immonde affront.
C'était pourtant bien lui, cet enfant qui, la veille, Capable de tout bien comme de tout honneur, Osait parler d'amour et croyait au bonheur. Telle on voit, dans les champs, une féconde treille S'embellir, appuyée au flanc d'un chêne altier: Mais un jour l'arbre tombe, et la vigne, en souffrance, Ployant sous le fardeau de sa propre abondance, Se mêle dans la boue aux pierres du sentier.
Tant qu'il avait gardé quelque faible espérance D'être aimé de Rosine, il sentait cet amour Vivre dans sa poitrine et grandir en son âme, Et, comme un acier pur s'endurcit à la flamme, Sa nature, en aimant, s'élevait chaque jour; Mais, une fois ce charme arraché de sa vie, Une fois qu'il eût vu la dernière lueur Qui lui montrait le ciel, s'éteindre dans son coeur, Alors il lui sembla, dans sa fierté meurtrie, Que ce monde, après tout, n'est qu'une comédie Infâme et désolante, et que c'est un malheur Pour tout homme, ici-bas, d'être un homme d'honneur. Lors, mesurant l'abîme, il comprit sa détresse; Et son coeur retomba d'autant plus désolé Qu'il s'était élevé plus haut dans sa tendresse Pour suivre en souriant son fantôme envolé. C'est ainsi que l'on voit, dans le soir étoilé, Un nuage qui passe emprunter un visage Dont notre oeil se complaît à suivre le mirage; Et qu'enfin, quand la brise en disperse l'image, Réveillé tout à coup de ce rêve enchanté, Notre coeur se débat dans la réalité. Grandi par son amour, c'est par lui qu'il s'abaisse! Plus vaillant fut Stello, plus morne est sa faiblesse! Tout ce qui l'eût fait grand se tourne contre lui, Et c'est son propre coeur qui le tue aujourd'hui.
C'était bien lui. Son coeur tressaillait en lui-même. En vain il refoulait, par un effort suprême, Ses larmes et ses cris et sa folle douleur; En vain il affectait une froide ironie; En vain dans la débauche il consumait sa vie; En vain, pour le tuer, il reniait son coeur: Son coeur n'était pas mort! Grandi par sa souffrance, Pendant les nuits d'ivresse et de pâles excès, Sous son masque impassible il pleurait en silence. Mais, sitôt qu'il sortait de son sommeil épais, Stello sentait en lui sa terrible morsure, Et, plus vivace encore après sa flétrissure, De son ancien amour l'éternelle torture Se réveillait alors, plus rude que jamais.
Quelquefois, cependant, sa puissante nature Reprenait le dessus. Il redevenait lui. Alors il se disait qu'ici-bas rien ne dure, Et, se trouvant plus calme, il croyait à l'oubli. Ces jours-là, fatigué de sa dernière orgie, Las de son monde et las de sa banale vie, Pour errer librement et rêver sans témoin Il partait à cheval et s'en allait au loin, Marchant à l'aventure et, laissant sa pensée Lui retracer tout bas sa jeunesse effacée, Conduit par son murmure et bercé par son chant. Souvenirs qui vivez dans notre âme endormie, Charme mystérieux! votre mélancolie, D'où vient-elle? et que veut son murmure enivrant?
Par un de ces jours-là, seul, comme à l'ordinaire, Stello longeait la mer et se laissait aller A ce calme complet où la nature entière, Sous ces ardents climats, semble se dévoiler. C'était en plein automne. On eût dit que la terre Eût caché, ce jour-là, le soleil dans son flanc, Tant le ciel était tiède et le jour caressant! Il s'enivrait. Pour lui c'était un nouveau monde Que ses yeux saluaient pour la première fois. Tout s'était effacé: ses rêves d'autrefois, Sa fièvre, ses sanglots, sa misère profonde. Tout, jusqu'à son amour, jusqu'à l'ivresse immonde, Jusqu'à son nom, jusqu'à ses yeux, jusqu'à sa voix. Son coeur était vivant! Il sentait sa jeunesse Se soulever en lui sous le souffle divin Qui passait dans son âme, et, comme une ombre épaisse, Les cendres du passé s'envoler de son sein. Son coeur était vivant! Il aimait la nature. Il se berçait au chant de l'onde qui murmure Et comprenait le monde on regardant les cieux. Il lui semblait entendre une voix inconnue Dont le timbre, dans l'air, chantait sa bienvenue Et volait sur ses pas, oiseau mystérieux. Son coeur était vivant!
Quand il vit la campagne Se teindre à l'horizon de la pâleur du soir, Quand il vit le soleil pencher sur la montagne Qui se dressait déjà comme un fantôme noir, Alors il s'aperçut qu'une grande distance Le séparait d'Alger qu'il ne pouvait plus voir. Nul bruit au loin. Le flot troublait seul le silence. Il tourna son cheval pour mieux s'orienter Et vit, dans un rayon lointain, se dessiner _Sidi-Ferruch_, ainsi qu'un fil sur la mer bleue; Il tourna derechef et gravit le coteau: Le _Tombeau de la Reine_ au loin; à droite l'eau; A gauche, _Coléah la Sainte_; un quart de lieue Le séparait alors de ce fond sans pareil Où s'endort _Bou-Smaël_ au couchant du soleil.
Stello prit le parti d'y coucher à l'auberge. Un quart d'heure plus tard il était attablé _Hôtel de la Panthère_, aspirant l'air salé Que fraîchissait le soir et qu'exhalait la berge.
En face, à la fenêtre, une enfant de seize ans Le regardait dîner. Elle était blonde et blanche: Blonde,--comme Rosine,--ayant ses traits charmants, Appuyant sur sa main sa tête qui se penche Et laissant son travail pendre sur ses genoux, Rêveuse dans sa pose et comme subjuguée, Elle considérait Stello d'un oeil si doux Qu'il n'est douceur au monde à s'en faire une idée. Raphaël l'eût conçue et Greuze l'a rêvée. Quel mystère insondable elle avait dans les yeux! Dans le pays, chacun se la rappelle encore, Moins doux que ses regards sont les feux de l'aurore; Moins profonde est la mer et moins purs sont les cieux. --Providence ou hasard,--quel destin, sur ces plages Réservait cette perle au souffle des orages? Au village on disait qu'elle riait toujours Et qu'un ange habitait son âme. De nos jours Il faut aller si loin trouver telle sornette! Quoi qu'il en soit, un ange a de moins purs contours. Du nom comme des traits, ressemblance complète: Elle se nommait Rose: on l'appelait Rosette.
Quand la Fatalité nous trace le chemin, Insensé qui s'agite et croit fuir son destin.
Rose le contemplait toujours, tendre et plus belle. Pourquoi ce long regard attaché sur le sien? Pourquoi cette rougeur sur ce front de pucelle? Pourquoi ce flot d'amour qui bouillonnait en elle Alors que cette enfant même n'en savait rien? Qui l'approfondira, cet éternel mystère? Chaîne d'anneaux perdus qu'on retrouve plus tard Pêle-mêle enlacés, renoués au hasard Pour se briser encore.--Et quelle chaîne amère, Qui brise, en se rompant, les coeurs qu'elle resserre! Le fait est que Stello pâlit horriblement Lorsqu'en levant les yeux il vit ce front charmant, Se croyant le jouet de quelque mauvais ange. Leurs yeux s'étaient croisés d'un si rapide échange Que son verre faillit échapper de sa main. Mais lui, se reprenant, d'un mouvement soudain, Il le vida d'un trait avec un rire étrange.
Tous deux s'étaient aimés quand revint le matin.