‹ Contes et récitsChapitre 24 sur 25 · Chapitre 4

Chapitre 4

Ici le souvenir de la transition n’est plus pour moi bien précis, ce que je m’explique par l’absorption de mon jeune esprit en de difficiles pensées. Toujours est-il que ma mémoire retrouve tout à coup l’image d’un homme de haute taille qui portait l’habit sacerdotal et dont la voix vibrait grave et pénétrante.

Il avait parlé : nous nous étions à peu près tous retournés vers lui. Et si je n’ai pas retenu ses propres paroles, au moins n’en ai-je jamais oublié le sens.

« Miracle, dites-vous, mes enfants ? Je ne voudrais pas vous blâmer d’avoir eu la foi, puisque tout est faisable à Dieu ; puisqu’il peut demander témoignage de sa grandeur au brin d’herbe des champs, comme aux astres du firmament.

« Il y a miracle, en effet… ; mais non le miracle que vous pensez. Miracle plus beau, plus touchant peut-être encore que celui qui vous cause tant d’étonnement ; miracle de tendresse, de prévoyance maternelle, que l’auteur de toute tendresse, de toute prévoyance a voulu que cette petite plante accomplît après sa mort ; car elle est morte, bien morte, voyez-vous, cette plante, et non cette fleur, comme vous l’appelez. »

Le prêtre avança la main et enleva la rose de Jéricho : « Il n’y a là ni rose ni rosier, continua-t-il, ce que vous prenez pour une tige est une racine : cet ensemble de brindilles que vous prenez pour les pétales singuliers d’une fleur singulière sont les rameaux d’une chétive plante qui trouve sa maigre existence dans les sables arides d’Arabie ou de Judée.

« Elle est la proche parente de cette giroflée qui vit dans les fentes de nos vieux murs, de cette ravenelle qui au printemps brode de jaune le tapis vert de nos blés, et de cette bourse-à-pasteur qui toute l’année dresse ses petites fleurs blanches et ses petites gousses en coeur le long de nos chemins… Voyez, au bout de chaque rameau, voilà autant de chapelets de menues gousses à deux cornes. Si je presse fortement sur l’une de ces gousses, – il en écrasa une, non sans peine, entre ses ongles, – j’en fais sortir deux ou trois petites graines brunes. Voyez.

« Eh bien ! c’est à l’avenir de ces graines que le Créateur a pensé, et c’est pour elles qu’a lieu le miracle.

« La plante naît à la saison nouvelle, elle grandit, elle fleurit ; oh ! une floraison sans le moindre luxe, à peu près comme notre bourse-à-pasteur ; quatre courts pétales blancs, puis la gousse se forme…, puis le soleil dessèche la petite plante sur le sol desséché…, et les vents passent, qui la déracinent, qui la roulent de sables brûlants en sables brûlants…

« Si alors les gousses s’étaient ouvertes, si les graines s’étaient répandues, éparpillées, qu’en adviendrait-il, perdues qu’elles seraient dans ces plaines embrasées, dont elles doivent former à peu près la seule végétation ?

« Mais point : la gousse, très épaisse, très résistante, reste fermée ; et la plante, en se desséchant, se resserre, se contracte d’autant plus que la chaleur est plus grande. Et le souffle torride la pousse, la roule du nord au midi, du midi au nord.

« Bien repliée sur elle-même, cachant, enveloppant, dérobant sa chère, sa fragile descendance, la voyez-vous passer, cette mère en qui la mort a laissé vivre ce suprême sentiment de protection ?

« Elle va, elle va. – Enfin elle s’arrête. – Où donc ? – Dans quelque pli du sol que suit un filet d’eau, dans un creux resté humide : ou bien encore c’est que la saison pluvieuse est venue.

« Elle s’arrête. Alors se produit ce que vous venez de voir, et qui se fût produit bien mieux si vous eussiez mouillé la plante tout entière.

« De l’eau, de l’humidité : c’est le lieu, c’est le moment propice pour que la mère confie enfin à la terre, qui en fera autant de plantes nouvelles, ces graines, ces trésors jusque-là si bien gardés, si jalousement protégés.

« Les bras s’ouvrent, les gousses s’amollissent, les graines sortent ; la terre les reçoit, et… le miracle de protection maternelle est accompli… »

Ainsi parla le prêtre.

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