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Chapitre 18 Le vieux notaire

Y a-t-il encore de vieux notaires ? On n’en rencontre plus guère que de jeunes, et qui, semble-t-il, ne sauront jamais vieillir. Sans doute, pour arriver à prendre de l’âge, il faut commencer par être jeune ; mais ce que j’entends, c’est que les tabellions de nos jours ne paraissent pas devoir jamais porter la tête chenue des gardes-notes d’autrefois. Comment ceux-ci s’y prenaient-ils pour être, tout de suite, de vieux notaires ? Un long stage y suppléait peut-être, ou une cléricature pleine de sages enseignements.

En tout cas, il y a dans la profession, aujourd’hui, quelque chose qui déconcerte : se figure-t-on une jeunesse encore tout éblouie par les enluminures d’un diplôme, et qui, d’une plume à peine émoulue, se hasarde dans les clauses sévères d’un testament, ou, ne connaissant rien de la vie, s’essaye à la rédaction d’un contrat de mariage ? Le jeune homme se désintéressera bientôt de cette grave besogne ; il en laissera le soin à quelque clerc aidé d’un formulaire. Des affaires plus lucratives et plus faciles retiendront son attention ;. il se mettra à solliciter et à manier des fonds, il se fera courtier, agioteur ou coulissier ; il deviendra homme d’affaires. Peut-être fera-t-il fortune… Il ne sera jamais un vieux notaire.

Il en est qui s’efforcent à pratiquer à la fois ces divers métiers et à rester, malgré tout, des hommes de loi. On admire ceux qui y réussissent ; ils sont rares. Le sort de la plupart des autres, quand l’âge vient, est de finir sur un rond de cuir ou dans la peau d’un agent de change.

Que si vraiment, dans notre monde moderne, il convient qu’il en soit ainsi, eh ! bien, il n’y a qu’une remarque à faire : c’est grand dommage.

Le notaire, autrefois, était d’abord et avant tout notaire. Ce n’est pas peu dire !

Pour tous les habitants de la paroisse, il était l’homme de la loi, instruit et prudent, chez qui une longue expérience s’ajoutait au savoir des livres. En tout ce qui concernait l’avenir des familles, le sort des enfants, l’emploi des biens, les mariages, qui donc était plus sage et mieux éclairé ? Nul n’aurait voulu, sans l’avoir consulté – il n’en coûtait rien –s’engager dans une entreprise ou prendre une décision de quelque importance. Et si, pour tout régler, il fallait un acte, le notaire l’écrivait lui-même, d’une écriture presque moulée, que tous pouvaient lire et comprendre.

Conseiller sûr et discret, il était salutaire de suivre ses avis. Combien de difficultés aplanies, de chicanes évitées, de disputes arrangées à l’amiable, de réconciliations, d’amitiés renouées ! Que de familles devaient à ses bons offices le bonheur et la paix !

Un abord facile, une humeur toujours égale, une bonté qui ne connaissait jamais l’impatience, une urbanité pleine de délicatesse attiraient auprès de lui les détresses qui cherchaient une consolation, comme les joies qui voulaient être partagées. À ceux qui étaient accablés, il apportait le réconfort de ses conseils ; avec les heureux, il savait se réjouir.

J’ai marqué qu’il était instruit. Ai-je dit aussi qu’il avait de l’esprit ? Esprit fin, délicat, sans malice, plein d’entrain. Pour les jeunes et pour les vieux, c’était un vif plaisir que d’être en sa compagnie. Il aimait les enfants et savait leur parler. Tout petit, j’ai souvent suivi ses pas à travers champs, sur une terre grande à peine comme un jardin, qu’il cultivait. Il connaissait toutes les fleurs, tous les brins d’herbe ; à décrire leurs vertus, il mettait autant de soin qu’à expliquer à un client les vieux adages de la Coutume de Paris, base première de sa science légale.

Un dernier trait : sa charité.

Il y avait quelques pauvres dans la paroisse. Une Société Saint-Vincent-de-Paul avait été fondée, pour leur venir en aide. Le notaire en fut, dès le début, à la fois le président, le secrétaire, le trésorier, le bailleur de fonds, le dispensateur des aumônes. Pendant de longues années, il fut à lui seul toute la Société.

Quelqu’un sera peut-être tenté de dire :

— Cela n’est pas trop mal imaginé ; mais vous inventez le personnage dont vous prétendez tracer ici le portrait.

Je n’ai rien inventé, rien imaginé, rien dit qui ne soit vrai. J’ai simplement évoqué la figure et le caractère d’un vieux notaire de chez nous, que j’ai bien connu.

Il y en eut plusieurs dont on pourrait faire une peinture pareille.

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