Chapitre 12 Battu par une voix
Aux dernières élections générales, Cyrille P. s’était présenté comme candidat à la députation. Cultivateur instruit, bien renseigné, au courant de la politique, connu dans tout le comté, doué d’une parole facile, c’était un rude adversaire. Il avait de l’esprit, beaucoup d’esprit. Les électeurs trouvèrent peut-être qu’il en avait trop pour être député : il fut battu ! Battu par une voix.
Ce qui rendait sa défaite piquante, c’est que la voix qui lui avait fait défaut était celle de son neveu, lequel remplissait, à l’élection, la charge d’officier rapporteur. Ce neveu, homme en place, à tort ou à raison, n’avait pas cru devoir voter. Sa voix, s’il ne se fût pas abstenu, eût égalisé la votation ; et son vote prépondérant d’officier rapporteur eût pu faire gagner Cyrille.
Celui-ci avait donc été battu par une voix, par la voix de son neveu.
À ce propos, ses amis ne manquaient pas de le faire endêver.. pour provoquer quelque riposte amusante, quelqu’une de ces saillies spirituelles dont il était coutumier.
Le neveu, alors, un peu gêné, restait coi. Un jour, cependant, qu’on pressait plus que de coutume le candidat défait, le neveu se décida à parler.
— Que veux-tu, mon pauvre Cyrille ? se risqua-t-il à dire. Ce sont là choses qui arrivent. Faute d’un point, Martin perdit son âne…
— Ce n’est pas cela qu’il faut dire, repartit Cyrille, mais : Faute d’un âne, Martin perdit son point !
Le neveu crut prudent de ne plus parler.
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