Chapitre 2 Le bon Maginot
Rencontre imprévue
Alfred Maginot – un des plus obligeants, des plus dévoués et des meilleurs de mes camarades du lycée de Bar-le-Duc – passait pour n’avoir pas de chance, et était journellement victime de quelque accident ou de quelque mystification. Sans cesse, il lui arrivait des aventures ou mésaventures, à ce bon Maginot.
Un jour, une après-midi de jeudi, voulant franchir une haute palissade qui bordait le canal, il prit si mal ses mesures qu’il s’accrocha par l’extrémité de son pantalon au sommet d’un des pieux de cette palissade, et demeura ainsi suspendu, la tête en bas, les jambes en l’air, jusqu’à ce qu’un passant survînt – les passants étaient peu fréquents dans ces parages – et le tirât de cette très critique position.
Une autre fois, comme il pêchait à la ligne dans ce même canal, près du pont-levis de Triby, je ne sais comment il fit son compte, mais, en lançant sa ligne, il réussit à se lancer en même temps qu’elle dans le canal, et, sans le père Kessler, le pontier, qui accourut à ses cris, Maginot n’en serait très probablement pas sorti vivant.
Une autre fois encore, il devait assister au mariage d’un de ses parents, à Vitry-le-François ; il s’endormit durant le trajet, dans son coin de wagon, et ne se réveilla qu’à Château-Thierry, ce qui l’empêcha de prendre part à cette fête de famille, où il devait, je crois bien, remplir le rôle de garçon d’honneur.
Enfin, continuellement et partout, ce pauvre Maginot n’effectuait rien comme tout le monde et était le héros de contretemps ou de catastrophes.
Ajoutez à cela que Maginot, peut-être même précisément à cause de sa bonté et de sa douceur, était très fréquemment en butte à nos malices et à nos farces, et nous servait – il faut bien l’avouer, hélas ! – de souffre-douleur et de « tête de Turc ».
Je me souviens encore du mauvais tour que lui joua un de ses voisins de classe, Edmond Garnier.
Maginot portait, ce jour-là, des bottines neuves ; gêné par l’une d’elles, qui était trop étroite, il ne put résister à l’envie de l’ôter, et d’alléger ainsi sa souffrance. C’était en été, durant une leçon d’histoire de M. Jamont. Garnier ayant aperçu sous la table cette bottine vide, isolée et comme égarée, se baissa, la ramassa, et… On ne sut jamais bien exactement ce qu’elle devint et par où elle s’envola. Comme la fenêtre de la classe était ouverte, il paraît à peu près certain que ladite bottine fut lancée dans la rue.
Tant il y a qu’au roulement de tambour annonçant la fin de la séance et l’heure de la sortie, Maginot voulut se rechausser et ne trouva plus…
« Oh ! ! ! »
Ce fut toute une affaire, et qui se termina – lorsqu’on eut procuré à Maginot le moyen de rentrer chez lui autrement qu’à cloche-pied – par des éclats de rire et par cette singulière question que lui décocha un élève de seconde-sciences, Noël Toussaint, un des plus espiègles de la bande :
« Mais d’abord es-tu bien sûr que tu l’avais au pied en arrivant, ta bottine ? Es-tu bien sûr d’être venu avec ? »
C’est ce même Noël Toussaint, appelé vulgairement Nono, et célèbre alors par ses facéties et diableries, qui obligea une autre fois Alfred Maginot à traverser toute la ville vêtu d’une longue blouse sale et coiffé d’un chapeau à haute forme.
Voici comment.
Maginot, qui, à seize ans, possédait déjà la taille d’un homme, avait été jugé digne par sa mère de porter des chapeaux d’homme, et il ne sortait plus qu’en couvre-chef de cérémonie, en « haute forme » de soie, bien lissé, luisant, éblouissant et superbe.
Ah ! les prématurés « tuyaux de poêle », les gigantesques « tromblons » d’Alfred Maginot, à combien de tours, de niches et de plaisanteries ils ont donné lieu ! Ils ont fait nos délices, en ce temps-là !
Maginot et Toussaint se destinaient tous les deux à l’École Centrale, et chaque jeudi matin ils allaient prendre une leçon de dessin linéaire et de lavis chez M. Rauch, le professeur du lycée et des cours industriels, alors domicilié rue d’Entre-Deux-Ponts. Cette leçon durait trois heures, de neuf heures à midi, et, pour ne pas tacher leurs vêtements avec l’encre de Chine, le bleu de Prusse, la gomme-gutte ou le carmin, nos futurs ingénieurs enlevaient jaquettes ou vestons, et s’affublaient d’amples blouses grises, qu’ils laissaient chez M. Rauch, et qui finissaient par être zébrées de coups de pinceaux ou de tire-lignes, tigrées de toutes les couleurs, dans le plus étrange et le plus pitoyable état.
Un jour, sous prétexte qu’il y avait du monde à déjeuner chez lui et qu’on l’attendait, Nono Toussaint abrégea la séance et partit à onze heures et demie, en emportant la jaquette de son condisciple. Quand ce dernier voulut s’en aller à son tour et tout d’abord reprendre son vêtement de ville, il eut beau chercher et fouiller partout…
Plus de jaquette !
Il lui fallut se mettre en route tel quel, suivre la rue d’Entre-Deux-Ponts, la plus fréquentée de Bar, surtout à cette heure de midi, où les ouvriers quittent les usines et ateliers ; longer toute la rue Rousseau, gravir la côte de l’Horloge et la rue des Ducs… Et tout le monde le regardait, le dévisageait.
« Nous ne sommes cependant pas déjà en carnaval ! » se disait-on.
Des gamins, une troupe de polissons, lui avaient emboîté le pas et chantaient en chœur :
Mardi gras,
N’t’en va pas !
Mardi gras !
· · ·
D’autres ajoutaient à ce refrain des locutions du pays, d’ironiques exclamations :
« Ô lequel ! ô lequel ! »
Et Nono Toussaint, embusqué tantôt ici, tantôt plus loin, jouissait du spectacle, le savourait en passionné dilettante, en gourmet connaisseur et génial inventeur.
†
Mais le plus mémorable épisode de la jeunesse de ce bon Maginot fut certainement la rencontre qu’il fit dans les bois de Véel, un jeudi du mois de mai, en compagnie de son inséparable camarade Nono Toussaint.
Les ours n’abondent pas dans nos forêts de l’Argonne et du Barrois, pas plus que dans toute la Champagne et la Lorraine ; je ne pense pas que, de mémoire d’homme, on ait jamais constaté la présence d’un de ces redoutables plantigrades en ces contrées, où les loups mêmes deviennent de plus en plus rares. Alfred Maginot, lui, trouva moyen d’en rencontrer un, un ours véritable, bien vivant, perché sur un chêne des bois de Véel, à une portée de fusil des dernières maisons de Bar.
Maginot avait passé l’après-midi à jouer aux quilles avec Toussaint dans un jardin que son grand-père possédait au-dessus des vignes de Caurotte, et tous deux s’en revenaient par les bois, comptant regagner la route par la rapide descente de la côte Morée, lorsque, non loin de cette côte, ils aperçurent une grosse masse noire qui se balançait dans les branches d’un arbre.
« Qu’est-ce que c’est que cela ? »
À leur approche, cette masse noire, ce fantastique animal, avait cessé de se mouvoir et s’était mis à les considérer.
« Mais c’est un ours ! » s’exclamèrent-ils ensemble.
Et les voilà de prendre, comme on dit, leurs jambes à leur cou et de dévaler la côte au triple galop, en criant : « Au secours ! Au secours ! »
Plus grand, mieux découplé et plus dégagé que son camarade, Nono Toussaint eut bientôt distancé Maginot, qui, selon sa constante habitude, jouait de malheur.
L’ours, en effet, n’avait pas voulu laisser partir ces promeneurs sans présenter ses civilités à l’un des deux tout au moins ; il s’était lancé à leur poursuite, et l’infortuné Maginot le sentait déjà sur ses talons.
Pour comble, il trébucha soudain contre une pierre et alla choir de tout son long dans le fossé.
C’était le cas de suivre l’exemple d’un de ces chasseurs d’ours célébrés par La Fontaine, de ce compagnon qui,
... plus froid que n’est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
Ayant quelque part ouï dire
Que l’ours s’acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Mais Maginot, qui possédait cependant mieux qu’aucun de nous ses fables de La Fontaine et de Florian, et avait obtenu deux années de suite le premier de récitation, ne songeait guère alors à se remémorer ces sages conseils. Il s’était remis debout, tout anxieux, tout tremblant, s’était adossé au talus, et quoique ne pouvant plus échapper aux attaques de l’ours, il avait machinalement, comme pour s’en garer, levé son bras, qui était armé d’une forte canne.
À ce geste, l’ours s’arrêta net, se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser.
Maginot, dont l’effroi commençait à faire place à l’ébahissement, laissa retomber son bras, et l’ours aussitôt de cesser sa valse et de se remettre à quatre pattes.
C’était un ours apprivoisé, un ours savant !
Il suffisait de lever la canne pour le voir se lever lui-même immédiatement et se livrer à des ébats chorégraphiques, interrompus dès que la canne s’abaissait.
Parvenu au bas de la côte, à l’angle de la grand’route, Nono Toussaint se retourna pour se rendre compte du sort de son malheureux camarade.
Jugez de sa stupeur : Maginot marchait à reculons, brandissant sa canne, comme un tambour-major, devant maître Martin, qui s’avançait en se dandinant, tournant sur lui-même de distance en distance, ou s’inclinant, puis se redressant et se rengorgeant.
Ainsi escortés de cette plaisante bête, Toussaint et Maginot arrivèrent devant le bureau de l’octroi.
En les apercevant, l’employé sortit de son poste :
« C’est l’ours des Lamberti ! s’écria-t-il. On le cherche partout !
— Je l’ai trouvé là-haut, dans les bois, répliqua Maginot tout fier et radieux. Il n’est pas méchant, n’ayez pas peur ! Nous sommes déjà comme une paire d’amis nous deux !
— Ah ! c’est au théâtre des Lamberti qu’il appartient ? fit Nono.
— Oui ; ils sont venus de Saint-Dizier pour prendre part à la foire de la Pentecôte, et, en débarquant sur la place, ce matin, ils ont constaté la disparition de leur ours, dont la cage était mal fermée. Ils ont aussitôt avisé la police, et tout à l’heure, j’entendais le père Sans-Façon, le tambour de ville, annoncer la chose et recommander aux habitants de faire attention. Deux des frères Lamberti sont même passés devant mon bureau, il y a un moment… Tenez ! je les aperçois encore dans les vignes, là-haut… Les voyez-vous ? Ils sont toujours en quête de leur pensionnaire. »
Et le préposé de l’octroi poussa un retentissant :
« Ohé ! Houp ! Houp ! »
Ce cri fit tourner la tête aux deux hommes. Ils étaient près d’atteindre le sommet du coteau de Caurotte ; mais, malgré l’éloignement, ils distinguèrent sans peine au-dessous d’eux, dans le fond de l’étroite vallée, l’objet de leurs recherches, et se hâtèrent de rebrousser chemin.
Les Lamberti étaient une famille de saltimbanques très populaire à Bar-le-Duc en ce temps-là. C’étaient de braves gens, que tout le monde estimait, et qui ne manquaient jamais de venir s’installer sur la place Reggio, lors de la foire de mai.
Les deux frères furent bientôt au bas des vignes, près de l’octroi, et tout d’abord ils passèrent une corde dans le collier de maître Martin, pour l’empêcher de prendre de nouveau la poudre d’escampette, s’il en eût éprouvé l’envie. Par un excès de précaution qui semblait inutile, vu la docilité et la douceur de l’animal, ils l’affublèrent même d’une solide muselière.
« Ah ! vagabond ! coureur ! C’est ainsi que tu nous brûles la politesse ! » disaient-ils en caressant l’épaisse et noire fourrure de l’ours, qui, à présent, comme s’il eût craint une correction justement méritée, courbait la tête devant ses maîtres et semblait tout penaud.
« Quel est celui de vous à qui nous devons d’être rentrés en possession de ce fuyard ? demanda l’un des frères Lamberti.
— C’est moi, m’sieu ! dirent à la fois les deux lycéens.
— Non, m’sieu, ce n’est pas lui, rectifia Maginot ; c’est moi seul qui ai ramené votre ours en le faisant danser comme ça avec ma canne.
— C’est moi qui l’ai aperçu le premier ! riposta Toussaint.
— Mais tu t’es vite sauvé !
— Toi aussi !
— Non, c’est…
— Enfin, interrompit l’aîné des Lamberti, nous vous remercions bien tous les deux, et, pour vous témoigner notre reconnaissance, vous n’aurez qu’à vous présenter à notre théâtre : vous aurez vos entrées gratuites chaque soir pendant toute la durée de la foire.
— Oh ! merci, m’sieu Lamberti !
— Merci, m’sieu !
— Nous en profiterons !
— Je l’espère bien, et tant que vous voudrez, jeunes gens ! »
Jamais aucune aventure de Maginot ne s’était aussi agréablement terminée.
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