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Chapitre 9 Les écumeurs de tonnes

Aimez-vous flâner sur les quais, dans l’encombrement des balles de marchandises, des cordages et des ancres ? Avez-vous écouté la grande rumeur du port, faite du sifflement de la vapeur, du heurt des ballots qui s’entrechoquent, de la respiration essoufflée des remorqueurs qui courent sous les beauprés, du clapotis de l’eau sur les bordages, du crissement des amarres sur les bittes, du grincement des palans, des cris des manœuvres, des appels des matelots ? Avez-vous vu vivre les quais du vieux Québec ? Vous êtes-vous mêlé à ce peuple qui ne connaît pas les souffles du grand large, mais qui vit de la mer tout de même, et qui, sur les quais, peine tout le jour, parfois toute la nuit, dans la fumée et la poussière, parce qu’à la maison la femme et les petits ont faim ?… Connaissez-vous l’industrie, humble et alléchante, des écumeurs de tonnes ?

Chaque été, des navires, venus de la Barbade, à ce qu’on dit, déchargent sur nos quais leurs cargaisons de grosses tonnes, pleines d’un sirop épais et noirâtre, dernier résidu de la cristallisation du sucre. On range ces tonnes, côte à côte, par files. Or, la mélasse, agitée durant le voyage, s’échauffe, fermente, filtre au travers des douves mal jointes, s’échappe par les bondes mal fermées, et coule en écume jaunâtre sur les tonnes alignées.

Alors, dans les mansardes où l’on n’a pas tous les jours de quoi manger, les enfants disent : « Allons au sirop ! »

Ô volupté ! Le regard s’allume, et l’eau vient à la bouche. C’est qu’on n’en a pas souvent, du sirop, sur son pain !

Vite, les petits se munissent d’une chaudière, d’un vaisseau quelconque, d’une cuiller, et en route ! La récolte, ce sera la mousse blonde qui coule des bondons écumeux. On s’appelle, on s’annonce la bonne nouvelle, et les petits écumeurs s’abattent sur la cargaison fraîchement débarquée.

C’est plaisir et pitié tout à la fois, de voir les pauvres gars recueillir à l’aide de leurs cuillers le précieux liquide. C’est à qui fera la meilleure provision ; alertes, ils vont d’un tonneau à l’autre, s’appellent, courent, ramassant tout, ne laissant rien perdre du bon sirop. S’il se produit une coulée extraordinaire, des disputes s’élèvent : « Ce tonneau est à moi ! – Non ! je l’ai vu le premier ! »… On va en venir aux mains, quand tout à coup, un peu plus loin, un bondon saute, un flot bouillonnant s’échappe. Tous accourent, et ce sont des cris de joie : « Du pur sirop ! » .

J’ai vu, à l’ouvrage, toute une famille d’écumeurs : le père tenait la chaudière commune, les enfants couraient les tonnes. Le plus jeune ne savait pas résister à la tentation : de temps en temps, à la dérobée, il léchait sa cuiller… Et sa petite figure en était toute réjouie.

Quand les tonnes sont écumées, chacun s’en retourne chez soi, emportant de quoi régaler la famille.

Le produit de cette industrie n’est sans doute pas très pur. Un délicat aurait des haut-le-cœur devant cette mélasse en fermentation, raclée sur des tonneaux malpropres par des gamins en guenilles ; il y trouverait des choses innommées, ramassées au hasard de la cuiller, avec la bave des tonnes. Mais les miséreux ont le cœur solide ; et pour qui, d’ordinaire, mange son pain sec, un croûton recouvert de cette écume généreuse est un régal.

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