‹ Contes et récitsChapitre 15 sur 25 · Treizième partie L’oiseau merveilleux

Treizième partie L’oiseau merveilleux

Certain jour, dans certain pays, se montra certain oiseau, au plumage si beau, au chant si doux que jamais rien de pareil n’avait été vu ni entendu ; non, car le plumage de cet oiseau semblait fait d’or, d’argent, de fleurs, de pierreries ; et cet oiseau, d’une ravissante voix, chantait la chanson que voici :

« Je suis l’oiseau merveilleux. Je viens du pays des rêves magnifiques, d’un pays du ciel, d’un pays où jamais l’on ne pleure, où jamais l’on n’est tourmenté par les maladies, ni menacé de la mort ; d’un pays où il n’y a que félicité ; d’un pays où l’on est sans inquiétude du lendemain.

« L’homme qui pourrait me prendre posséderait le plus grand des trésors : il serait sur la terre comme étant au ciel, d’une santé toujours belle, exempte des moindres ennuis ; les plaisirs le chercheraient, l’or pleuvrait dans ses mains, la joie habiterait son coeur ; il n’aurait rien à envier aux anges du paradis, ni à Dieu lui-même.

« Oui, l’homme qui pourrait me prendre posséderait le plus grand trésor.

« Je suis l’oiseau merveilleux. Je viens du pays des rêves magnifiques… »

Telle était la chanson que l’oiseau s’en allait répétant par le pays.

Chacun se disait : « Oh ! je voudrais bien prendre cet oiseau !… » Et chacun se mit à tâcher de le prendre.

Ce fut une véritable chasse à cet oiseau, qui semblait facile à saisir, et dont cependant aucun ne pouvait s’emparer.

L’oiseau se faisait comme un jeu de la chasse dont il était le sujet ; tout en répétant sa chanson, il se promenait, pour ainsi dire, entre ses pourchasseurs ; à l’un il échappait d’un coup d’aile ; à l’autre il glissait dans la main comme une anguille ; il passait entre les jambes de celui-ci, sautait par-dessus la tête de celui-là…

Et tous le suivaient, allant, venant, courant, se poussant, se bousculant. Ils se disputaient.

« Tu me l’as fait manquer !

— Tu m’as heurté, et j’ai ouvert la main quand je le tenais.

— Tu l’as effrayé au moment où il allait passer à ma portée.

— Ne me touche pas !

— Écarte-toi !

— Cet endroit est-il à toi ?

— En es-tu maître, toi, pour vouloir m’en chasser ?

— Reviens-y !

— Oui, j’y reviendrai, s’il me fait plaisir.

— Nous verrons bien !

— C’est tout vu ; m’y voilà !

— Alors attrape !

— Tu m’as frappé ; attends ! tiens !… »

Et ils se battaient, se prenaient aux cheveux, se traînaient dans la boue ; le sang coulait ; ils écumaient de colère, ils criaient, ils se vomissaient des insultes.

Et pendant ce temps l’oiseau redisait d’une voix toujours aussi douce, aussi ravissante :

« Je suis l’oiseau merveilleux. Je viens du pays des rêves magnifiques. L’homme qui me prendrait posséderait le plus grand trésor. »

Et ils recommençaient à poursuivre l’oiseau ; mais toujours l’oiseau leur échappait.

Ils s’agitèrent ainsi longtemps, emmenés à travers champs, bien loin, par l’oiseau…

Enfin, fatigués, essoufflés, ils revinrent au pays. En route encore, ils se disputèrent, s’accablèrent de reproches, chacun rejetant sur l’autre sa non-réussite en la capture de l’oiseau.

Or, comme ils passaient, malheureux et dépités, devant une des maisons du pays, ils aperçurent, assis sur le seuil, un pauvre homme qui, le regard tranquille, le front calme, caressait de sa main droite un passereau familier perché sur sa main gauche. Le passereau pépiait, battait légèrement des ailes, et avançait son petit bec pour baiser les lèvres de son maître.

« Eh bien ! leur dit l’homme, vous n’avez pas pris l’oiseau merveilleux ?

— Non ! répondirent-ils.

— Cela ne m’étonne pas, leur dit encore l’homme, puisque c’est moi qui l’ai pris.

— Toi ? firent-ils en le regardant étonnés.

— Oui, moi.

— Montre-nous-le donc ?

— Eh bien ! dit l’homme, ne le voyez-vous pas, là, sur ma main ?

— Là ! firent les hommes. Ça ! l’oiseau merveilleux ! Tu es fou, ou tu veux te moquer de nous : c’est un passereau des toits que tu as pris jeune au nid, et que tu as apprivoisé.

— Je vous dis, moi, reprit l’homme, que c’est l’oiseau merveilleux. Voyez comme son plumage est beau : ne le dirait-on pas fait d’or, d’argent, de fleurs et de pierreries ? »

En ce moment le passereau pépia ; l’homme ajouta : « N’entendez-vous pas sa voix ravissante ? Écoutez sa chanson ; écoutez : “Je suis l’oiseau merveilleux. Je viens du pays des rêves magnifiques. L’homme qui m’a su prendre possède le plus grand trésor…” N’est-ce pas là ce qu’il chante ? »

Les hommes, tous ensemble, firent de gros éclats de rire, et poursuivirent leur chemin en disant : « Celui-là est fou, qui croit tenir l’oiseau merveilleux. »

Et ils rentrèrent chez eux tristes, harassés, meurtris de coups.

Or comme, de retour au logis, ils parlèrent à un vieillard de la chasse vaine qu’ils avaient donnée à l’oiseau merveilleux, et de la folie de l’homme qui croyait posséder cet oiseau tandis qu’il n’avait qu’un chétif passereau, le vieillard leur dit :

« L’oiseau que vous avez poursuivi avec tant de peine, nul homme ne peut le prendre et le garder sur la terre, car il est du ciel. Cet oiseau s’appelle le bonheur. Vous avez été insensés de le pourchasser, pensant le saisir. L’homme sage, c’est celui dont vous vous êtes moqués : n’ayant qu’un passereau, il s’est persuadé qu’il possède l’oiseau merveilleux ; et, par cette croyance, il jouit du grand trésor promis. Faites donc comme lui. N’allez pas, en vous jalousant, en vous déchirant les uns les autres, pourchasser au loin l’oiseau merveilleux ; caressez le passereau familier, trouvez magnifique son plumage, charmante sa chanson simple ; et cela vous vaudra d’avoir pris l’oiseau merveilleux, l’oiseau du ciel. »

Ainsi parla le vieillard. Mais les hommes dirent de lui ce qu’ils avaient dit de l’homme au passereau : « Il est fou. » Car il leur conseillait d’éblouir eux-mêmes leurs yeux, de tromper eux-mêmes leurs oreilles ; et ils auraient eu honte de faire ces choses, qui cependant étaient sages.

Et, leur dépit d’avoir manqué l’oiseau merveilleux ne faisant que s’accroître, ils restèrent profondément tourmentés ; tandis que l’homme au passereau, calme sous son pauvre toit, continua de caresser l’oiseau familier qu’il voyait beau par-dessus tout, dont la voix le charmait, et dont la possession lui procurait le grand trésor promis par le véritable oiseau merveilleux.

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