Chapitre 17 Le Roi
En dépit de toutes les démocraties, nous nous souvenons de la royauté.
…La franchise est l’une des qualités dont notre peuple, justement, fait le plus d’état. Dire d’un homme qu’il est franc, c’est faire entendre qu’il est à la fois droit et honnête, probe et fidèle, juste et loyal, sincère et véridique, sans artifice ni dissimulation. Pour marquer une vertu si haute, il faut un terme qui ne permette aucun doute. « Il est franc comme l’épée du roi », dit-on.
…Notre ancienne mesure, le pied français, long de 325 millimètres, s’appelait le « pied de roi ». Aujourd’hui, le pied a été raccourci – (on a raccourci tant de choses !) – il n’a plus que 305 millimètres ; mais c’est toujours, chez nous, le pied de roi.
…L’ancienne législation donnait le nom de « chemins royaux » aux chemins qui faisaient partie du domaine de la Couronne ; aujourd’hui, nous les appelons vulgairement « chemins du gouvernement ». Mais les autres grands chemins de nos campagnes, propriété publique aussi, et qui appartiennent aux corporations municipales, sont restés les chemins du roi.
De quel roi notre peuple se souvient-il ?
Je pense que c’est d’un roi très ancien. Les enfants, dans nos écoles, n’ont-ils pas encore l’habitude d’écrire sur chacun de leurs livres :
« Ce livre est à moi
Comme la France est au Roi » ?
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En tout cas, le vieux Grégoire-à-Nazaire – je ne lui ai jamais connu d’autre nom – qui vivait seul, au bout du village, du produit d’un petit lopin de terre, le vieux Grégoire se souvenait du Roi, à sa manière. Il croyait au Roi, ne jurait que par le Roi, n’avait confiance qu’au Roi, ne plaçait tous ses espoirs que dans le Roi. Pour donner à chacun le pain quotidien, pour assurer à tous la vie et l’éternité, il fallait sans doute compter sur le Bon Dieu ; mais, après le Bon Dieu, il n’y avait, ici-bas, que le Roi qui valût quelque chose.
Bien que le père Grégoire ne parlât jamais que du Roi, peut-être fallait-il entendre qu’il était ainsi fidèle à la Royauté plutôt qu’à un monarque particulier.
D’où cette foi vivace lui était-elle venue ?… De ses lectures, peut-être. Il avait quelque instruction, et ne défendait pas trop mal sa doctrine politique.
Ceux qui ne croyaient pas au Roi lui faisaient pitié.
— Comment donc irait le monde, sans le Roi ? disait-il. Qui commanderait ? À qui les hommes obéiraient-ils ? Ce serait l’anarchie, et bientôt la barbarie. Les hommes ne sont bons qu’à obéir ; et ils n’obéissent que s’ils sont commandés. Il leur faut le Roi !
— Père Grégoire, lui disions-nous, père Grégoire, pour commander, il y a le Gouvernement !
— Le gouvernement, qu’est-ce que cela, sans le Roi ? Le Roi seul a le droit de gouverner, parce que seul il en a reçu le don. Ce n’est pas d’en bas que vient l’autorité. Qui prétend l’avoir reçue d’ailleurs que d’en haut est un usurpateur.
Nous reprenions :
— Père Grégoire, ne pensez-vous pas que des ministres peuvent assurer le bon gouvernement de l’État ?
— Des ministres ! Et qui nommera les ministres, si le Roi ne les nomme point ? qui les dirigera ? qui sera leur maître ?… Sans le Roi, les ministres ne sont rien.
— Père Grégoire, vous oubliez que les députés sont là, dans les Chambres, pour surveiller les ministres, leur demander compte de leur administration, et faire les lois. N’avez-vous pas confiance en vos députés ?
— Pourquoi aurais-je confiance en eux ? C’est moi, c’est vous, c’est nous tous qui les choisissons ; et la plupart du temps nous les choisissons mal. Nous ne sommes pas libres de les choisir mieux. Je ne fais pas ressemeler une paire de bottes sans m’assurer que le cordonnier a quelque connaissance de son métier ; et je suis appelé à élire un député, sans lui faire subir le moindre examen ! La loi exige qu’un conseiller municipal sache lire et écrire ; d’un candidat à la députation, cela même n’est pas demandé. Les députés sont mes mandataires, dites-vous ? Ils n’en savent pas plus long que moi ; et comment puis-je leur conférer un pouvoir qui ne m’appartient pas ?
— Père Grégoire, lui avons-nous dit, vous savez bien que nous élisons les députés parce que nous sommes le peuple.
— Ah ! oui, a-t-il répliqué, la blague du peuple souverain ! Je vous entends : nous sommes tous des rois ! Il y a, de la sorte, plusieurs millions de rois dans le pays. Régnerons-nous à tour de rôle, ou tous à la fois ? Si nous devons exercer le pouvoir l’un après l’autre, il y en a plusieurs dont le tour ne viendra pas de sitôt ; et si nous devons gouverner tous à la fois, que Dieu ait pitié de nous !
Et le bonhomme, triomphant, concluait :
— Vive le Roi !
Parce que son raisonnement obstiné clochait sur plus d’un point, Grégoire-à-Nazaire passait pour fou. Il ne l’était peut-être pas.
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