Deuxième partie La poche de Louis
Le jeune Louis est, à ce que disent les bulletins paraphés du proviseur, un des bons petits élèves du lycée Henri IV. Un peu rageur, peut-être, ajoutent les camarades, c’est-à-dire fort nerveux, n’aimant pas beaucoup qu’on lui marche sur le pied, mais au demeurant cordial compagnon, franc, serviable et fidèle dans ses affections ; qualités dont ceux qui font ordinairement bande avec lui aiment à lui tenir compte.
C’est un gaillard réfléchi, appliqué, exact aux devoirs, aux leçons, qui d’ailleurs, notons-le à sa louange, a bravement gagné, cette année, trois ou quatre fois sa Saint-Charlemagne 1 ; mais pour contenter son professeur de lettres, il ne laisse pas cependant de tenir à être aussi en très bons termes avec le maître de gymnastique. Aussi, quand le jeune Louis est au nombre de mes hôtes du dimanche, suis-je certain que les dossiers de fauteuils seront transformés en barres parallèles, et les tables en tremplins. Depuis quelque temps même, il s’adonne particulièrement à l’arbre fourchu, et son premier soin, en arrivant chez moi, consiste à se placer les mains sur le tapis, les pieds en l’air, pour que je constate les progrès réalisés par lui dans cet intéressant et magnifique exercice.
Or, l’autre jour, après avoir crié : « Vois donc, mon oncle, vois donc comme je me tiens bien maintenant ! » le voilà campé dans la pittoresque position que vous savez, me faisant admirer la facilité avec laquelle il intervertit son centre de gravité, quand tout à coup un certain bruit de grêle, de mitraille, se produit.
« Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ce n’est rien, mon oncle, fait-il en reprenant sa position normale pour rattraper deci, delà, sur le parquet une foule de petits objets éparpillés, ce n’est rien : c’est ma poche qui s’est vidée, quand je me suis dressé à rebours.
— Ta poche ? mais c’est un vrai bazar !
— Ah ! tu sais, mon oncle, on a toujours quelques affaires sur soi.
— Quelques affaires, dis-tu ? Je te trouve modeste. Je serais curieux d’en dresser l’inventaire. »
Et les autres enfants riant de l’opération, je procédai au dénombrement qui suit :
1 . Une toupie ordinaire teinte en rouge violacé.
2 . Une ficelle garnie d’un large bouton de nacre, pour lancer la susdite toupie.
3 . Douze billes, dont huit grises et quatre marbres.
4 . Un petit canif à manche d’écaille.
5 . Un soldat de plomb.
6 . Un petit porte-monnaie en cuir rouge, contenant deux pièces de 20 centimes.
7 . Un bouchon de liège troué dans sa longueur et portant quatre épingles enfoncées près du trou.
8 . Une allumette bougie.
9 . Un débris de verre épais, qui a dû appartenir à une glace, car on y voit encore un peu d’étamage.
10 . Un morceau de cire à cacheter.
11 . Un toton d’ivoire.
12 . Une croûte de pain.
13 . Un pinceau emmanché d’un débris de monture d’ombrelle.
14 . Une écorce d’orange.
15 . Un morceau de caoutchouc mâché.
16 . Une pastille de chocolat.
Toute cette bimbeloterie accumulée sur le coin d’un guéridon.
« Çà, demandai-je au jeune collectionneur, me diras-tu bien la raison d’être d’un tel assortiment ?
— Pardi ! mon oncle, c’est pour jouer.
— Très bien !
— Au lycée, d’ailleurs, nous en avons tous comme ça.
— Eh ! mon enfant, je n’en doute point, je ne t’en fais aucunement un crime. Seulement il me vient une réflexion qui peut-être ne t’est pas venue…, pas plus qu’à tes cousins et cousines qui s’égayent devant ce petit monticule d’affaires. Cette réflexion, veux-tu que je te la communique ?
— Oui, mon oncle.
— Quand je t’ai demandé : « Pourquoi tout cela dans ta poche ? » tu m’as répondu : « Pour jouer. »
— Oui, mon oncle.
— Eh bien ! je trouve, et cela sans grands efforts, que pour te mettre en possession de ces menus objets qui ne sont chez toi qu’à l’état de jouets, il a fallu à peu près le concours du monde entier. Les cinq parties du monde ont été mises à contribution ; les déserts explorés, les mers sillonnées, la terre fouillée, les airs dépeuplés ; des légions d’hommes ont travaillé, trafiqué, risqué leur vie ; des quantités d’animaux ont péri, fourni leur dépouille…, que sais-je ?…
— Oh ! mon oncle, tu veux rire, sans doute ?
— Point du tout, et tu vas bien le voir. Donne-moi ces objets les uns après les autres.
— Voici d’abord la toupie.
— Autant que je puis voir, elle est faite de bois de hêtre. Le tourneur n’a pas eu à aller chercher bien loin cet arbre, qui croît un peu partout ; mais pour la façonner, cette simple toupie, il a fallu qu’un tour fût monté, et un tour, même dans sa forme primitive, comporte des bâtis de chêne, des pivots de métal ; puis il a fallu des ciseaux, des gouges aux mains de l’ouvrier : ces outils, il a fallu d’autres ouvriers pour les forger, les limer, lorsque d’autres ouvriers mineurs ont eu extrait de la terre le minerai de fer qui, après avoir été de la fonte, est devenu de l’acier par une opération qui a exigé tout un nouveau personnel, tout un nouvel agencement d’usine. Le tourneur, pour les aiguiser, s’est servi d’abord d’une meule venue de quelqu’une de nos montagnes, et il leur a donné le fil sur une pierre dite du Levant, parce qu’on en apporte surtout d’Asie ; et il a aidé à cette dernière façon en mettant sur la pierre de l’huile d’olive, produit de nos régions méridionales.
« Pour donner à ce jouet sa couleur violacée, on l’a plongé dans une eau où avaient bouilli des copeaux d’un certain bois dit de Campêche, et ainsi appelé parce qu’il nous vient d’un pays de ce nom, situé, si je ne me trompe, au bord du golfe du Mexique.
« Notons que pour rendre cette teinture plus adhérente, en même temps que pour en accentuer la teinte, on y a mêlé un peu d’un certain sel nommé alun, qui a pu nous être expédié de la Hongrie ou de la Grèce, où il se trouve en quelque sorte tout naturellement préparé.
« Je ne mentionne pas le fer qui sert de pivot à la toupie, puisque nous avons déjà parlé des mineurs, des forgerons, des limeurs, sans oublier les gens qui ont fourni aux mineurs des pics et des brouettes, de la poudre pour faire sauter les rochers ; de ceux qui ont bâti les fourneaux, de ceux qui ont taillé les limes, etc.
« Passons à la ficelle. Un paysan a semé du chanvre dans une terre qu’il a dû au préalable fumer, bêcher. Les tiges mûres, on les a arrachées, on les a rouies dans l’eau : on les a séchées, on en a enlevé la filasse, qu’on a peignées, et dont le cordier a ensuite garni sa quenouille, pour filer ces brins qui, retordus ensemble, ont donné cette ficelle.
« Je vois là un bouton de nacre : la nacre, surtout celle qui sert à confectionner les objets d’une certaine dimension comme celui-ci, est due aux huîtres perlières qui se pêchent à Ceylan, dans la mer des Indes.
« Voici les billes ; elles sont faites en Saxe ou en Hollande : les grises, d’une espèce de grès très fin ; les marbres, d’un albâtre commun. Il faut, pour les produire, tout un attirail de meubles qui les roulent, de tambours qui les lustrent. C’est une industrie d’une véritable importance.
« Du petit canif à manche d’écaille, je ne remarquerai que la garniture, cette écaille même, qui, tu le sais, peut être due à la carapace d’une espèce de tortue marine nommée caret, que l’on pêche dans les mers du Sud.
« Mais voici qu’on y a incrusté quelques petits fils d’or ou dorés. Quoi qu’il en soit, d’où vient le précieux métal qui y figure en quantité plus ou moins grande ? Peut-être de Californie, peut-être d’Australie, peut-être du sein des montagnes de Russie ou de Sibérie, où de malheureux condamnés vont le chercher.
« Je prends le soldat de plomb. D’où vient le plomb ? La France en fournit, mais sans pouvoir suffire à sa consommation, et il lui en arrive de Prusse, d’Angleterre, d’Écosse.
« Passons au porte-monnaie. Il est fait de cuir dit de Russie, nouveau tribut du grand empire à la poche du lycéen ; le fermoir est de cuivre, or le cuivre vient plus particulièrement de la Suède. L’intérieur est garni de soie rose. La soie a été filée par l’industrieuse petite chenille qu’on a dû mettre à mort pour s’approprier son brillant travail ; quand on a voulu teindre cette soie, on a employé la cochenille, une espèce de coccinelle qui vit sur le nopal, plante grasse des contrées équatoriales américaines.
« L’argent que nous trouvons là, à l’état monnayé, peut provenir du Pérou, de la Norvège, de la Sibérie, de la Bohème ; nous avons un jour parlé du monnayage, et tu dois te rappeler que c’est oeuvre très longue et très minutieuse.
« Le bouchon a été taillé dans l’écorce d’un chêne, qui croît particulièrement dans la région pyrénéenne, ou encore dans nos nouvelles possessions d’Algérie. Quant aux épingles que tu y as, je crois, plantées pour constituer une sorte de métier à tricoter des cordons, elles sont le produit d’une industrie des plus compliquées. Chaque épingle, avant d’être achevée, passe aux mains d’une trentaine d’ouvriers.
« Cette allumette-bougie représente d’abord une mèche dont le coton a dû être récolté aux États-Unis d’Amérique ; de la cire qu’ont fournie les abeilles et que la rosée et le soleil ont blanchie ; du soufre qu’on va ordinairement chercher dans les crevasses des volcans de Sicile ; enfin du phosphore qu’on extrait, non sans travail, des os des animaux.
« Mais allons plus vite, car nous n’en finirions pas. Sur ce fragment de glace qui a été obtenu en fondant ensemble du sable et un sel retiré des herbes marines, je vois du mercure, qui a dû venir d’Autriche, d’Espagne, de la Chine ou du Pérou.
« Pour former ce morceau de cire à cacheter, on a mélangé avec de la térébenthine de Venise ou des Landes bordelaises une certaine quantité de laque, substance recueillie aux Indes orientales sur des plantes qu’ont piquées certains insectes.
« Pour fabriquer ce toton d’ivoire emprunté aux défenses d’un éléphant africain, il a fallu que quelque intrépide chasseur risquât sa vie.
« La croûte de pain nous ramène à nos laboureurs, à nos meuniers, à nos boulangers.
« Pour fabriquer ce pinceau, on a pris la plume d’un corbeau, ou d’un poulet ; le poil en a été fourni par quelque quadrupède de nos pays ; mais tu as imaginé d’y joindre un manche de baleine, et pour te fournir ce morceau de fanon, des navires, de hardis matelots ont dû s’aventurer, non sans péril, dans les mers du Nord.
« L’écorce d’orange nous transporte encore en Espagne ou aux îles de la Méditerranée.
« Le caoutchouc, qui est le suc d’un arbre de l’Amérique du Sud, a dû traverser le Grand Océan pour nous arriver, et de même le cacao, qui a servi à fabriquer cette pastille de chocolat, par son mélange avec le sucre dû à la betterave, qui croît dans nos plaines, ou à la canne, plus particulièrement cultivée aux Antilles.
« Nous voilà au bout de l’inventaire. Eh bien ! mon ami Louis, qu’en penses-tu ? Étant donné que tu voudras bien, par la pensée, mettre à côté de chacune des mentions que nous avons faites de ces quelques objets l’outillage, le personnel qui les a produits, je te demande ce qu’il te semble de l’étendue de ce concours. Et que serait-ce donc si, au lieu de n’inventorier que le contenu de ta poche, je m’avisais de passer en revue les objets qui garnissent cette chambre, les habits qui nous couvrent, les matériaux qui ont servi à faire cette maison ?
— Ce serait vraiment infini, dit le jeune Louis.
— En ce cas, lui répliquai-je, tire toi-même la conclusion d’un examen de ce genre.
— Eh bien ! mon oncle, la conclusion, c’est que dans le monde, et sans que trop souvent nous y prenions garde, chacun fait son profit du travail de beaucoup d’autres.
— Bien dit, mon enfant. Honneur donc au travail et aux travailleurs de tous les pays, de tous les ordres, de toutes les conditions, et honte à ceux qui, dans ce grand concert d’efforts, passent et demeurent sans y prendre part, sans être pour rien dans l’oeuvre commune, dans l’oeuvre universelle. Et j’espère bien, mes enfants, que vous ne voudrez pas être parmi ceux-là. »
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