Chapitre 21 La mort de l’oncle Jean
L’oncle Jean avait atteint sa quatre-vingt-dixième année. quand il mourut.
De toute sa vie, il n’avait connu une heure de maladie ; de toute sa vie, il n’avait pris de repos, sauf quelques jours pour guérir ses blessures après sa bataille avec une ourse furieuse, qui l’avait attaqué dans la forêt, et qu’il parvint à tuer, armé seulement d’un couteau de poche.
Un de ses frères, plus jeune et qu’il regardait toujours comme un enfant, était mort âgé de quatre-vingts ans :
— Il n’a jamais eu de santé, ce petit-là, disait l’oncle Jean par manière d’expliquer une mort prématurée.
Lui, toujours robuste et vigoureux, travaillait comme un jeune homme ; aux champs, ses fils avaient peine à le suivre.
— Un soir, donc, la journée faite, l’oncle revint à la maison, toujours ferme et solide, marquant seulement un peu de fatigue.
Comme à l’ordinaire, il mangea, fuma sa pipe et dormit. Le lendemain matin, il annonça, à la surprise de tous, qu’il n’irait pas aux champs, parce qu’il allait mourir dans la journée !
On se récria. Il ne persista pas moins à dire qu’il mourrait avant la nuit. Il en avait le pressentiment.
Le médecin fut appelé : il ne constata chez l’oncle Jean aucun indice de maladie. Le cœur, seulement, battait plus lentement que de coutume.
L’oncle demanda qu’on fit venir le Curé. Le Curé vint. Les affaires du vieillard étaient depuis longtemps en règle : il était en paix avec le ciel comme avec la terre.
Vers le soir, il décida de se mettre au lit, parce que, dit-il, « mourir debout, ça n’a pas d’allure ».
Puis, à son instance, le Curé lui administra les derniers sacrements.
Aucun malaise ne se manifestait pourtant, bien que le pouls fût de plus en plus lent.
L’oncle Jean, alors, parla aux siens, réunis dans la chambre. Il les bénit, leur fit ses adieux, leur donna des conseils.
Enfin, quand la nuit fut venue, il ferma les yeux. Il ne les rouvrit point.
— Docteur, de quoi donc est-il mort ? Il n’était pas malade.
— Non, il n’était pas malade, dit le médecin ; il avait simplement fini de vivre.
Le Curé ajouta :
— Au ciel, sa récompense était prête.
Ainsi l’oncle Jean passa de cette vie dans l’autre, sans crainte, alarme, ni secousse, paisible et serein. Il avait lié toutes ses gerbes ; l’heure était venue de les engranger.
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