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Chapitre 29 La puissance des mots

Ne vous arrive-t-il pas, ayant vu poindre une idée, de vouloir la saisir toute et la bien déterminer, mais de n’y point réussir parce que le mot qui la définirait vous manque ? C’est une épreuve que de voir s’échapper une idée, faute du mot qui la fixerait. Et soudain, sitôt que le mot propre surgit, comme une lumière, du fond de la mémoire, tout s’éclaire et se précise.

D’où vient donc cette puissance évocatrice de la parole humaine ?

Au regard de la vie indifférente et journalière, des soins qu’elle exige, des travaux qu’elle requiert, des peines qui l’accompagnent, les mots ne semblent pas importer beaucoup. Pourtant, l’air que nous respirons n’est pas plus précieux. « Je pense, donc je suis », dit Descartes ; chacun de nous peut ajouter : je parle, donc je pense.

Qu’est-ce donc que la parole ? Qu’est-ce que le mot ?

« Un peu d’air, a dit Ernest Hello, un peu d’air battu par des lèvres humaines. »

En vérité, cela vaut-il la peine qu’on s’en occupe ? Un mot, cela naît, et tout aussitôt cela meurt. Cela dure-t-il une seconde seulement ? Une corde qui vibre, un souffle qui passe, et tout est fini, tout s’est évanoui dans l’air comme ce petit nuage de vapeur blanche qui se dissout et disparaît.

Le mot, ce signe de l’idée, qu’on ne peut toucher et qui ne se voit point, qui ne se pose sur les lèvres que pour s’envoler, qui ne sonne que pour s’éteindre, le mot est une bien petite chose, frêle et délicate.

Pourtant, ce souffle vocalisé, cet être éphémère, impondérable, intangible, que le moindre vent refoule et qui ne porte pas à un trait d’arc, est une puissance, puissance pour le bien, puissance pour le mal, et qui ne connaît de limite que celle de la pensée. Car le mot, qui vient de vibrer et qui tout aussitôt s’est tu, a le redoutable privilège de renaître tantôt sur d’autres lèvres, de renaître encore, de renaître toujours, de voltiger au loin de bouche en bouche, et d’occuper l’oreille comme une musique obstinée qui ne finit plus.

Puissance pour le mal, hélas ! Voyez le mot calomniateur, le mot méchant, le mot qui blesse. C’est d’abord, ainsi que le dit le Barbier de Séville, « un bruit léger, qui, rasant le sol comme l’hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche, il va le diable ; puis, tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. »

Puissance pour le bien. C’est le mot, la parole, qui, prenant l’enfant dans sa naïveté, éveille son intelligence, l’élève, le dirige et le développe ; c’est avec le mot que l’orateur jette dans les âmes, ardent et intime comme une passion, l’amour de la vérité, que le guerrier arrête une armée en déroute et la précipite sur le chemin de la victoire, que l’autorité promulgue des lois qui sont la force des peuples, que le faible pénètre dans le palais des grands et fait entendre les revendications de la justice. C’est le mot, c’est la parole qui enseigne les nations et leur annonce la Bonne Nouvelle.

Privilège exclusif du roi de la création visible, le mot a été donné à l’homme pour être le signe de son idée. Chaque fois que l’idée veut paraître, le mot s’y ajuste comme un vêtement. On ne saurait imaginer vêtement plus souple. L’idée s’étend-elle, le mot s’enfle et s’élargit pour l’envelopper toute ; veut-elle atteindre les sommets, il prend des ailes ; change-t-elle son attitude, il y conforme ses plis ; il se nuance sur elle, il ralentit sa course, il se précipite, il chante, il rugit, il change de voix et de figure, suivant l’esprit qui l’anime. Serviteur de l’idée, le mot prend, au besoin, des aspects divers ; il évolue et se transforme selon les milieux et les climats, le tempérament et la culture des peuples.

En vérité, le mot est une grande chose !

La parole est un don de Dieu. Les mots sont des inventions de l’homme ; mais l’homme ne les peut inventer qu’en vertu du pouvoir qui lui a été départi de nommer les créatures, par l’exercice de cette faculté de la parole qu’il a reçue du Créateur, et qui ne le distingue pas moins du reste des animaux que la raison elle-même.

La puissance de la parole humaine est dans son origine ; la valeur de chaque mot dépend de l’homme, à qui Dieu en a délégué le choix.

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