Première partie Le trésor de Jean Loupeau
« Ah ! si chaque coup de serpe me rapportait seulement un denier ! Oui, un pauvre petit denier, cette piètre monnaie qui n’est que la douzième partie d’un sou. Mon souhait n’est pas, je crois, exagéré. Et d’ailleurs, quand on souhaite l’impossible, pourquoi se gêner ? Il n’en coûte pas davantage. À un denier par coup de serpe, au bout du jour la somme serait ronde ; car alors avec quelle ardeur je travaillerais ! Combien de cent et de mille coups je donnerais avant le coucher du soleil ! Le soir venu, ma fortune serait faite certainement, et, à dater de demain, je pourrais vivre à ma guise : sans travailler, bien entendu. Sans travailler ! serais-je heureux ! »
Ainsi s’exprimait un jeune garçon se tenant immobile, les bras croisés, le nez au vent, au milieu d’un bois taillis.
Ce jeune garçon s’appelait Jean Loupeau, et on aurait pu le surnommer le roi des paresseux.
Enfant de braves gens qui s’étaient refusé tout superflu, et parfois même le nécessaire, pour tâcher de lui faire apprendre un état, et pour lui laisser en outre quelque pécule, Jean Loupeau non seulement n’avait jamais voulu profiter des leçons d’aucun maître, mais encore, son père et sa mère morts, n’avait pas tardé à dissiper insoucieusement leur petit héritage. De sorte qu’un jour Jean Loupeau s’était trouvé à la fois et sans ressources et sans moyen honnête de pourvoir à ses besoins. Grand fut alors l’embarras de Jean Loupeau.
Tout autre à sa place – remarquez qu’il n’avait guère plus de vingt ans – n’eût pas hésité à s’offrir pour apprenti à quelque artisan, qu’il eût promis d’indemniser de ses sacrifices premiers par un temps plus ou moins long de travail gratuit. Sans aucun doute un brave homme se fût trouvé pour le prendre dans de telles conditions : et Jean Loupeau eût été ainsi mis à même de tenir dignement sa place dans ce monde. Mais la seule pensée d’être régulièrement assujetti à une tâche quelconque effrayait trop Jean Loupeau pour qu’il prît une semblable résolution.
Force lui fut cependant d’aviser à quelque expédient s’il ne voulait pas courir la chance de loger à la belle étoile, de marcher nu-pieds, de jeûner tous les jours jusqu’au lendemain ; enfin s’il ne tenait à ne point payer trop cher les malheureuses dispositions qu’il ne savait pas vaincre.
Il alla d’abord à l’emprunt chez ses parents, chez les amis de son père ; mais parents et amis furent bientôt las d’obliger en pure perte celui qui ne semblait nullement songer aux moyens de s’acquitter un jour.
Il essaya ensuite de la mendicité ; mais la mendicité lui réussit d’autant moins qu’il était hors d’état d’inspirer la moindre pitié : « Va travailler ! » lui disaient tous ceux à qui notre paresseux tendait la main.
L’idée du vol lui vint aussi ; mais la crainte du châtiment qu’il est difficile d’éviter le détourna de cette dangereuse voie.
Jean Loupeau vivait donc, si l’on peut ainsi dire, d’aventures, de hasards, ne cherchant à travailler qu’après avoir essuyé les humiliants refus des personnes sur la générosité desquelles il avait compté.
Et, en définitive, quelle tâche pouvait accomplir Jean Loupeau ? Des corvées de manoeuvre, de portefaix : besognes fort rudes et peu lucratives pour la plupart, qui ne devaient que rendre plus forte son aversion pour le travail.
Or, un jour qu’il était réduit à la plus piteuse extrémité, un homme riche, à qui Jean Loupeau avait demandé l’aumône et qui le connaissait pour l’avoir assisté, le mena dans un grand bois, et là, lui mettant une serpe à la main : « Ce bois est à moi, lui dit-il, j’ai résolu de le faire abattre pour vendre les fagots ; mets-toi donc à l’oeuvre, mon garçon, si tu t’en sens le courage ; et pour que ni toi ni moi ne soyons dupes l’un de l’autre, je te payerai à la fin du jour selon la quantité de branches que tu auras coupées, au prix habituel des bûcherons. »
Et l’homme riche s’en alla, laissant Jean Loupeau dans une situation où voudraient se voir bien des braves gens qui, avec la meilleure volonté de gagner honorablement leur pain, ne trouvent personne pour leur en fournir le moyen. Cette situation sembla pourtant terriblement dure à Jean Loupeau, qui, au lieu d’entreprendre courageusement sa besogne, perdait le temps à déplorer que chaque coup de serpe qu’il donnerait ne lui rapportât pas au moins un denier.
Comme il comprit toutefois que plus il prolongerait ses lamentations, moins la somme touchée par lui à la fin de la journée serait importante, Jean Loupeau leva indolemment la serpe sur une branche, la laissa retomber de même, et…
Mais il faut vous dire que ces choses se passaient à l’époque où il y avait encore des fées, qui – quand elles n’avaient rien de mieux à faire sans doute – prenaient quelque plaisir à s’occuper des hommes.
Or, à peine Jean Loupeau eut-il donné un coup de serpe, qu’il entendit à côté de lui le petit bruit que fait une pièce de monnaie en tombant sur une plaque de métal. Il tourne la tête, cherche, regarde ; que voit-il, posée sur l’herbe, presque à ses pieds ? – une petite sébile de cuivre, au milieu de laquelle brillait un beau denier tout neuf, bien marqué, bien poinçonné, à l’effigie du roi qui régnait alors.
Et Jean Loupeau d’ouvrir de grands yeux ébahis, et de sentir son coeur battre singulièrement ; car nul doute que quelque bonne fée du bois eût entendu le souhait qu’il avait formé et pris plaisir à le réaliser.
Sans plus différer, Jean Loupeau donna un nouveau coup de serpe, et aussitôt : din ! nouveau bruit semblable au premier ; nouveau denier dans la sébile.
Je ne m’arrêterai plus à décrire la joie de Jean Loupeau, car Jean Loupeau lui-même ne s’arrêta pas à y donner cours. Il était trop pressé de s’assurer par une nouvelle expérience de la réalité du fait.
Le voilà frappant à droite, à gauche, devant lui ; « pan ! pan ! » faisait la serpe en abattant les branches ; « din ! din ! » faisaient en même temps les deniers, en tombant l’un après l’autre dans la sébile. Et qui plus est, quand il y en eut douze, voilà qu’ils disparurent et qu’à leur place se trouva un beau sou tout neuf, tout brillant aussi, et du meilleur aloi.
Je laisse encore à penser et le ravissement de Jean Loupeau et le redoublement d’activité qu’il dut déployer en présence d’un tel résultat. Jamais bûcheron n’avait attaqué taillis avec une telle précipitation ; mais aussi rapides, aussi nombreux que pussent être les coups, aucun n’était frappé sans qu’aussitôt le denier qui en était le produit vînt se joindre à ceux que contenait déjà la sébile.
Le tranchant de la serpe reluisait, scintillait, en se levant, en s’abaissant : c’était à éblouir. Les deniers bruissaient en tournoyant dans la sébile sonore : c’était à étourdir.
Combien de temps Jean Loupeau continua de frapper sans la moindre interruption, je ne pourrais le dire au juste. Toujours est-il que haletant, baigné de sueur, il s’arrêta enfin au moment où un certain nombre de sous – tous substitués successivement à autant de douze deniers – disparurent à leur tour, faisant place à un beau petit écu d’argent, que Jean Loupeau ne put s’empêcher de prendre dans sa main et de palper, et de faire tinter sur une pierre, pour bien acquérir la certitude que ses yeux ne le trompaient point.
Plus aucun doute possible : c’était bien un petit écu ayant cours que Jean Loupeau possédait : un petit écu valant trente sous, – ou, pour mieux dire, trente fois douze deniers, – ou, pour mieux dire encore, représentant trois cent soixante coups de serpe donnés par Jean Loupeau.
Trois cent soixante coups de serpe ! Un beau total en vérité. Mais comme il ne lui avait fallu qu’une minime partie de la journée pour le réaliser, Jean Loupeau, aussitôt après avoir un peu repris haleine, se remit à l’ouvrage, et de nouveau il eut le plaisir de voir les deniers tomber dans la sébile, puis se transformer en sous, puis les sous se changer en un second petit écu qui alla rejoindre le premier dans la poche de Jean Loupeau.
Puis un troisième petit écu fut acquis comme les deux premiers, puis un quatrième, un cinquième, un sixième, un septième. Bref, lorsqu’au coucher du soleil Jean Loupeau, exténué de fatigue, fouilla dans sa poche pour en retirer les petits écus qu’il y avait successivement jetés, il y trouva un beau louis d’or de vingt-quatre livres, équivalent par conséquent à huit petits écus.
Un louis d’or de vingt-quatre livres ! c’était bien quelque chose, ma foi ! mais Jean Loupeau se trouvait cependant loin de compte, lui qui s’était imaginé, sans trop de réflexion, qu’une journée de travail, à un denier par coup de serpe, suffirait à lui constituer une jolie fortune.
Que n’ai-je demandé seulement un sou au lieu d’un denier ! s’écria-t-il tout d’abord : mais il ne tarda pas à reconnaître qu’il venait de dire une grosse sottise ; car il lui avait été facile de comprendre qu’à ce taux nouveau il n’eût acquis qu’une somme douze fois plus forte, autrement dit douze louis, et douze louis ne sont pas une fortune.
Si j’avais demandé des livres ! pensa-t-il alors ; mais, avant d’énoncer tout haut sa pensée, il calcula pour savoir quel eût été le produit des livres substituées aux deniers, et il trouva un total de cinq mille environ. La somme était ronde, mais n’avait rien de si exorbitant qu’il ne fût possible de l’arrondir encore. À tout hasard Jean Loupeau s’écria : « Ah ! que si mon souhait était à refaire, je demanderais bel et bien des louis d’or au lieu de deniers ! »
Et sur cette exclamation Jean Loupeau gagna son gîte, où, grâce à la fatigue de la journée, il dormit jusqu’au lendemain du meilleur sommeil qu’il eût goûté jamais.
À l’aube cependant Jean Loupeau était déjà sur pied, et, la serpe sous le bras, s’acheminait vers le bois, car il avait hâte d’expérimenter sa nouvelle formule de souhait.
Il aborde le taillis, il lève la serpe et la laisse retomber sur une branche en disant : « Ah ! si chaque coup de serpe pouvait me rapporter seulement un louis d’or. »
Et il regarde à ses pieds, là où la veille tombaient les deniers ; mais il ne voit que la sébile et rien dedans.
Désappointé, il veut croire que la fée n’a pas entendu, et le voilà répétant sa phrase en abattant une seconde branche ; mais cette fois encore, pas le moindre louis dans la sébile.
« Alors, s’écria-t-il en frappant un troisième coup, si c’étaient seulement des petits écus ! »
Mais pas plus de petit écu que de louis dans la sébile.
« Eh bien ! des livres, au moins ! » reprend Jean Loupeau.
Mais aucune livre ne se montra.
« Quoi ! pas même des sous ! » dit enfin notre ambitieux, qui commençait à craindre de n’être pas exaucé, même quand il redemanderait les simples deniers de la veille.
Mais, comme retentissait son coup de serpe, un sou tomba dans la sébile.
« Ah ! fit Loupeau, la bonne fée n’est pas prodigue ; mais, faute de mieux, contentons-nous de ce qu’elle veut bien nous donner. Elle est déjà plus libérale aujourd’hui qu’hier, demain peut-être elle le sera plus encore. »
Et Jean Loupeau se mit résolument à l’oeuvre.
Et chaque coup de serpe lui valant un sou, à la fin de la journée il se trouva possesseur d’une quinzaine de louis d’or qui, s’ils ne constituaient pas une fortune, en formaient au moins le joli commencement.
Pendant la première journée, Jean Loupeau, tout entier au saisissement que lui avait causé son aubaine inespérée, ne s’était guère préoccupé que de savoir si l’assistance surnaturelle dont il était l’objet lui serait continuée. Le second jour, il s’efforça uniquement de se persuader que si la bonne fée ne lui avait encore accordé que le sou par coup de serpe, le lendemain elle lui accorderait la livre, puis l’écu, puis le louis. Il y songea tout le jour ; il en rêva la nuit. Ce fut peine d’esprit perdue.
De retour au taillis, en donnant le premier coup de serpe, il formula encore son souhait ambitieux ; mais il demanda le louis d’or, et ce fut encore le sou de cuivre qui tomba.
Il ne pouvait lui être donné à entendre plus clairement que rien ne serait désormais changé dans le taux des largesses qui lui étaient faites.
Jean Loupeau en prit son parti, se disant que, fût-il même réduit à n’amasser que trois cents livres environ chaque jour, il ne lui faudrait pas un temps bien long pour jouir d’une certain aisance ; quelques semaines devaient suffire.
Voilà donc Jean Loupeau qui reprend son travail, non plus avec la précipitation étourdie du premier jour, – l’homme le plus robuste n’eût pas tenu à cette extrême activité, – ni avec les inquiètes appréhensions de la veille, – car il n’avait plus à se leurrer de vagues espérances, – mais avec le calme de l’homme qui est sûr de voir sa peine très suffisamment rémunérée.
Alors, se hâtant dans une juste mesure, et prêtant l’oreille à la charmante musique des sous tombant dans la sébile, Jean Loupeau put rêver à l’emploi de sa future richesse, et jamais, autant qu’il s’en souvenait, il ne s’était senti aussi heureux qu’à dater de ce moment-là.
C’est qu’en effet Jean Loupeau, jusqu’alors plongé dans la paresse, et par conséquent toujours en proie au plus maussade ennui, ne s’était jamais trouvé dans cette condition, doublement favorable aux idées riantes, de travailler sans dégoût et d’avoir la perspective d’un bel avenir.
La face épanouie, le geste aisé, il frappait gaiement sur les branches, en chantant à pleine voix ; c’était plaisir de le voir, de l’entendre.
Et Dieu sait si les projets allaient dans son cerveau un joli train !
Tout d’abord cependant, – conseillé par son instinct de paresseux, et partant résolu à ne travailler que le moins possible, – il ne laissait prendre à ses désirs qu’une médiocre extension. Il achetait une toute petite maisonnette, qu’il meublait de meubles très simples ; il bornait ses frais de nourriture et de toilette, et ne se permettait d’autre plaisir que celui de ne rien faire, car jusqu’alors ce plaisir avait été pour lui le plus enviable de tous.
Pendant toute la journée ses projets restèrent dans ces étroites limites. Mais le soir, à la vue de trente louis qu’il possédait déjà, il se demanda si le travail au prix duquel il acquérait la richesse était dur à ce point qu’il dût regarder à le prolonger quelque peu afin de s’assurer une existence plus confortable.
La nuit porte conseil, dit-on. Quand il revint au bois le lendemain matin, Jean Loupeau avait déjà modifié d’une façon très sensible ses premiers arrangements. La maison qu’il devait acheter n’était plus aussi exiguë ; il la garnissait d’un mobilier moins modeste ; il ajoutait quelque luxe à son couvert, à ses vêtements, et il s’accordait certaines distractions ; toutes choses qui ne pouvaient qu’augmenter sa dépense.
Se transportant par l’imagination à l’heureuse époque où ses rêves devaient être réalisés, Jean Loupeau travaillait avec le plus charmant entrain. Le temps, que précédemment il avait toujours trouvé si lent, passait alors pour lui avec une rapidité vraiment surprenante. Le soir venu, il lui sembla que la journée eût été plus courte qu’aucune autre. Et cependant les quinze luis, amassés sou à sou, étaient là pour attester qu’il avait donné le même nombre de coups de serpe, et par conséquent travaillé le même nombre d’heures.
Le jour suivant, ce fut avec la même ardeur heureuse et soutenue qu’il reprit son labeur, et d’autant mieux que, voyageant par l’esprit dans le beau pays des rêveries, il se plaisait à orner de plus en plus sa future condition. Il va sans dire que peu à peu aussi la dépense s’accroissait en conséquence, mais à chaque nouvelle acquisition :
Bah ! disait Jean Loupeau, c’est une demi-journée ou une journée de travail en plus ; mais qu’à cela ne tienne ! une journée de travail est si vite passée !
Nous n’avons pas l’intention de suivre pas à pas la marche toujours plus rapide des désirs de Jean Loupeau ; il suffira de dire qu’au bout d’une quinzaine de jours Jean Loupeau, le ci-devant petit rentier, avait tout simplement résolu de devenir un des premiers de sa province, tant par l’étendue de ses biens que par l’importance de sa personne. C’est une voie où il est si difficile d’enrayer que celle de l’ambition !
N’omettons pas cependant de remarquer, à la louange de Jean Loupeau, que, dans ses projets, les généreuses, les libérales intentions occupaient une large place. S’il enviait d’être puissamment riche, d’avoir une influence considérable, c’était surtout afin de venir en aide aux malheureux ; mais remarquons aussi que déjà ce futur bienfaiteur des pauvres gens prenait la ferme résolution d’agir bien moins en assistant les mendiants qu’en assurant une tâche convenablement salariée aux honnêtes travailleurs manquant de travail : car, disait-il en lui-même, ils ne sont guère dignes de pitié ceux qui, pouvant travailler, refusent de le faire, et d’autant moins que le travail dont le paresseux s’effraye, loin d’être une chose aussi terrible qu’on pourrait le croire, a, au contraire, de véritables agréments.
C’est dire que les idées de Jean Loupeau avaient subi une singulière transformation : la meilleure preuve en est que dès lors il s’était imposé, sans la moindre hésitation, près de deux années de travail ; car pour la réalisation des plans qu’il avait successivement refondus, élargis, complétés, il ne fallait rien moins qu’une somme de deux ou trois cent mille livres.
Cet assujettissement de deux années lui semblait si facile à subir qu’aucun jour ne se passait sans que Jean Loupeau, dont l’esprit ne se reposait pas plus que les bras, ne s’imposât pour l’avenir quelque charge, et par conséquent sans qu’il allongeât plus ou moins la durée du labeur au prix duquel l’accomplissement de ses voeux devait être acheté.
Et plus les jours passaient, et plus Jean Loupeau apportait au bois de franche gaieté, d’heureuses pensées.
Or, comme chaque soir quinze louis d’or en moyenne s’ajoutaient à ceux qu’il possédait déjà, le temps vint bientôt où Jean Loupeau éprouva quelque embarras à garder sur lui ce trésor qui grossissait toujours ; et il ne voulait le déposer entre les mains de personne, car, outre qu’il ne connaissait personne à qui accorder une pareille confiance, il se promettait un grand plaisir de la surprise qu’il causerait partout en gardant soigneusement le secret sur sa richesse jusqu’au jour où il commencerait à en jouir.
Il pensa donc que le plus sûr serait de chercher ou de pratiquer dans le bois quelque cachette où il irait chaque soir déposer le produit de sa journée.
À cet effet, il s’avisa de creuser, au pied d’un arbre facile à reconnaître, un petit trou que recouvrirait exactement la tranche de gazon enlevée et dans lequel il mit les louis dont sa poche sentait le poids.
Et, chaque soir, après avoir gaiement accompli sa tâche quotidienne, Jean Loupeau allait aussitôt déposer dans le trou les louis nouvellement acquis, et chaque soir il avait le plaisir de voir son trésor s’augmenter ; si bien qu’une fois, le trou étant plein jusque-là que la tranche de gazon ne pouvait plus se rajuster convenablement, Jean Loupeau pensa qu’au lieu d’agrandir la cachette mieux vaudrait en faire une seconde ; si quelque chance fatale voulait que l’une fût découverte et pillée, au moins devrait-il espérer que le contenu de l’autre lui resterait.
Jean Loupeau creusa cette fois au pied d’un rocher, et recouvrit le trou d’une pierre. Et à partir de ce moment, ce fut là que chaque soir il vint alléger sa poche ; mais chaque matin, avant de se mettre au travail, il visitait sa première cachette pour s’assurer qu’elle était intacte.
Plusieurs semaines se passèrent encore, pendant lesquelles Jean Loupeau eut le plaisir de voir chaque matin le dépôt du pied de l’arbre dans le même état, et chaque soir le dépôt du pied du rocher s’accroissant de plus en plus. Un soir même il trouva sa deuxième cachette suffisamment pleine et résolut d’en ouvrir une troisième le lendemain.
Mais voilà que le lendemain, en arrivant au bois, il alla, selon sa coutume, vérifier la cachette de l’arbre ; Jean Loupeau n’y trouva plus vestige du trésor qu’il y avait déposé.
Son premier mouvement fut de courir à la cachette du rocher ; mais là encore pas un seul louis d’or ne restait.
Ces cachettes pouvaient bien contenir chacune deux à trois cents louis d’or, c’est-à-dire une valeur totale de cinq à huit mille livres. Et de ce beau commencement de fortune, plus rien ne restait à Jean Loupeau, pas même un seul de ces pauvres, de ces misérables deniers, que primitivement il avait eu tant de joie à voir tomber, et qu’ensuite la procession des louis d’or lui avait fait prendre en mépris.
Le mécompte était grand, et profonde par conséquent dut être la consternation du jeune homme qui, se croyant déjà en partie enrichi, se retrouvait tout à coup aussi dénué qu’avant sa mystérieuse aubaine.
Pâle, le front baissé, les bras pendants, il resta un instant à considérer d’un regard morne la place où ses beaux louis d’or n’étaient plus. Mais bientôt, se redressant avec une fière résolution : Que fais-je là ? se dit-il, à quoi bon me creuser la tête pour savoir par qui et comment le coup a été fait ? C’est bien simple d’ailleurs. Je venais voir mes cachettes régulièrement tous les soirs, tous les matins. On m’aura surpris occupé à les ouvrir, les regarder, les refermer. Il n’en a pas fallu davantage. La leçon m’aura coûté cher sans doute ; mais, au lieu d’aller perdre le temps à déplorer ce fâcheux événement, bien plus sage serait de l’employer à rattraper la somme perdue, quitte à moi de savoir ensuite la mieux conserver. Allons ! allons ! à l’oeuvre ! Pour redevenir riche, il ne m’en coûtera que des coups de serpe.
Voilà Jean Loupeau qui, les manches retroussées, la serpe à la main, aborde bravement le taillis ; mais il frappe un coup, deux coups, trois coups… et rien ne tombe, pas un sou, pas le moindre denier.
On peut s’imaginer si ce nouveau désappointement dut être pour Jean Loupeau plus cruel encore que le premier. Le pauvre garçon ne pouvait croire à la triste réalité, et frappa plusieurs autres coups en ayant soin de répéter son ancienne formule de souhait : il demanda successivement le denier, la livre, le louis ; mais il eut beau réitérer l’épreuve, rien ne tomba.
Enfin Jean Loupeau fut obligé de reconnaître qu’il était dépossédé, non seulement du trésor amassé, mais aussi du moyen d’en acquérir un nouveau.
Pareille mésaventure était vraiment de nature à démoraliser le caractère le mieux éprouvé : car qui donc eût pu voir avec indifférence s’écrouler tant d’espérances, tant de beaux, tant de magnifiques projets, dont l’accomplissement semblait déjà certain ? Qui donc eût de gaieté de coeur accepté d’être rejeté de l’extrême richesse vers laquelle Jean Loupeau s’acheminait si joyeusement, dans l’extrême pauvreté où il n’avait plus à espérer aucune des jouissances que, non sans raison, il avait cru pouvoir se promettre ? Qui donc eût consenti à reléguer sur l’heure parmi les rêves menteurs de la nuit la séduisante réalité dont il avait été leurré pendant un certain nombre de jours ?
Qui ? – Eh bien, ce fut Jean Loupeau. Oui, ce Jean Loupeau, si faible pourtant autrefois, après avoir payé au découragement, aux regrets, l’inévitable mais rapide tribut du premier moment, du moment de la surprise, trouva soudain la force de dominer découragements et regrets, pour opposer une ferme contenance à la mauvaise fortune.
« Quoi ! s’écria-t-il, je me désolerais, parce qu’au lieu d’être élevé à une brillante position je resterai dans l’humble condition que tant d’hommes acceptent bravement ! Quoi ! je m’estimerais profondément malheureux, parce que je n’ai pas les biens dont tant d’autres sont privés et qui ne désespèrent pas pour cela ! Quoi ! je me lamenterais à propos de cette aventure, et je prétendrais n’en avoir rien retiré qu’une amère déception ! Non ; ce serait sot, injuste, ingrat de ma part, car cette aventure est loin d’avoir été pour moi sans profit. Auparavant, c’est-à-dire quand j’avais le travail en horreur, je ne trouvais dans la vie qu’ennui, tristesse, dégoût ; j’étais mécontent de moi, envieux des autres, sans cesse inquiet, maussade ; les heures du jour me semblaient longues, pénibles ; pendant la nuit je ne goûtais qu’un mauvais sommeil, et toujours j’étais en quête de misérable, de honteux expédients pour me suffire. Tandis qu’aujourd’hui, c’est-à-dire depuis que j’ai appris à connaître le charme du travail, j’ai gaieté le jour, bon repos la nuit, et mon pain de chaque jour est assuré, que je peux manger sans honte, puisqu’il est le fruit de mes peines. Ces biens que j’ai acquis ne valent-ils pas ceux que j’ai perdus ? Oh ! si. Je ne me plaindrai donc pas ; au contraire, je bénirai toujours l’auteur de la mystérieuse épreuve qui m’a démontré par l’expérience que dans le seul travail on peut trouver la dignité du coeur, la joie de l’esprit, le calme de la conscience. »
Là-dessus Jean Loupeau, entonnant un gai refrain, se mit à l’oeuvre aussi résolument qu’il l’eût fait les jours précédents.
Et si, en n’entendant plus tomber les sous dans la sébile, il sentait revenir en lui quelque involontaire disposition aux regrets, il travaillait plus fort en chantant de plus belle. Aussitôt la fâcheuse disposition était conjurée. Et par cela même il acquérait une nouvelle preuve de la toute-puissante et très heureuse vertu du travail.
Or l’homme riche à qui appartenait le bois où Jean Loupeau travaillait n’était pas sans avoir remarqué l’activité dont celui-ci avait fait preuve dès le premier jour. Il vint, le matin même de la disparition du trésor, et voyant une grande étendue de taillis abattue : « C’est bien ! dit-il à Jean Loupeau, voilà que tu as coupé assez de branches. J’ai maintenant une proposition à te faire. Mon intention est d’avoir des terres cultivées, ensemencées là où jusqu’à présent il n’y a eu que des bois. Pour cela il faut qu’un homme laborieux, courageux, se charge du défrichement. Mais, comme je ne veux avoir aucune surveillance à exercer sur cet homme, voici les conditions que je lui ferai : il arrachera les souches d’arbres, retournera la terre, bêchera, sèmera, employant à ce travail les jours, les heures, selon qu’il lui conviendra. Je lui fournirai les outils, les semences, et nous partagerons le produit de la récolte. D’ici là cependant, pour que cet homme puisse se suffire, je lui ferai l’avance d’une certaine somme que je prélèverai au jour du partage. Veux-tu être cet homme ? »
Jean Loupeau accepta.
Quatre mois plus tard, – à la fin de l’automne, – de beaux champs ensemencés verdoyaient à la place du taillis, où l’été suivant de magnifiques moissons jaunissaient. Et le blé coupé, battu, vendu, la part de Jean Loupeau, prélèvement fait de l’avance qu’il avait reçue, était encore assez importante pour qu’il pût prendre à ferme un petit domaine, qu’il fit valoir en se fournissant lui-même d’outils, de semences, et en se suffisant jusqu’aux récoltes. Puis de l’épargne d’une première année il afferma des terres en plus pour la seconde. Puis le jour vint où il put acheter quelques arpents, puis sur son propre fonds bâtir une maisonnette. Puis il se maria, quand il crut avoir rencontré une jeune fille convaincue comme lui que le travail est la vraie source de toutes les nobles satisfactions, de toutes les prospérités durables. Puis il devint père ; et s’il arrivait qu’un de ses enfants parût se laisser gagner par les tristes et décevantes séductions de la paresse, il le ramenait aux douces joies, aux solides plaisirs du travail, en lui contant l’histoire que je viens de dire.
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