Chapitre 1 Mon petit chien Fidelis
J’avais dix ans lorsque la mort du curé de notre paroisse, du bon abbé Montardey, me fit héritier et propriétaire de son chien, un petit lévrier noir comme un corbeau, à qui il avait donné le nom latin de Fidelis – Fidèle en français – que j’eus soin de lui conserver.
Tout d’abord, c’était à la servante de M. Montardey, à Mlle Catherine, que Fidelis était échu en partage ; mais Catherine jugea le cadeau trop gênant pour elle.
« Un animal qu’il faut nourrir, surveiller, avoir toujours à ses côtés, pour lequel il faut payer des impositions, ce qui est le comble !
— C’est peu de chose, ces impositions.
— Et puis, il faut vous dire, mam’zelle Victorine, j’ai l’intention de me retirer dans mon village. Que ferais-je ici, à Bar, maintenant que notre pauvre cher monsieur le curé n’est plus ? Je ne peux songer à me replacer : je suis trop vieille. J’ai acheté une petite maison à Haironville, mon pays natal…
— Oui, vous me l’avez dit. Et une très jolie maison, paraît-il.
— Oh ! ce n’est pas riche, c’est loin d’être un palais ! Ce n’est qu’une chaumière, mais située au bon air, tout entourée d’arbres, tapissée de verdure, avec un grand pré par derrière pour mes deux vaches, car j’ai aussi deux vaches. Je vivrai là tranquille avec ma sœur Pélagie, dont le mari vient précisément d’avoir sa retraite.
— M. Berniquet, le facteur rural, le facteur de Saudrupt, si je ne me trompe ?
— C’est cela même, mam’zelle Victorine. Depuis trente-sept ans qu’il use ses souliers sur les routes et grimpe et descend tous les jours les côtes – et Dieu sait s’il y en a de fameuses dans ce pays-là ! – il a bien le droit de se reposer, lui aussi, n’est-ce pas donc ?
— Certainement. Un bien digne homme, votre beau-frère, ajouta ma tante. Il est très aimé dans tous les alentours de Saudrupt.
— Oui, mam’zelle, et je ne doute pas d’être heureuse auprès de ma sœur et de lui. Or, imaginez-vous, ils possèdent justement un chien de garde, un magnifique terre-neuve, appelé Carabi. C’est assez d’un !
— Soit ! Je comprends. Mais, objecta ma tante, ne pourriez-vous confier Fidelis à votre neveu ?
— À « not’ Elphège » ? Il a bien d’autres choses à faire, d’autres chiens à fouetter, c’est le cas de le dire, que de s’occuper de celui-là ! Vous savez, mam’zelle Victorine, qu’Elphège vient d’entrer en apprentissage chez M. Forgeot, le sculpteur ?
— Je sais, Catherine ; mais cela ne l’empêcherait pas…
— Puis, je dois vous l’avouer, il n’aime pas les chiens, not’ Elphège, celui-là en particulier : il le trouve capricieux, paresseux, gourmand, ah ! gourmand ! »
C’était lui-même, mais sans comparaison, un singulier type que mon camarade Elphège Courtelot. Je dis : mon camarade, bien qu’il fût mon aîné de plusieurs années. Mais, quoique vigoureux de corps, grand, élancé, bien découplé, Elphège avait comme l’esprit en retard, l’intelligence comprimée et mal éveillée. Il bégayait, en outre, et ce défaut n’était sans doute pas étranger à ces lenteurs de compréhension et de jugement.
L’abbé Montardey s’était de son mieux efforcé de remédier à ce vice de prononciation. Il avait conduit Elphège à Paris, l’avait fait examiner et traiter par des médecins spécialistes, mais sans le moindre résultat : le neveu de Mlle Catherine bégayait toujours et de plus belle.
Ce bégaiement présentait deux particularités curieuses, et qui, assure-t-on, sont assez fréquentes chez les personnes affligées de cette infirmité.
Elphège Courtelot, quand il chantait, – et il avait une très belle voix, à tel point que, les jours de fête, M. le curé le faisait « chanter aux orgues » avec le fils de l’organiste, M. Serval, un ex-élève du Conservatoire, – cessait de bégayer : ses hésitations et embarras de langue ne se produisaient que lorsqu’il parlait ; et, plus il était ému et pressé de parler, moins il parvenait à s’exprimer, plus sa langue résistait, s’alourdissait et se paralysait.
Aussi arrivait-il parfois que Mlle Catherine ou M. le curé, en voyant Elphège ainsi ânonner et barguigner, lui suggérait l’idée de chanter pour se faire comprendre. Il entonnait alors sur un air quelconque ce qu’il avait à dire, et les mots lui sortaient des lèvres sans aucune difficulté et coulaient de source.
Je me souviens qu’un dimanche matin, après la messe, ma grand’mère m’ayant envoyé porter une corbeille de fruits, de nos belles reines-claudes, à M. le curé, qui avait justement ce jour-là du monde à déjeuner, je fus témoins d’une scène bien drôle et qui amène encore le rire dans mes yeux, quand je me la représente.
Occupée aux préparatifs du festin, Catherine allait, venait, se démenait dans sa cuisine, et était, comme on dit, dans tous ses états.
« Aide-moi donc un peu ! Rends-toi utile ! criait-elle à Elphège. Tiens, descends vite à la cave, et va tirer le vin.
— Ou… ou… oui, ma… ma… ma tante ! »
Il se munit du panier à bouteilles et partit au galop.
J’allais me retirer, dans la crainte très plausible de gêner Catherine, quand survint M. l’abbé Hériot, le premier vicaire, qui m’arrêta pour me demander des nouvelles de ma grand’mère.
Il était en train de me faire son éloge, de me parler de sa proverbiale charité, de son dévouement envers tous les malheureux de la paroisse, lorsque soudain nous vîmes accourir Elphège tout essoufflé, haletant, bouleversé.
« Ma… ma… ma… ma tante ! Le… le… le… ro… ro… ro… ro…
— Chante donc, nigaud ! Chante, puisque tu ne peux pas parler ! » interrompit Catherine avec impatience.
Immédiatement Elphège obéit, et voici ce que nous entendîmes fredonné sur l’air de : Il pleut, il pleut, bergère :
« L’robinet du tonneau
Vient d’se casser, ma tante !
Le vin coul’ dans la cave
Et se répand partout ! »
†
Catherine se débarrassa donc de Fidelis en l’offrant à ma tante Victorine, qui, à défaut d’Elphège, l’accepta sans se faire prier davantage. Elle aurait eu trop gros cœur de voir errer à travers les rues de notre ville de Bar, abandonné de tous, sans pâtée et sans niche, le chien de notre défunt pasteur.
Ma tante Toto demeurait, ainsi que moi, chez ma grand’mère, dans notre vieille maison de la rue du Tribel, proche du chevet de l’église Saint-Étienne, et, un soir d’avril, en revenant de la prière, elle nous arriva, suivie tant bien que mal de M. Fidelis.
« J’ai pensé à toi, m’annonça-t-elle. C’est pour toi, ce petit chien-là. »
À l’opposé d’Elphège, je raffolais des chiens, et ce fut par un cri de joie que je répondis à ma tante.
« Quel bonheur ! Moi qui en désirais un depuis si longtemps ! Oh ! merci, merci, Toto !
— Oui, mais c’est à une condition !
— Laquelle ?
— Nous n’aurons pas à nous occuper de cet animal. Toi seul en auras la garde, seras chargé de le promener, de le soigner…
— Et je te promets qu’il le sera, soigné ! Tu verras, Toto, tu verras ! »
J’étais dans le ravissement, et, sur-le-champ, je m’appliquai à me montrer digne de la preuve de confiance qui m’était donnée, à remplir de mon mieux mon rôle de protecteur et de maître.
Malheureusement, en dépit de son nom, Fidelis était bien le moins constant, le moins reconnaissant, le plus « infidèle » et le plus ingrat de tous les lévriers, voire de tous les représentants passés et actuels de la race canine.
Ainsi que l’avait remarqué et déclaré Elphège Courtelot, il n’obéissait qu’à un seul penchant : la gourmandise.
Comme nous ne menions pas grand train chez nous, qui vivions surtout de laitage, d’œufs et de légumes, et que la viande était son régal, à lui, il ne tarda pas à connaître les bonnes maisons du quartier, celles où l’on faisait grasse et copieuse chère, et à s’y faufiler et s’y implanter.
Petit à petit, il nous délaissa de la sorte, s’installa chez nos voisins les Marson ou les Baudelot : j’avais beau le rappeler, beau crier et beau faire ; il m’échappait toujours.
« Fais donc attention à Fidelis !
— Mais, ma tante, ce n’est pas ma faute…
— Il est défendu de laisser les chiens errer dans les rues en ce moment : il y en a d’enragés ; si le nôtre – le tien – est rencontré par la police, il risque fort d’être conduit à la fourrière. »
C’est ce qui finit par lui advenir un jour d’été.
Frédéric de Marson, qui achevait alors ses classes au lycée, ayant eu vent de la chose, s’empressa d’aller réclamer M. Fidelis et le ramena à ma grand’mère. Mais elle refusa de le reprendre, alléguant ma continuelle négligence et mon incurie notoire.
« Puisque tu as eu la complaisance de te déranger tout exprès pour ce chien, je t’en fais cadeau, dit-elle à Frédéric. Il est d’ailleurs continuellement chez vous, bien plus à vous qu’à moi…
— C’est vrai, madame Curel.
— Eh bien ! garde-le tout à fait, Frédot ! »
Mais, avant de se séparer de nous, M. Fidelis fut le héros d’une aventure que je veux vous conter.
†
Mon infidèle Fidelis se montrait très familier avec tout le monde. Volontiers il allait flairer les jambes des passants, les suivait, les cajolait, comme s’il eût attendu d’eux quelque aubaine. Apercevait-il une porte ouverte ? Vite il entrait, pour voir sans doute s’il n’y avait rien à croquer, lécher ou ronger par là.
À l’extrémité de notre rue du Tribel, près de la terrasse dite des Grangettes, habitait à cette époque un officier en retraite, M. le commandant Péchoin, qui vivait très retiré, et sortait à peine. Je me souviens cependant de l’avoir deux ou trois fois rencontré, et je me rappelle encore ses longues redingotes noires, à la boutonnière ornée d’un large ruban rouge, et surtout sa haute taille, une taille exceptionnelle et vraiment gigantesque.
M. Péchoin avait un ami, un ancien compagnon d’armes, le commandant Berlurot, qui, étant devenu sourd, avait, lui aussi, pris sa retraite, et s’était installé dans une propriété qu’il possédait aux environs de Nancy.
Il y avait cinq ans que ces deux braves ne s’étaient vus, quand une affaire de succession appela M. Berlurot à Paris ; il écrivit sur-le-champ à son ami Péchoin qu’il profiterait de ce voyage pour s’arrêter à Bar-le-Duc entre deux trains : – « le temps de te serrer la main, mon bon vieux ! »
M. Péchoin de répondre aussitôt que cela ne suffisait pas, et qu’on renouvellerait bien mieux connaissance à table.
« Tu arrives justement à onze heures, l’heure du déjeuner : je compte sur toi sans faute. »
Au jour fixé et à l’heure dite, le commandant Berlurot arrivait à Bar, et se dirigeait vers la rue du Tribel et les Grangettes, au sommet de la Ville-Haute.
Il venait d’atteindre la demeure de M. Péchoin, et allait tirer le pied de biche de la sonnette, lorsque mon petit chien Fidelis, qui rôdait dans ces parages, s’approcha gentiment de ce visiteur en sautillant, se courbant et dodelinant de la tête, comme pour le saluer et lui faire bon accueil.
M. Berlurot répondit à ces avances par quelques caresses :
« Ah ! le bon toutou ! comme il est gentil ! »
Et ils étaient déjà tous les deux dans les meilleurs termes, quand Fanchette, la servante de M. Péchoin, accourut ouvrir la porte.
Fidelis, selon la coutume de ses pareils, eut soin d’entrer le premier, et le commandant Berlurot ne douta pas un seul instant que ce chien n’appartînt à l’ami Péchoin.
Celui-ci, de son côté, ainsi que sa domestique, ayant vu M. Berlurot arriver en compagnie de ce petit lévrier noir, furent convaincus qu’il en était le maître.
Quant à Fidelis, comme il flairait partout autour de lui de tièdes et délicieuses émanations, les irrésistibles fumets d’un plantureux festin, il n’avait garde de demander à s’en aller ; au contraire, il attendait avec la plus vive impatience le moment de prendre part au régal.
Il arriva, ce bienheureux moment ; et voilà mon Fidelis assis sur ses pattes de derrière, tout près de la table, aux pieds des deux convives, et les regardant tour à tour d’un œil avide, anxieux, suppliant…
M. Berlurot, le premier, se laissa attendrir.
« Cela fera plaisir à Péchoin, pensa-t-il ; cela lui prouvera que je m’intéresse à son chien : il a l’air de tant l’aimer ! »
Et il passa à Fidelis l’os de sa côtelette.
Un instant après, Fidelis, ayant croqué et expédié cet os, reprit sa place et renouvela ses muettes, mais éloquentes supplications.
« Tiens, mon toutou ! » dit M. Péchoin, en lui présentant à son tour les restes de sa côtelette.
« Cela fera plaisir à Berlurot, ajouta-t-il en lui-même. Il faut qu’il soit positivement entiché de son chien pour l’emmener ainsi avec lui en voyage, le traîner partout !… C’est cependant bien incommode en chemin de fer !… »
Aux débris de côtelette succédèrent des os de poulet, des morceaux de pain trempés dans la sauce, voire des languettes de viande, quantité de succulents reliefs, dont l’insatiable et fortuné Fidelis se délectait et se pourléchait.
Jamais il ne s’était trouvé à pareille fête.
À mesure qu’il se voyait ainsi bien traité, il s’enhardissait, devenait plus quémandeur et plus entreprenant. Il ne se bornait plus à implorer du regard ses deux maîtres ; il allait de l’un à l’autre, du bout de sa patte leur grattait le mollet, ou bien se dressait contre leurs jambes, s’appuyait sur leurs genoux, afin de se rappeler sans relâche à leur généreux et compatissant souvenir.
C’est ce qui le perdit : qui veut trop avoir...
« Allons, à bas ! à bas ! » finit par crier le commandant Péchoin.
Et comme Fidelis ne tenait pas compte de l’injonction et continuait à se hausser et à manœuvrer la patte :
« À bas ! reprit le commandant. Eh mais ! il est bien familier, ton chien !
— Tu dis ? demanda M. Berlurot, qui avait toujours l’oreille dure.
— Je dis que tu as bien mal élevé ton chien.
— Quel chien ? Je n’en ai pas ! riposta l’ami Berlurot en écarquillant les yeux.
— Eh bien… et celui-ci ? fit M. Péchoin en indiquant Fidelis.
— C’est le tien !
— Mais non, il n’est pas à moi ! Il est entré avec toi… Je l’ai bien vu ! Comment ! Il ne t’appartient pas ?
— Pas du tout ! Je croyais qu’il était à toi ! »
Sans plus discourir, M. Péchoin se leva, allongea un vigoureux coup de pied à cet intrus de Fidelis, et le chassa à coups de serviette hors de la maison.
« Ouste ! Ouste ! À la porte ! S’introduire comme ça… C’est un peu violent ! Effronté ! Vilaine bête ! Allons, dehors ! Ouste ! »
Tout en rampant et en s’enfuyant, Fidelis dut se dire qu’on ne peut jamais se fier aux hommes, qu’ils changent d’opinions et de manières vraiment sans rime ni raison, tournent à tout vent comme des girouettes.
Mais qu’importe ! Il était repu à éclater, avait merveilleusement déjeuné.
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