Quatorzième partie De quoi le bonheur est fait
Un jour, Pierre Aubry, le vieux vigneron, mon voisin, me parla ainsi :
« J’ai entendu souvent dire qu’il n’y a pas d’heureux dans ce monde, ou bien encore j’ai entendu demander, par des gens riches comme par des gens pauvres, par des vieux comme par des jeunes : “Qui est-ce qui peut se vanter d’avoir le bonheur ?”
« Et vous avez dû l’entendre comme moi, car si vous vouliez prendre un à un tous les gens d’un pays pour leur dire à chacun : “Toi, que désires-tu ?” je ne sais pas si vous en trouveriez beaucoup pour vous répondre : “Je désire rester comme je suis, avoir ce que j’ai et garder ma condition, sans y rien changer.”
« Comment cette chose se peut-elle faire ? Faut-il croire que le bon Dieu, qui a mis les hommes dans le monde, ait tout bonnement voulu fabriquer, en nous fabriquant, une armée de malcontents et de malheureux ?
« On y serait vraiment porté, en voyant ce qu’on voit, c’est-à-dire tant de gens qui devraient se trouver aises de leur sort, et qui en sont encore, comme on dit, à se ronger les esprits pour n’avoir pas ce qu’ils voudraient avoir.
« Mais, croyons-le bien, ce n’est pas le sort heureux qui manque aux hommes, mais les hommes qui manquent au sort heureux. La faute en est non pas au Créateur, qui a fait des quantités de biens de toute espèce pour nous les partager, mais à l’envie, à l’ambition, qui nous ferment les yeux et l’esprit sur ce que nous avons, pour ne nous les ouvrir que sur ce que nous n’avons pas.
« C’est ainsi que tout le mal est fait.
« Nous sommes pareils à des gens attablés les uns devant de la soupe, les autres devant de fines viandes, les autres devant des douceurs, et, repus de ce qui est sur notre table, nous passons le temps à dire : “Quand donc mangerai-je d’une autre pitance ?” Aucun ne songera à la bonne chance qui lui est échue d’avoir une table garnie n’importe comment, mais du moins de manière à lui ôter la faim : ce qui serait le bonheur pour beaucoup de gens, qui se lèvent le matin sans savoir si dans le jour il se trouvera, je ne dis pas une table dressée pour eux, mais tant seulement un morceau de pain pour qu’ils y mettent la dent.
« Ceux-là s’en vont en disant : “Ah ! si j’avais l’assurance de manger à ma faim tous les jours, je ne demanderais rien de plus.”
« Cette assurance leur vient-elle, les voilà aussitôt oubliant le temps où ils étaient coutumièrement sans la moindre pitance, et aussitôt disant : “Ah ! si j’avais seulement un bon logis, de beaux habits !”
« Le bon logis, les beaux habits leur sont-ils donnés, bien vite ils réclament autre chose, et toujours, toujours ainsi. C’est la manie de chacun. Jamais personne ne regarde au-dessous de soi ; toujours on a les yeux du côté plus haut que celui où l’on est. On ne sait ni se souvenir de ce qu’on a été, ni s’apercevoir de ce qu’on pourrait être, et l’on ne sait que trop envier la condition qu’on n’a pas.
« Oui, là est tout le malheur ; car du haut en bas des conditions diverses, on ne voit que gens lorgnant leur voisin, on n’entend que gens répétant : “Ah ! si j’étais comme un tel, si j’avais ce qu’il a !” Un tel en dit autant d’un autre ; de façon que, du haut en bas, il n’y a que gens enviant, désirant, se plaignant.
« Pourtant, comme il serait facile de montrer à la plupart des gens que ces désirs ne sont que luxe, ces envies que tracas inutiles, ces plaintes que bruits qu’ils devraient se dispenser de faire !
« Eh ! tenez, je vous en veux donner le témoignage par une chose qui m’est arrivée ces jours derniers, et qui m’a bien fourni la mesure de ce que nous pouvons appeler bonheur ou malheur.
« Et d’abord, je dois vous le dire, pour ma part, je ne suis aucunement de ceux à qui leur condition paraît mauvaise ou insuffisante, ayant toujours su estimer à leur prix les choses que le bon Dieu a bien voulu me permettre d’avoir, et n’ayant jamais pris la peine d’élever mes désirs chagrins vers celles que je n’avais pas, et dont je me suis toujours passé sans la moindre peine.
« En deux mots, ma sagesse, dont je ne tire pas vanité, mais profit, est, au contraire de celle de bien des gens, de faire cas de ce que j’ai et mépris de ce que je n’ai pas.
« Donc, l’autre jour j’entrai en visite chez un de mes garçons qui a pour dernière enfant une fillette de huit ans, qui est, comme vous pensez bien, ma chérubine, ma tout aimée : d’abord, parce qu’elle est ma petite-fille ; ensuite, parce qu’elle est aimante, jolie, mignonne ; et surtout par la première raison, qui serait bien suffisante pour valoir toutes les autres, à savoir qu’elle est l’enfant de mon enfant ; car il n’y a rien de plus fort que cette idée-là.
« J’entrai. Je vis ma bru tout effarée.
« – Qu’est-ce donc ? fis-je.
« – Ah ! c’est Pierrette, – à ce nom vous devinez bien que l’enfant est, de plus, ma filleule, – c’est Pierrette qui a mal.
« – Quel mal, mon Dieu !
« – Est-ce qu’on sait ; elle ne peut pas dire, ça l’a prise un peu après être revenue du verger, où elle avait mené son agneau brouter un moment. »
« Et moi de courir au lit du père et de la mère, où l’on avait couché la petite.
« Je la vois là, étendue, blême, dolente, n’ouvrant les yeux qu’à grand’peine ; elle, qui a coutume de me faire tant de fête quand j’arrive, de sauter au-devant de moi, de m’ouvrir ses petits bras, d’y prendre mon cou et de m’embrasser, et de me dire de ces gentils propos qui sont pour moi comme une musique du ciel. Rien, rien, rien !… Elle ferme l’oeil, elle ne me voit pas ; je l’embrasse, elle ne me rend pas mon baiser ; je lui parle, elle ne peut pas me répondre. On dirait qu’elle n’ait rien que le dernier souffle à rendre ; car elle pousse des soupirs qui semblent lui déchirer la gorge : si elle soulève un peu la tête, c’est pour la laisser aussitôt retomber lourdement, avec un abandon de corps mort.
« La mère arrive avec une tisane :
« – Tiens, bois. »
« Elle refuse en branlant la tête.
« – Il faut boire, ça te fera du bien.
« – Peux pas ! » répond-elle.
« Et, en effet, impossible de lui faire avaler la moindre gorgée. Quand la boisson touche ses lèvres, elle repousse de la main la cuiller, elle se débat, comme si on la brûlait… tant et si bien qu’il faut la laisser dans l’espèce de sommeil pesant où elle est perdue, accablée… Il n’y a qu’à la regarder, blanche comme un linge, étendue sur ce lit où elle ne bouge pas plus qu’une défunte.
« En tous cas donc, la première idée qui vient alors est de courir au médecin ; et vous pensez si je pus laisser à aucun autre le soin de faire le trajet de notre village au bourg, où l’on trouve l’homme de science. Vous me voyez retrouvant à ce propos mes fines et lestes jambes de quinze ans ; je vous assure bien qu’étant poussé par l’inquiétude je ne craignais personne pour la marche.
« Or me voilà parti, me voilà suivant la route assez longue, et, tout en hâtant le pas, Dieu sait si ma cervelle faisait du chemin à droite et à gauche, Dieu sait les pensées qui s’y pressaient en nombre !
« Et d’abord, pour sortir du pays, je rencontre d’ici et de là des pièces de terre qui sont à moi, et je me dis, alarmé que je suis sur la vie de ma fillette chérie : “Oh ! que je les donnerais de bon coeur à quelqu’un qui me dirait : Va chez toi, ta petite Pierrette n’a plus de mal.”
« Un peu après, je me tâte, moi vieux, moi bon à faire un mort, comme on dit, et je pense : Est-ce assez affligeant de songer que cette pauvrette, toute jeune, toute pleine de jeunesse et qui pourrait avoir tant de jours devant elle, soit maintenant peut-être aux portes du cimetière. Et de grand coeur, parlant au bon Dieu : Prenez mon sang, mon Dieu, prenez ma vieille vie, emmenez-moi, mais laissez ma chère enfant dans ce monde, dont elle est la douce fleur, dont elle est la gaieté…
« Plus loin, je vois une pauvresse, qui va mendiant, traînant avec elle une petite fille de l’âge de ma Pierrette, mais fraîche, gaillarde, éveillée, et je souris : Est-elle heureuse cette mendiante d’avoir sa fillette si bien portante !
« Que ne suis-je, moi aussi, réduit à quémander mon pain de porte en porte, mais à la condition de voir ma bien-aimée en gaieté, en santé !… Ah ! que si cette femme, si heureuse, pouvait me vendre un peu de la santé de son enfant pour la mienne, comme je payerais sans compter, même de mon dernier sou !…
« Tantôt, pensais-je encore, quand je suis entré chez mon fils pour le voir, je sentais qu’au sortir de ma visite je serais tout aise de trouver à la maison, en arrivant, le repas servi, et de m’attabler pour manger et boire de grand coeur ; l’appétit me poussait, l’idée d’une bonne soupe, d’un bon verre de vin et de quelque autre pitance me mettait à proprement parler l’eau à la bouche ; maintenant rien de ça ne me dit, ni ne me dirait. On servirait là devant moi tous les poulets ou gibiers de la terre que je n’approcherais pas de la table… On déboucherait les plus vieilles bouteilles que je n’y prendrais point garde, moi qui ai cependant coutume d’être assez accueillant pour les fins jus de sarment.
« Et que sais-je encore tout ce que je pensais, tout ce que je me disais…
« Tant fis-je des pieds, que j’arrivai au bourg, où par hasard je trouvai le médecin qui, avec sa voiture attelée, allait partir pour une tournée ; il me fait monter à côté de lui, et nous reprenons lestement le chemin du village.
« Lestement, dis-je, car le cheval de notre médecin a bon pied ; et pourtant je me surprenais trouvant que la bête était lente, qu’elle allait d’un train dont les minutes me semblaient des heures, car une minute perdue pouvait faire que nous arrivassions trop tard.
« Il faisait le plus beau temps de l’année, le soleil brillait clair sur les champs tout d’or et de verdure, les grillons dans les blés faisaient zi zi zi, de cette voix qui est si gaie ; les alouettes jetaient dans la grande route du ciel leur longue chanson, qui met comme des rayons de musique dans les rayons du soleil… En tout autre instant, j’aurais au fond de mon âme trouvé ça d’une beauté, d’une gaieté qui ne peut se dire ; mais non, ce soleil aurait dû, me semblait-il, s’éteindre, se cacher ; ces grillons, ces oiseaux auraient dû se taire pour prendre avec moi le deuil de mon coeur…
« Et plus nous allions, plus mon impatience devenait grande ; et plus tout ce que je voyais, tout ce que j’entendais me paraissait ennuyeux, fatigant, fâcheux.
« Enfin nous voilà à quelque distance du contour du chemin d’où l’on voit la maison de mon fils ; mes yeux se braquent vers la porte, où je pense voir quelqu’un se tenir pour nous annoncer peut-être qu’il n’y a plus rien à faire.
« Oh ! ce regard ! avec quelle force je le lançais, et le tenais arrêté sur cette porte !
« Mais, surprise ! qu’est-ce que je vois ? mon garçon qui en nous apercevant lève vivement son chapeau et le secoue en l’air en manière de joie… Il se retourne, il fait un signe dans la maison, et qu’est-ce que je vois encore ? Pierrette, ma petite-fille, oui, elle-même, qui vient toute riante, toute sautillante au-devant de la voiture.
« Alors vous pensez !… vous imaginez la fête qui soudain commence en mon coeur.
« – Est-ce là notre malade ? demande le médecin.
« – Vraiment oui ! » fais-je en riant et en pleurant tout à la fois… Et, dégringolant de la voiture sans attendre l’arrêt du cheval, je cours, je prends l’enfant dans mes bras ; je l’enlève, je la baise mille fois…
« Et tout s’égaye pour moi, tout s’éclaire, tout est en fête.
« Brille, brille, beau soleil !… chante, grillon ; chante, alouette ; le bon Dieu a guéri mon enfant !
« Et je m’agenouille, et je me signe ; et, ôtant mon chapeau : “Seigneur, vous êtes bon ; Seigneur, vous êtes saint ; mon coeur est à vous, Seigneur !”
« Je suis comme un fou ; j’entre, j’embrasse mon fils, et ma femme, et ma bru, puis j’embrasse encore Pierrette…
« La petite gourmande avait tout bonnement fait trop d’honneur aux reines-Claude du verger, et ça ne passait pas, et ça l’étouffait ; mais la nature s’était chargée du médicament, et il n’y paraissait plus.
« Le médecin s’en alla comme il était venu, et moi je me retrouvai avec tous mes bonheurs : l’appétit, les pièces de terre, la santé, et la belle jeunesse de mon enfant !
« Depuis, j’ai bien des fois songé à cette perte de mon bonheur retrouvé.
« J’ai vu une fois de plus de quoi le bonheur est fait ; j’ai appris une fois de plus à compter les richesses qu’on a et qu’on oublie trop quand on en a pris l’habitude, et j’ai d’autant gagné à cette épreuve qu’elle m’a montré mieux la valeur de tout ce que j’ai. Aussi ma prière est-elle chaque jour :
« Mon Dieu, laissez-moi ce que vous m’avez donné ; c’est tout ce que je vous demande. »
« Combien de gens pourraient ou devraient n’en avoir pas d’autre ! » Ainsi s’exprima le vieux vigneron.
Et j’ai trouvé que Pierre Aubry avait raison de parler ainsi. C’est pourquoi j’ai voulu redire ses propos.
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