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Cinquième partie Le cinquième sou

« Entrez, Messieurs ; entrez, Mesdames ! venez voir la belle pièce qui va être jouée sur le beau théâtre. On paye ce qu’on veut. Entrez, Messieurs ; entrez, Mesdames, on va commencer. »

Or le beau théâtre sur lequel devait se jouer cette belle pièce, venait tout bonnement d’être installé par trois de mes petits camarades et moi, dans un réduit ouvrant sur une grande cour commune à tout un voisinage ; une petite table renversée sur une chaise en formait la charpente, et quelques oripeaux la décoration. La pièce, en était imprimée dans un livre, que l’un de nous avait reçu en prix. Quant aux personnages, deux ou trois poupées empruntées, peut-être de force, à nos soeurs, allaient en faire l’office. Nous devions, en lisant tour à tour dans le livre, donner aux acteurs la parole qui leur manquait.

Quoi qu’il en fût de la salle, du théâtre et de la troupe, nous n’en criions pas moins à qui mieux mieux, sans trop nous demander si toutes les promesses de notre pompeuse annonce seraient tenues : « Entrez, Messieurs ! entrez, Mesdames ! venez au beau théâtre, voir la belle pièce, etc. »

C’est qu’après tout il pouvait bien se faire que l’exécution de la pièce ne fût pas en elle-même le principal objet de nos préoccupations, car il me souvient que tout en disposant le théâtre, et tout en appelant le public, qui ne se pressait guère d’arriver, l’un de nous se mit à dire :

« Ce sera bien le moins si nous ne gagnons pas un sou chacun.

— Oh ! oui, répliquèrent les autres.

— Un sou, d’ailleurs, c’est quelque chose, reprit le premier.

— Je crois bien ! firent les autres.

— Avec mon sou, moi, je sais bien ce que je ferai.

— Et moi donc !

— Et moi donc !

— Et moi donc !

— Avec mon sou, je veux acheter une image.

— Tiens ! c’est comme moi.

— Et comme moi !

— Et comme moi !

— Oui, mais moi, je veux une image de soldats.

— Ah ! moi, c’est une image d’animaux.

— Moi, une image de saints.

— Moi, une image de maisons.

— Ce n’est pas, reprit encore le premier, que je fasse fi des autres images. Non ; mais avec un sou on ne peut pas en acheter de deux sortes. Sans quoi, j’achèterais bien aussi des animaux, des soldats, des saints, des maisons. »

Nous fûmes tous d’un avis semblable au sien.

« Eh bien ! dit-il, savez-vous ce que j’imagine ?

— Non, quoi ? voyons.

— C’est bien simple. De son image chacun fera quatre parts, et nous troquerons entre nous une part de soldats pour une part de maisons, une d’animaux pour une de saints, et ainsi de suite. De cette façon, ce sera à peu près comme si chacun de nous avait acheté quatre images.

— Oh ! la bonne idée ! »

Et nous voilà tous transportés de joie à la pensée de ce fraternel partage ; nous en oubliions presque de répéter : « Entrez, Messieurs ; entrez, Mesdames ! etc. »

Enfin pourtant le public se laissa allécher par nos promesses. Il s’en alla, j’en suis sûr, émerveillé des décors, de la pièce, des acteurs. J’ai encore dans les oreilles le bruit des bravos, des cris, des trépignements. Toujours est-il que, le spectacle achevé, restait à partager la recette, renfermée dans une petite boîte servant de tirelire.

Nous comptâmes : cinq sous !

Cinq sous : quelle fortune !

Mais nous n’étions que quatre. Comment diviser ce cinquième sou, ou à qui l’attribuer ? Grand embarras. Que dis-je embarras ? querelle. Que dis-je querelle ? batterie, oui, batterie dans toutes les formes.

Unis par l’espérance, nous avions été divisés par la richesse. Nous allions nous quitter dépités, colères, brouillés et meurtris, quand une bonne idée vint à l’un d’entre nous : « Donnons le cinquième sou à un pauvre. »

Cette bonne pensée amena une réconciliation générale ; on se mit en quête d’un pauvre, qui, hélas ! fut bientôt trouvé ; et le plaisir qu’il nous montra à recevoir notre petite aumône fut la meilleure joie de la journée.

Si l’on pensait toujours aux pauvres on ne connaîtrait guère l’embarras des richesses.

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