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Chapitre 22 La route

Avant que la route vint à y passer, il n’y avait sur nos terres que les prés qui verdoyaient, les blés jaunissants, les arbres à l’ombre fraîche, et l’eau claire des ruisseaux. La vue allait librement jusqu’à la haute futaie qui fermait l’horizon ; rien ne la retenait que la variété des herbes et l’agréable diversité de leurs couleurs se détachant sur le fond plus sombre de la forêt prochaine. Dans les friches, erraient des troupeaux ; ici ou là, à travers les foins murs, une faux peut-être jetait son éclair. Rien de disparate, en ce tableau, ne heurtait le regard de l’homme.

Aucun bruit insolite, non plus, ne troublait son oreille. Le bruissement des blés courbés par la brise, le bourdonnement continu des insectes, de temps en temps un meuglement vers l’étable, la musique lointaine des pierres sur la lame des faux, tout se fondait dans une rumeur immense, favorable et paisible.

Sur l’étendue des terres, il n’y avait que l’harmonie des teintes accordées, et, dans l’air, le chant tranquille des semailles, des récoltes ou des moissons.

Un chemin, étroit et ombragé, conduisait à la maison. Rien que de bon et d’inoffensif ne pouvait venir par ce chemin. Aussi, barrières et portes étaient-elles ouvertes : entrait qui voulait. Il y trouvait, comme aux champs, le silence, le calme, la paix.

Le domaine avait un beau nom : « Sans bruit. »

Un jour, des étrangers sont venus, qui d’abord ont tracé des lignes sur le sol. Puis, du fer de leurs outils, ils ont éventré la terre, abattu des arbres, creusé des tranchées ; ils y ont versé des pierres et du bitume ; ils ont construit une route !

La route qu’ils ont faite est droite, sans détours ni surprises ; sa surface est grise, dure et glissante.

Par là, le silence s’en est allé ; par là, le bruit est venu.

Les voitures qui passent ne sont pas, comme celles d’autrefois, honnêtes, lentes et sages. On ne sait d’où elles viennent ; elles surgissent tout à coup et passent, rapides comme le vent, pressées d’arriver quelque part, on ne sait où. Tapageuses, elles sifflent et crachent. Leur haleine se répand dans la campagne. Les bêtes s’effrayent, les oiseaux s’envolent, l’homme se gare comme il peut. Sans ralentir leur allure, les machines infernales se rencontrent, se croisent, se dépassent. Elles renversent, écrasent ce qui se trouve sur leur passage ; elles tuent parfois.

Ainsi, du matin au soir et du soir au matin, il se fait sur la route un grand bruit. Des heurts et des chocs se produisent. Des cris se mêlent au grincement des moteurs.

Des gens de toutes sortes, des hôtes mauvais peut-être, fréquentent la grande route. Le paysan, dans sa demeure, ne se sent plus chez soi ; il ne peut plus se fier aux passants.

Ô vous, qui cherchez la paix, passez outre ! La paix n’est plus ici.

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