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Chapitre 30 La vertu de justice

Celui qui a fait l’univers est le Maître absolu de son ouvrage ; et sa souveraine puissance sur les hommes se manifeste par excellence dans la personne du Fils de Dieu, à la fois Créateur et Rédempteur de la nature humaine. Les nations lui ont été données pour héritage, et ses domaines s’étendent jusqu’aux extrémités de la terre. À lui l’honneur, la gloire et l’empire. Tout lui doit obéissance, hommage et respect. Il est le Roi.

Étendre et affermir ce règne sur le monde, voilà depuis dix-huit siècles le but de tous les apostolats chrétiens. Pour cette œuvre, grande entre toutes, des hommes ont bravé les pires dangers, consenti les plus durs sacrifices, subi la persécution, souffert le martyre. Et pouvons-nous oublier que si les explorateurs ont cherché, à travers les brumes de l’Occident, cette terre nouvelle où nous vivons, c’était pour y proclamer, sous les bras étendus et bénissants de la croix rédemptrice, la royauté universelle du Dieu vivant ?

Telle est aussi l’œuvre qu’entreprennent aujourd’hui, dans leurs Congrès, les fidèles de l’Hostie, quand ils la présentent couvrant le monde du manteau royal de son éternelle souveraineté ; car le Christ eucharistique est substantiellement identique au Christ Rédempteur.

Chercher ainsi à assurer le règne de l’Eucharistie sur la société des hommes, c’est vouloir que la société des hommes atteigne véritablement sa fin. Aussi a-t-on traité souvent de l’action sociale de l’Eucharistie. Si j’ose, sans aucune autorité personnelle, mais guidé par ces enseignements illustres, rappeler sur ce sujet des notions familières aux philosophes chrétiens et dont on a parlé avec une rare éloquence, c’est qu’il y a toujours profit à les redire et que, d’autre part, si près de la vérité une et indivisible, toutes les idées sont liées entre elles de telle sorte qu’il est impossible d’examiner un aspect particulier sans d’abord apercevoir l’ensemble.

L’histoire en est témoin, un règne est marqué par les vertus qui rayonnent du souverain. À quels caractères, donc, reconnaître une société soumise à la royauté de Jésus-Christ ? Quelles sont les vertus nécessaires à l’œuvre sociale, et dont l’Eucharistie fait largesse à ceux qui la servent ?

La raison fondamentale de toute société humaine, c’est le bien, éternel et temporel, de ses membres ; leur union en un tout moral en vue du bien commun, voilà son élément essentiel. Aussi, Jésus, qui a racheté la société comme les individus, a-t-il prié pour que les hommes soient unis, pour qu’ils soient un ; et, dans l’Eucharistie, il leur a donné un sacrement qui les unit entre eux parce qu’il les unit à Dieu, et d’où jaillissent les vertus nécessaires à la vie de la société.

Parmi ces vertus, que le Christ-Roi illustre par son Eucharistie, et qui doivent caractériser son règne, brille éminemment, à côté de la charité, fruit propre du sacrement, la vertu de justice.

Or, qu’il s’agisse des individus, des classes ou des peuples, l’union ne saurait se faire en dehors du droit. Entre les individus, elle ne se réalise pleinement que dans l’adhésion à une même vérité, la pratique des mêmes vertus, et aussi la croyance à une même justice. Pour que cesse la lutte des classes, il faut encore que la justice s’ajoute à la charité mutuelle. Enfin, comment pourrait s’établir l’entente entre gouvernants et gouvernés, sans l’obéissance chez les uns, sans la justice chez les autres ?

L’Eucharistie est le pain d’union qui fait pénétrer dans les âmes ces vertus premières de l’ordre social.

Si nous reconnaissons volontiers que le Sacrement de l’autel est la source de toute vérité et de toute charité, peut-être ne pensons-nous pas assez souvent que les hommes ont aussi soif d’équité, et que là seulement cette soif se peut étancher.

La justice humaine, aveugle et souvent errante, cherche qui la guidera. Voici, au Saint Sacrifice, la justice divine elle-même qui enseigne et qui agit, qui donne le précepte avec l’exemple. Car l’acte rédempteur accompli sur le Calvaire est aussi un acte de justice, le plus auguste dont la terre et les cieux aient été les témoins. L’humanité coupable était condamnée ; il ne lui restait qu’à subir le dernier châtiment de son crime. Mais le Christ s’est chargé de sa dette, il s’est livré à sa place, il est mort pour la racheter ; sacrifice ineffable, que perpétue le miracle eucharistique et qui, sur nos autels comme au sommet du Golgotha, satisfait à la justice redoutable de Dieu. Chaque fois qu’à la parole du prêtre s’immole la Victime expiatoire, c’est la justice de Dieu qui frappe ; et, du tabernacle où s’accomplissent les saints mystères, une lumière jaillit qui éclaire les consciences, une vertu s’échappe qui pénètre les cœurs, une force émane qui fait d’un effort constant se tendre les volontés vers le droit.

La justice, rectitude de la volonté, procède de la vérité, qui est la rectitude de l’intelligence ; et l’Eucharistie est le sacrement de toute vérité.

Sans la charité, toute justice est infirme ; et l’Eucharistie est par excellence le sacrement de l’amour.

Pour ordonner les actes au bien commun, la justice doit réaliser d’abord l’union des volontés et des intelligences ; et l’Eucharistie est le sacrement de l’union.

Enfin, toutes les vertus connexes à la justice émanent de l’Eucharistie : clémence, fermeté dans la revendication du droit, obéissance, droiture, honnêteté.

Ainsi, dans la communion au Saint Sacrifice, il est enseigné aux hommes comme il faut rendre à chacun ce qui lui est dû ; ainsi l’Eucharistie, en faisant prendre à ceux qui l’adorent la vraie notion, avec le goût et la passion de ce qui est juste, est la garantie de la sainteté des contrats et de tout l’ordre social.

Laissé à lui-même, l’homme, hélas ! est sujet à l’erreur et au mensonge ; dans ses rapports avec ses semblables, s’il ne prend que son intérêt pour guide, il n’y a que droits méconnus, engagements violés, transgressions, surprises et abus ; et de combien de rivalités, de combien de divisions, l’orgueil et l’égoïsme ne sont-ils pas les causes ?… Que les individus, les sociétés, les peuples reconnaissent la royauté du Christ eucharistique, qu’ils se mettent dans le rayonnement de Celui qui éclaire tout homme venant en ce monde, et les esprits seront établis dans la vérité, la charité pénétrera les cœurs, la justice enfin régnera.

Elle régnera sur la société tout entière, parce que chacun puisera à la même source, avec le désir et la volonté d’être juste, ce qui est nécessaire à la pleine réalisation de ce dessein : la notion de l’origine du pouvoir et le respect de l’autorité.

Ce n’est pas ici qu’il est nécessaire de rappeler que le pouvoir public vient de Dieu. « C’est Dieu, dit le livre des Proverbes, qui a préposé un chef au gouvernement de chaque nation. »

De quelque manière qu’ils y soient élus, et sous toutes les formes de gouvernement, ceux qui détiennent le pouvoir exercent donc une autorité qui leur vient du Maître suprême de l’univers ; ils ne sont que les modérateurs chargés par lui de « tenir la balance égale entre les volontés individuelles, de ramener à l’unité les tendances diverses et de les faire concourir ainsi par leur harmonie au bien commun » 1. Tout « souverain est un ministre de Dieu » 2.

Cette conception du pouvoir, la seule vraie, la seule compatible avec la liberté de l’homme, impose aux gouvernants une obligation de faire honneur au caractère sacré de leur propre mission ; aux gouvernés, la déférence pour le pouvoir dont les chefs sont investis. Chez les uns et chez les autres, c’est le respect de l’autorité, sans quoi aucune société ne saurait se maintenir ni atteindre sa fin, parce que la justice en serait absente.

Les chefs d’état, les princes, les législateurs qui comprennent d’où leur vient le pouvoir ne se croient donc pas les mandataires du peuple, mais les dépositaires d’une autorité qui n’appartient en propre qu’au Roi éternel ; ils sont, dit Léon XIII, « comme une image de la puissance de Dieu sur le genre humain, en même temps que de sa Providence » 3. Et puisque leur autorité n’est qu’une dérivation du pouvoir de Dieu même 4, ils ne peuvent oublier, quand ils commandent ou qu’ils donnent des lois, que ce serait forfaire à l’honneur et manquer à leur premier devoir que de n’être pas à la fois justes et bons.

Mandat redoutable, pour lequel l’homme ne saurait trouver les lumières et les énergies nécessaires qu’en communiant, dans l’Eucharistie, au principe vivant de l’autorité. C’est le secret des gouvernements qui savent faire entrer pour une part égale dans leur législation l’esprit de justice et la bienveillance paternelle. « C’est par moi, dit le Seigneur, que les rois règnent utilement, que les législateurs portent des lois justes, que ceux qui ont le pouvoir commandent ce qui est pour le bien, et que les magistrats décernent une exacte justice. » 5

Celui qui donne au chef « le conseil et l’équité, la prudence et la force », inspire aussi aux sujets l’obéissance sincère et la soumission respectueuse.

Voilà peut-être ce dont la société moderne a le plus besoin. Une fois perdue la notion de l’origine divine du pouvoir, le peuple n’a vu dans ses chefs que ses propres mandataires et non plus les ministres de l’autorité suprême, ses serviteurs et non plus ses maîtres. Et quel respect peut-il avoir pour une autorité purement humaine, et qu’il croit sortie de lui-même ? Si le pouvoir lui appartient en propre et si le souverain n’est que son délégué, que devient le devoir de l’obéissance ? Aussi subit-il la loi plutôt qu’il ne s’y soumet, craint-il le législateur plutôt qu’il ne le respecte ; et si les volontés réfractaires ne vont pas toujours jusqu’à l’insubordination, c’est une sorte de servilité, basse et stérile, qui remplace la très noble et féconde obéissance. Quoi d’étonnant ? On a dépouillé l’autorité de son vrai caractère, on l’a séparée de son principe, on l’a vidée de sa vertu divine. Qu’en reste-t-il ? Un vain simulacre, dont les foules se font un jouet.

L’obéissance respectueuse et sincère, qui n’use envers l’autorité ni de subterfuges ni d’artifices ; qui ne cherche pas dans la liberté de l’homme un prétexte pour violer les lois ; qui, devant un précepte, à moins qu’il ne soit manifestement contraire au droit divin, l’accueille et s’y soumet avec docilité, cette obéissance ne peut être que surnaturelle dans son principe. Elle n’est pas autre chose que la vertu respectueuse et soumise de ceux qui voient Dieu dans la personne des supérieurs, et dans leurs ordres la volonté divine.

Chassez de la société cet esprit, ou le peu qui en reste, et c’est l’écroulement, le désordre, l’anarchie. Au contraire, ranimez-le, et les peuples, plus religieux, deviendront respectueux de l’autorité.

C’est ainsi que la soumission sincère aux lois témoigne souvent que le Christ est adoré, que le Christ est servi, que le Christ règne. Car le dévouement des sujets à ceux qui les gouvernent ne peut être profond que s’il procède du sentiment de la présence réelle de Dieu, et c’est la foi dans l’Eucharistie qui nourrit les âmes de ce sentiment, qui les entretient dans cet esprit surnaturel.

En même temps qu’il apparaît dans la gloire de sa royauté, le Christ eucharistique offre aux nations l’exemple d’une obéissance qui va jusqu’à la mort, et d’une humilité qui s’abaisse et se cache sous de mystérieuses apparences ; comme il instruit les princes de la terre dans l’art de gouverner, il enseigne la soumission à leurs sujets ; à tous il prêche la vraie fraternité dans l’union à la même Table sainte.

Et sa médiation toute-puissante s’accomplit tous les jours pour le salut individuel des hommes, pour le bonheur de la société, pour la prospérité des États et pour la paix du monde.

Pour la paix du monde ! Car là est le secret de l’harmonie aussi bien entre les nations qu’entre les individus. Si l’union des peuples ne se fait pas dans la charité dont le Christ est la source, si leur solidarité ne procède pas du sacrement de son amour, si leur société n’est pas fondée sur les principes évangéliques que du fond de son tabernacle il ne cesse d’enseigner, c’est en vain que les diplomates s’efforceront pour établir dans le monde l’équilibre et la paix. Mais que les nations assemblées s’humilient devant leur Maître, présent dans l’Eucharistie ; que, dans leurs conseils, elles se pénètrent de sa doctrine et s’inspirent de son exemple… alors, pourra vraiment fleurir la justice internationale.

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