‹ Contes et propos diversChapitre 11 sur 37 · Chapitre 11 Leçons de mots

Chapitre 11 Leçons de mots

Mon Curé ne se borne pas, à l’école, aux tableaux vivants de l’histoire en action 1. Concurremment avec l’instruction qui meublera l’esprit de l’enfant et l’éducation qui formera son cœur, en même temps qu’on lui enseignera les règles propres à développer ses facultés morales et intellectuelles, et dans toutes les branches du savoir, au fur et à mesure que les occasions se présentent, mon Curé veut qu’on donne aussi des leçons de mots, comme on donne des leçons de choses.

Il cherche d’abord à graver dans les esprits, sur l’origine de notre langue, quelques données générales, les plus simples, les plus claires. Puis, quand un mot paraît, qui a besoin d’être éclairé, il en détermine le sens avec soin. Les distinctions et les définitions nécessaires servent à la fois la matière enseignée, qui sera mieux comprise, et la langue, qui sera mieux parlée.

Qu’il s’agisse de notions historiques ou scientifiques, de connaissances théoriques ou pratiques, n’est-il pas essentiel de comprendre d’abord la langue qu’elles parlent, c’est-à-dire d’avoir l’intelligence des mots de cette langue, de pouvoir intus legere, lire, non seulement ce qu’il y a à la surface des textes, mais aussi ce qu’il y a à l’intérieur, dedans les mots, intus ?

Nous voici donc à l’école. Classe d’histoire du Canada, au deuxième voyage de Cartier. Il a été question de deux caravelles et d’un galion… Quelle était l’importance de ces vaisseaux ? La Grande Hermine jaugeait 120 tonnes ; la Petite Hermine, 80 ; l’Émérillon, 40. Mais, sans point de comparaison, le jaugeage ne dit pas grand chose aux élèves. L’important est de leur faire savoir que c’étaient de petits bâtiments. Le mot caravelle servira à le démontrer. La caravelle, du portugais caraba a vela, était une barque à voile ; et caraba, tiré du bas-latin carabus, veut dire canot. Les caravelles de Cartier étaient donc de fort petits navires. Que les élèves comprennent ou ne comprennent pas le latin, ils n’oublieront pas que l’audace était grande de s’aventurer sur de telles embarcations, presque des canots, pour un voyage de deux mois sur l’océan.

La leçon continue : Plantation d’une croix sur la Péninsule de Gaspé… La Gaspésie – voyez la carte au mur – est-elle une Péninsule ou une presqu’île ? Une presqu’île, c’est presque une île ; la péninsule aussi (lat. paene, presque, et insula, île). Les deux mots sont synonymes : ils servent pareillement à désigner une terre entourée d’eau de tous les côtés, sauf un par lequel elle tient au continent. Ils diffèrent, cependant, en ce que, d’après l’usage, la péninsule est une grande presqu’île. Et mon Curé explique qu’en parlant de l’Espagne, par exemple, on ne dit pas la presqu’île ibérique, mais la péninsule ibérique. De même, la Gaspésie est une péninsule.

Une autre fois, nous étudions encore l’histoire ; mais le théâtre a changé : nous sommes en Europe, à l’invasion des barbares... Pourquoi pas l’invasion des sauvages ? Parce que le sauvage (du lat. silvaticum, de silva, forêt) vit en dehors des sociétés civilisées ; il reste dans ses forêts, il y a son habitation. Le barbare (lat. barbarum) est, au sens propre du mot, un étranger, sauvage lui aussi, mais nomade, qui ne demeure pas en un lieu déterminé, qui envahit les contrées voisines, qui menace les peuples civilisés. C’est pourquoi l’invasion des barbares n’est pas l’invasion des sauvages.

Ayant envahi l’Europe continentale, les barbares traversèrent la Manche. Pourquoi ce bras de mer entre la France et l’Angleterre s’appelle-t-il la Manche ? Parce que la Manche est en effet un bras de mer. De même, il y a ailleurs la Manche de Tartarie, la Manche de Danemark. Le latin manica, manche, est tiré de manus, qui désignait aussi bien le bras que la main.

Autres leçons de mots :

En étudiant l’histoire naturelle, il est intéressant de noter que la feuille du myosotis ressemble à une oreille de souris, du moins d’après le nom de la plante, tiré du grec muosôtis ; et que la feuille du glaïeul évoque la forme d’un glaive (lat. gladiolum).

La plante appelée couramment : mouron des petits oiseaux porte aussi le nom de morgeline. Si l’on a quelque peine à se rappeler ce nom savant, qu’on le décompose : mords, impératif de mordre, et geline (du lat. gallina), ancien nom de la poule. La morgeline passait pour être recherchée des poules.

Dans le vol des oiseaux, mon Curé faisait distinguer celui de l’aigle qui vole dans l’air, librement, à grands coups d’ailes ; celui des petits, qui volettent, c’est-à-dire qui s’essayent à voler ; celui du papillon qui voltige, qui vole çà et là, à petites et fréquentes reprises… C’était une occasion d’expliquer ce que c’est qu’un suffixe (particule fixée dessous ou après la racine, au contraire du préfixe, qui se place avant). Les suffixes –eter, –iger marquent la fréquence et le morcellement de l’action (voleter, voltiger).

Rendu à ce point, l’éducateur ne manquait pas de faire noter qu’il y a des suffixes augmentatifs et des diminutifs. Tournoyer (tourner et –oyer), ce n’est pas seulement tourner ; c’est faire de nombreux tours. D’autre part, une flottille est une petite flotte. Sur quoi, il signalait des erreurs dans l’emploi des suffixes : bien que le suffixe –ette soit clairement un diminutif (la fourchette est plus petite que la fourche ; la bûchette est moins grosse que la bûche), l’usage a consacré pince à sucre et pincette à feu.

Un jour, la leçon portait sur l’histoire de l’Église. Il était question de néophytes... Plusieurs furent surpris d’apprendre que ce mot se rattache à un fait de botanique. Il est composé du grec neos, nouveau (les Néo-Zélandais sont les habitants de la Nouvelle-Zélande), et phuton, rejeton. Le verbe phuein signifiait : produire, faire pousser. Le néophyte, qui a récemment embrassé la religion, est un nouveau rejeton de la foi.

Une leçon de choses sur les inventions modernes donnait lieu à de nombreux recours à la langue grecque, dont les élèves apprenaient ainsi quelques racines : télégraphe (du grec têlê, loin, et graphein, écrire), instrument qui écrit au loin ; téléphone (du grec têlê, loin, et phônê, son), instrument qui transmet les sons à distance ; télescope (du grec têlê, loin, et scopein, regarder), instrument qui permet d’observer les objets éloignés ; etc.

Je voudrais avoir suivi toutes les leçons de mots données par mon Curé.

Une apostasie 2

Un ministre protestant s’était établi dans la paroisse. Il ne fit guère de prosélytes : personne ne l’écouta, sauf une couple de vauriens, revenus des États voisins. Ce missionnaire de la secte devait bientôt, abandonnant la partie, porter ses prêches ailleurs. Mais d’abord, et dès qu’il fut installé, plein de zèle, il chercha à gagner les bonnes grâces de tous. Il causait avec celui-ci et celui-là, se faisait aimable, tâchait de s’insinuer petit à petit dans la faveur des gens, et ne manquait pas une occasion de parler religion.

Il paraissait avoir spécialement entrepris de convertir son voisin, Cyrille P., bon catholique, qui avait de l’esprit et qui s’amusait de ce jeu.

Le ministre fréquentait donc chez Cyrille, et souvent badinait sur les pratiques de l’Église… Cela avait fini par être agaçant.

Or, sur les entrefaites, il advint que Cyrille perdit un cochon, le plus beau de sa porcherie : un matin, l’animal fut trouvé, dans l’étable, mort d’un mal subit et inconnu. C’était un malheur, mais dont le brave homme, toujours jovial, eut vite fait de se consoler : une douzaine de gorets lui restaient, qui bientôt seraient aussi gras que le défunt.

À quelque temps de là, le ministre, rencontrant Cyrille, crut pouvoir faire le goguenard :

— Cher monsieur Cyrille, j’ai appris qu’il y avait eu de la mortalité chez vous ?

— Oui, j’ai perdu un cochon, répondit Cyrille, qui n’était pas d’humeur à chicoter longtemps.

Le ministre reprit :

— C’est grand dommage. Mais j’ai été surpris de ne pas entendre sonner ses glas… Cher ami, vous négligez votre religion !

— Ne vous inquiétez pas là-dessus, dit Cyrille. On n’a pas sonné le glas ; mais il y a une chose que vous ne saviez pas, monsieur le ministre : c’est que, trois jours avant sa mort, mon cochon s’était fait protestant !

q

Page 1