Chapitre 1
C’était une veille de Noël. L’âge que j’avais cette année-là, je serais fort embarrassé de le dire. Un souvenir m’est resté bien présent pourtant. Je sais qu’en entrant chez mon condisciple Jeannotet, je heurtai rudement du front l’anneau d’une clef qu’on avait oubliée sur la porte. Front à hauteur de clef : mettons dix ans, ce sera me faire assez bonne mesure.
Jeannotet, dans la journée, m’avait dit : « Viens veiller chez nous ce soir, et tu verras… – Quoi ? – Ah ! quelque chose… »
Jeannotet avait accompagné ces derniers mots d’un haussement de lèvres, d’un écarquillement d’yeux si pleins de mystérieux sous-entendus que, m’approchant de lui, posant une main sur son épaule et attachant sur le sien mon regard avide.
« Qu’est-ce donc ? hein, dis-moi !
— Oh ! une bien belle affaire, va ! Tu n’as qu’à venir, et tu la verras. »
Il se rengorgeait avec une suprême suffisance.
« Oh ! tu sais, je m’en moque de ta belle affaire, si tu ne veux pas la dire. Ça m’est bien égal, après tout, garde-la ! » Et, montrant vivement le dos à Jeannotet, je fis trois pas pour m’éloigner, mais lentement, afin qu’il eût toute facilité de me rappeler.
Bonne politique : il se ravisa en effet. Je me retournai. Il me rejoignit d’un bond, car il brûlait de me conter son histoire, autant que moi de l’entendre. Alors, son bras mis sous le mien, et avec ce chuchotement qui est le bruit particulier révélant l’éclosion des grandes révélations : « Tu sais bien, n’est-ce pas, le pays de Notre-Seigneur Jésus-Christ, là-bas, loin, loin ?
— Oui, je sais, la Terre-Sainte.
— C’est ça. Tu sais bien que, quand le petit Jésus était tout poupon, la Vierge Marie allait laver à la fontaine de Jéricho les langes du berceau, de beaux linges bien blancs.
— Naturellement.
— Pour les faire sécher, quand elle les avait lavés, elle les étendait au soleil, sur les rosiers qui poussaient autour de la fontaine.
— Des rosiers ?
— Oui. Il y a bien longtemps de ça. Les langes ne sont plus étendus, mais les rosiers fleurissent toujours.
— Vraiment ?
— Oh ! mais ce ne sont pas des rosiers comme les nôtres.
— Je pense bien.
— Ils portent des fleurs toutes… toutes drôles. Les gens qui passent par là pour aller visiter, en dévotion, le tombeau de Notre-Seigneur, et qui voient ces roses, en prennent quand ils ne sont pas vus. Ils les rapportent ; alors imagine-toi…, devine… »
Ici Jeannotet hocha la tête superbement ; mais moi, impatienté :
« S’il faut deviner, je m’en vas.
— Oh ! je te le donnerais bien en mille d’ailleurs. Figure-toi donc que quand on les garde, bien pliées dans du papier mou, elles sont toutes sèches, toutes resserrées, et elles restent ainsi durant l’année entière ; mais quand vient la veille de Noël, qui est le jour de naissance de l’enfant Jésus, comme tu sais, on les met, la tige dans un verre qu’on a rempli d’eau de fontaine en disant un Ave ; et voilà que, par souvenir de son pays, en l’honneur de Notre-Seigneur, dont la bonne Vierge avait étendu les langes sur les rosiers, la rose commence aussitôt à s’ouvrir, à s’ouvrir… Et elle reste ouverte toute la sainte nuit, après qu’on l’a retirée de l’eau ; mais le lendemain elle se referme pour ne plus s’ouvrir que l’an suivant, à la même veille de Noël. Voilà.
— Tiens, tiens !
— Et si tu veux voir ça, tu n’as qu’à venir veiller chez nous ce soir.
— Bah ! bien sûr ?
— Oui, bien sûr. Ma mère a une de ces roses de Jéricho qu’un pèlerin lui a donnée. Elle l’a dans sa cassette, bien pliée dans du papier mou. Mais ce soir, comme c’est la veille de Noël, on la fera ouvrir.
— À quelle heure ?
— À sept heures.
— C’est bon ! »
Et l’important Jeannotet s’en alla recruter quelque autre futur témoin du prodige.
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