Sixième partie Le poisson d’avril
Je pouvais avoir une douzaine d’années. Un de mes camarades, un peu plus âgé que moi, m’avait rendu victime d’une de ces innocentes mystifications qu’on appelle vulgairement poisson d’avril.
Sous quel prétexte ce mauvais plaisant m’avait-il fait faire, sans raison, deux lieues à travers champs ? Je ne saurais plus le dire ; mais toujours est-il que, revenant déçu, dépité, il me sembla que ce serait pour moi un dédommagement si je pouvais faire supporter à autrui quelque déconvenue pareille à la mienne.
J’avise de loin un petit voisin, – et, soit dit à ma honte, le meilleur de mes camarades, – qui tenait à la main un gros morceau de galette dorée, dans lequel il mordait avec les marques du plus vif enthousiasme, et je me dis : Voici ma revanche !
Le choix de cette victime était d’autant plus coupable que le succès du tour que je voulais jouer à l’enfant reposait sur la connaissance que j’avais de son bon coeur.
Aussitôt donc je prends ma course dans la direction de mon petit ami, et, passant près de lui, j’affecte un air affairé. J’avais bien jugé que Pierre, – c’était le nom de l’enfant, – ne manquerait pas de remarquer ma hâte, et voudrait en connaître le motif.
Ce que j’avais prévu arriva.
« Où cours-tu donc si vite ? demanda Pierre.
— Je vais chez nous chercher du pain ou même de la galette, s’il y en a. »
(J’appuyai avec intention sur ce mot de galette.)
« Tu as donc pris grand’faim comme cela tout d’un coup ?
— Non ! aussi n’est-ce pas pour moi, la galette ? »
(Je n’appuyai pas moins que la première fois sur le mot.)
« Pour qui, alors ?
— Pour un pauvre petit qui est là-bas au pied de la croix des trois chemins, et qui pleure en disant qu’il n’a rien mangé depuis hier. Si tu voyais comme il est pâle !… mais il ne faut pas que je m’arrête : il m’attend. »
Je n’eus pas besoin d’en dire davantage pour être certain que mon conte allait produire l’effet que j’en attendais : car, à peine eus-je parlé de ce prétendu affamé, que je vis Pierre cesser de mordre dans sa galette.
Pour donner toutefois une plus complète apparence de véracité à mes paroles, je continuai de courir vers notre maison, où je n’entrai que pour pouvoir observer tout à mon aise les événements. Par la fenêtre du premier étage on dominait la campagne, et, entre autres points, le chemin conduisant à cette croix au pied de laquelle le petit pauvre était supposé m’attendre. J’allai m’installer à cette fenêtre et je guettai.
Je vis le trop bon Pierre se diriger d’abord lentement du côté de la croix. Il se retournait de temps en temps comme pour savoir si je venais ; mais, arrivé à un détour où il dut croire que je ne pourrais plus l’apercevoir, il se mit à courir de toutes ses jambes, et ne s’arrêta qu’à quelque distance de la croix, c’est-à-dire lorsqu’il put constater l’absence de l’enfant qu’il espérait y trouver.
Je laisse à penser si je fus ravi de la figure qu’il fit en n’apercevant personne à l’endroit indiqué. Pourtant, après être resté un instant immobile, il reprit courage, poussa résolument jusqu’à la jonction des chemins, et monta même sur les degrés de la croix, pour regarder de plus haut dans toutes les directions.
Lorsque enfin il se fut bien assuré que ses recherches étaient vaines, je le vis revenir, la tête basse, le pas traînant. Quittant en toute hâte mon observatoire, je me portai gaiement au-devant du mystifié ; et d’aussi loin que je crus pouvoir me faire entendre : « Est-il bon, le poisson d’avril ? dis-je à Pierre ; j’avais envie de t’apporter une poêle pour le faire frire.
— Quoi ! fit Pierre de l’air le plus sincèrement ébahi, ce n’était qu’une attrape ?
— Comme tu dis, et une bonne, j’espère. Mais ne l’avais-tu donc pas déjà compris ?
— Non, répondit-il avec une candeur bien faite pour m’ôter tout le plaisir que je m’étais promis en combinant cette malice, non, je ne l’avais pas compris.
— Qu’as-tu donc cru alors ?
— J’ai cru que le bon Dieu avait fait s’en aller le petit pour me punir.
— Te punir ! et de quoi ?
— De la pensée méchante que j’avais eue, en courant vers la croix pour faire à ta place la bonne action dont tu m’avais parlé. »
Quelle fut ma honte à cette réponse, quels furent mes regrets d’avoir causé une telle déception à un coeur aussi franchement bon, on le comprend.
Remarquant que Pierre gardait machinalement à la main ce morceau de gâteau que, quelques instants plus tôt, je l’avais vu attaquer avec tant d’empressement : « Pierre, lui dis-je, pardonne-moi et mange ta galette.
— Non, répondit-il, je n’ai plus faim ! »
Et comme, en ce moment, nous passions devant une cour de ferme, où picoraient plusieurs ménages de coqs et de poules, il fit tranquillement de son beau quartier de galette appétissante une poignée de miettes qu’il jeta à ce petit monde bruyant et avide.
Pierre ne paraissait nullement me garder rancune ; mais ma sottise me pesait au coeur, et je dis à mon petit camarade que je ne serais pas tranquille avant qu’il m’eût accordé mon pardon.
Il ne comprenait pas l’importance que je donnais à ma mauvaise action : je lui expliquai comment j’avais été conduit à la commettre.
Alors il me demanda, avec l’air du plus naïf étonnement, si ma mère ne m’avait jamais dit ce que la sienne lui répétait souvent : qu’il ne faut pas rendre le mal, même à ceux qui l’ont fait.
« Oh ! si, répondis-je, ma mère me l’a dit maintes fois ; mais je l’avais si complètement oublié que j’ai pu songer à me venger du coupable sur l’innocent. Tu vois donc bien que j’ai besoin de ton pardon.
— Allons ! dit-il en m’embrassant, n’en parlons plus, et soyons bons amis toujours. »
Nous restâmes, en effet, les meilleurs amis du monde ; mais, en dépit du pardon sincère de Pierre, je fus longtemps sans pouvoir mordre de bon appétit dans un morceau de galette, et, même à présent, je ne saurais goûter à un gâteau sans avoir le coeur encore un peut serré, comme le jour où j’eus la triste idée d’être méchant envers celui qui, de sa vie, ne l’avait été envers moi.
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