Chapitre 4
« C’est oublié, c’est fini ; il n’en faut plus parler », avait-on dit, avait-on répété, et très évidemment de la meilleur foi du monde, en se séparant ; et pourtant le soir, dans toutes les maisons du village, il n’était bruit que du dernier incident de la fête.
Ce qu’on avait oublié, c’étaient les agréables surprises ; ce qui était passé, bien passé, fini, bien fini, c’étaient les joies sans nombre éprouvées ; ce dont on ne parlait guère, c’étaient les friandises, les jouets distribués à profusion, c’était la bonne grâce, l’empressement, la douce et entraînante gaieté de la petite reine pendant la majeure partie de la journée. Mais ce dont on se souvenait fort bien pour en faire l’objet de maint commentaire, pour en tirer d’interminables conséquences, c’était le mouvement de mauvaise humeur de la petite Georgette.
À la vérité on n’abordait guère cette question qu’avec les plus formelles dispositions à l’indulgence ; on ne condamnait pas le fait, on semblait seulement s’étonner qu’il pût avoir eu lieu. On n’en concluait pas à la méchanceté de Georgette, on se demandait, au contraire, comment un coeur aussi bon, aussi généreux avait pu un seul instant faillir à sa bonté, à sa générosité coutumières.
Si même quelques esprits moins charitables, si quelques jaloux empêchés jusque-là par la sympathie universelle de traduire leur jalousie, voulaient voir dans ce fait la preuve que Georgette n’arrivait à paraître aimable qu’en faisant adroitement violence à un mauvais naturel qui cette fois s’était révélé malgré elle, aussitôt mainte voix s’élevait pour réclamer contre cette sévère façon de voir.
Georgette enfin se trouvait partout bien plus chaudement défendue, excusée, qu’accusée, que blâmée. Partout où l’on discutait ce malheureux oubli de son charmant, de son adorable caractère, l’on arrivait à reconnaître d’une commune voix qu’au fond la chose ne valait guère qu’on y prît garde, qu’on la discutât. Chacun, en se rangeant sincèrement à cette clémente opinion, semblait se promettre de ne plus jamais revenir sur une erreur que Georgette avait d’ailleurs aussitôt rachetée, effacée par un franc et prompt mouvement de repentir. Et l’on se séparait en disant encore : « Il n’en faut plus parler. »
Peut-être même n’en parla-t-on plus en effet, mais on en avait parlé : c’était assez, c’était beaucoup trop, hélas ! pour la renommée jusque-là si pure, si belle, si entière de Georgette, – de Georgette, entendez-vous bien, et non plus déjà de la petite reine ; car il est à remarquer que, du moment où la perfection de son caractère avait pu être mise en cause, on avait instinctivement cessé de donner à la fille de la Farlotte ce gracieux titre qui témoignait de tant de perfections. Et comme l’impression en quelque sorte involontaire du premier jour ne s’effaça que lentement, il arriva qu’à l’époque où l’événement fut réellement oublié, et alors qu’on aurait dû continuer à désigner Georgette par son joli surnom, l’habitude en était perdue.
De l’avis de tous, il y avait encore dans le village une enfant très belle, très bonne, très charitable pour les pauvres gens, qui s’appelait Georgette ; mais il n’y avait plus de petite reine.
La Farlotte s’étonnait, s’affligeait que l’honneur qu’on faisait à sa fille au temps où elle était pauvre lui fût refusé alors que, riche, elle usait le mieux possible de la richesse ; et comme, par tous les moyens, la mère et la fille tâchaient de faire que l’habitude perdue fût reprise et que tous leurs efforts étaient vains :
« Pourquoi donc n’appelle-t-on plus ma Georgette comme on l’appelait auparavant ? s’avisa de dire un jour la Farlotte, non sans laisser voir un douloureux dépit, – se peut-il qu’on ne lui ait pas encore pardonné cette misère, cette vétille que chez toute autre enfant on n’eût qu’à peine relevée ?
— Vous vous trompez, Farlotte, – lui répliqua un vieillard qui était comme le patriarche du pays, où ses avis jouissaient d’une sentencieuse autorité, – votre fille est pardonnée, bien pardonnée. Mais rappelez-vous bien qu’on a eu quelque chose à lui pardonner, et ne vous étonnez ni ne vous plaignez de ce qui arrive. Oui, sans doute, on lui a fait une grosse affaire d’une vétille que chez toute autre on eût à peine relevée… Mais pourquoi aussi était-elle la petite reine, c’est-à-dire l’enfant qu’on croyait incapable de rien faire qui pût choquer ou déplaire ? Elle s’est oubliée un instant… Ah ! tant pis pour elle !… il ne fallait pas qu’elle s’oubliât.
« Plus on monte, vous le savez, Farlotte, et plus la chute devient facile et dangereuse. C’est pourquoi, quand on est haut, bien haut, il faut surtout songer à se bien tenir. Si les honneurs, – j’entends les honneurs véritables, – n’étaient pas si malaisés à mériter, il n’y aurait pas tant de plaisir à les obtenir ; mais quand on les a et qu’on veut les conserver, il faut d’autant plus veiller sur soi que ces honneurs sont plus grands. Dans ce monde, rien ne se donne pour rien ; tout est le prix de quelque chose : extrêmes honneurs, c’est extrême joie, mais c’est aussi extrême vigilance. Heureux, bien heureux donc, ceux qui peuvent être entièrement vigilants ! »
Ainsi parla le vieillard.
Depuis, ah ! que de fois j’ai été à même de reconnaître la sagesse de ses paroles !
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