V
La lune était limpide; Alger, la blanche ville, Depuis longtemps déjà dormait profondément; Et depuis la _Casbah_ jusqu'à la mer tranquille On n'eût pas entendu le mulet d'un Kabile, Ni vu glisser aux murs le manteau d'un amant. La nuit splendide et calme étalait ses étoiles Sur sa coupe d'azur: ou eût dit qu'au ciel bleu, Par ces milliers de trous dans les plis de ces voiles, La terre eût entrevu les domaines de Dieu. La rue était sans bruit. La plage solitaire, Sous l'écume d'argent que fait la vague arrière, Berçait dans les échos son chant triste et rêveur. Pas un oiseau de nuit sur le rivage en pleur! Nulle voix n'animait la muette mosquée. Pas même un frôlement de Mauresque masquée Gagnant quelque ruelle étroite et désertée: Le port semblait une ombre et la ville un tombeau.
Cependant, à travers le murmure de l'eau Se mêlait par moments, pour l'oreille attentive, Un plus étrange accent que la brise plaintive Qui, sur ces bords, le soir, incline l'oranger; Plus sourd que le fracas des lames sur la grève Et pareil à ces cris que l'on n'entend qu'en rêve Dans les folles terreurs d'un sommeil mensonger.
On eût dit comme un choeur de voix incohérentes, Comme un lointain concert de plaintes discordantes Où des éclats de rire étouffaient des sanglots; Dont le vent emportait les notes turbulentes Et qu'un écho mourant apportait par lambeaux. Parfois tout se taisait. D'une voix plus égale, Qu'on entendait à peine, une femme chantait Quelque libre refrain que la bande écoutait. Puis le choeur reprenait sa folle bacchanale Comme fait, dans la nuit, une troupe infernale Qui tantôt meurt dans l'ombre et qui tantôt renaît.
Six mois sont écoulés. Du passé, plus de trace Qu'un chant mystérieux dans les échos plaintifs. C'est une nuit d'orgie à se voiler la face; Le vin répand l'ivresse et les amours lascifs.
STELLO.
Qui parle du passé? La peste du trappiste Qui vient gémir ici!--Georgette, mon cher coeur, Tu me laisses mourir de soif.--Maudit chanteur! C'est à lui qu'est la faute avec sa chanson, triste Comme un souper sans femme.--Au diable l'aubergiste!-- Heureux celui qui dort quand il est gris! D'honneur, Quiconque a le vin triste est un méchant buveur. Hors d'ici les regrets et la mélancolie! Je veux boire ce soir à tout ce qui s'oublie, Aux filles, au bon vin, à l'homme, au monde entier! --A la littérature!--A la gendarmerie! Boirons-nous à l'amour? Mais l'amour fait pitié; On abuse du mot, c'est une maladie. A la santé de ceux qui croyaient à l'amour!
(Il chante avec le choeur et s'accompagne on faisant sonner sa bourse dans sa main.)
Non! Non! Non! Non! Voilà ce qu'aime Margot!
Par Bacchus ivre-mort! c'est une pauvre espèce Que ces malheureux-là qui s'en vont nuit et jour Dans le creux des échos déclamant leur tristesse. L'amour, même au théâtre, est un moyen usé. D'abord c'est mélodrame...
GEORGETTE, élevant son verre.
A toi, mon adoré!
STELLO.
Ma belle, cela vaut un baiser....--Que je meure Si je n'ai pas vidé dix flacons tout à l'heure! Ventre et boyaux! jamais je n'eus tant de gaîté. Les murs sont à l'envers ... ha! ha! la belle danse! Vous avez tous la tête en bas ... les pieds en l'air.... Morbleu! c'est évident, je sais ce que j'avance; Le premier qui dira que je n'y vois pas clair...-- Dieu! que j'ai soif!... Messieurs, je bois à l'hyménée! Je deviens vertueux quand il est si matin. _Ma, corpo di Baccho!_ mon verre est encor plein? (Il boit.) A boire!... j'ai dans l'âme une joie insensée.... Décidément, l'homme est un piteux mannequin....-- Que je voudrais avoir le ventre de Silène! Je boirais un tonneau, ce soir, tout d'une haleine.-- Georgette ... je suis gris, mon coeur, en vérité! Au diable les soupirs!...--Vive la volupté! Du vin! je meurs de soif.--Allons, la courtisane, Chante-nous le refrain d'une chanson profane; Chante nos vins de France et nos amours perdus! Les seins nus, et debout! seule, au milieu du groupe! Silence! La bacchante a tordu ses bras nus; Sa lèvre brille encor des rubis de la coupe.
CHANSON DE GEORGETTE.
Vive le vin! les nuits d'ivresse! Vivent la table et la beauté! Vrai Dieu! la vie enchanteresse C'est le plaisir et la paresse! Rien n'est vrai, hors la volupté!
Vive l'amour des courtisanes! L'amour qui s'obtient sans effort. Vivent les yeux de ces sultanes, Les baisers sur les ottomanes Quand le vin ruisselle avec l'or!
Malheur aux femmes de ce monde! Honte à ces bégueules sans coeur! Leur métier de vertu profonde Est encor cent fois plus immonde Que notre métier d'impudeur.
A nous leurs maris et leurs frères! Nous autres, les filles sans nom, Nos calèches sont plus légères; Et leurs fils boivent dans nos verres Pour nous venger de leur affront.
Vive la clarté des bougies! Vivent la débauche et le bruit! Comme les lèvres sont rougies! Les yeux pâlis par les orgies Ne brillent plus qu'après minuit.
D'ailleurs, nous sommes les plus belles, Et, partout, c'est nous qui trônons; C'est pour nous qu'ils sont infidèles, Mais ils ne valent pas mieux qu'elles, Ces beaux fils que nous ruinons.
Oui, votre sottise est étrange, Car vous nous faites les yeux doux Et nous méprisez en échange; Mais vous nous traînez dans la fange Sans pouvoir vous passer de nous.
A nous vos jeunesses rendues, Vos bijoux, vos chevaux de prix, Vos amours, vos santés perdues! A nous, à nous, filles vendues! Pour nous venger de vos mépris.
Vive l'atmosphère étouffante Qui se répand dans un festin! Puisque c'est le vin que je chante; Plus la chaleur est accablante, Meilleur encore en est le vin!
Vive le vin! les nuits d'ivresse! Vive la table et la beauté! Vrai Dieu! la vie enchanteresse C'est le plaisir et la paresse! Rien n'est vrai hors la volupté!
LE CHOEUR.
Ta chanson a menti, Georgette. C'est immoral!
GEORGETTE.
Dieu! qu'il est bête! Allez au diable!
LE CHOEUR.
Au diable? bon, J'y suis. Le trajet n'est pas long. Vive Dieu! l'enfer est en fête. Ma foi! le bourgogne a du bon, Ma voisine dort comme un plomb, Tout ce vin me porte à la tête. Vivent le diable et le mâcon! Vive Georgette!... et sa chanson! Georgette a lu de mauvais livres! L'auteur!
STELLO.
C'est moi!... vous êtes ivres.
(Il roule de sa chaise.)
LE CHOEUR.
Hurrah!--hé!--holà!--ho!--bravo! Silence!... en triomphe Stello! Il faut le coucher sur la table. Parle donc!... as-tu soif?... Que diable! Il ne fait pas un mouvement. Salut! c'est le roi de la fête! Monte à côté du roi, Georgette, Et verse à boire à ton amant.
Telle dans la campagne, à cette heure attardée, L'orgie osait troubler le silence des bois. La maison d'où partaient ces cris et cette voix, Était celle où Stello, cette même soirée, Sur la fin d'un souper se trouvait ivre-mort. Ainsi que l'avait dit un ami charitable, Sans qu'il pût dire un mot, ni faire un seul effort, On l'avait de son long étendu sur la table Où le seigneur du lieu trônait, sans sourciller, Les pieds dans les débris d'un salmis de faisane Tandis qu'un jambon d'York lui servait d'oreiller. Auprès de lui debout, la belle courtisane, Georgette, la bacchante au front échevelé, La lèvre en feu, les yeux brillants de volupté, Laissant voir son beau sein qui s'abaisse et qui monte, Ivre de bruit, de vin, de plaisir et de honte, Achevant le refrain qu'elle avait commencé, Lui versait de son haut un flacon sur la tête. Cependant qu'autour d'eux le reste de la fête, Sans cesse redoublant son tapage effréné, Avec des cris de joie, au comble de l'ivresse, Dansait, criait, hurlait, et dans son allégresse, Près de tomber aussi, semblait plus acharné.
Stello, lui, l'oeil éteint, le visage livide, Ses cheveux inondés et collés par le vin, Son beau col débraillé dans sa chemise humide, Plus pâle que jamais sous la clarté morbide Des lustres que déjà pâlissait le matin, Laissait pendre ses bras comme une masse inerte.
Ah! si Rosine alors, par une porte ouverte, Avait pu contempler ce spectacle navrant! Devant cette misère et cet abaissement, Devant ce regard morne et cette indifférence; En songeant qu'elle avait d'une vaine espérance Bercé ce coeur qu'ensuite elle avait déchiré; En songeant qu'elle seule avait désespéré Celui qui cherchait là l'oubli de sa souffrance Et qu'à peine, aujourd'hui, son oeil reconnaîtrait; En retrouvant ainsi cette riche nature Où la pâle Débauche imprimait sa souillure, Aurait-elle pleuré de ce qu'elle avait fait?