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Chapitre 11 Les cent francs de Madame Ragé emphou Réfléchir avant d’agir

Mme Ragé ne fut pas peu surprise, en descendant de wagon, à la gare de Bar-le-Duc, de constater qu’il ne pleuvait pas.
Elle arrivait de Revigny, gentille bourgade située à quatre lieues de Bar, et, pour aller prendre le train, trois quarts d’heure auparavant, il lui avait fallu marcher, une bonne partie du chemin, courbée sous son parapluie tout ruisselant d’eau. Elle avait même songé un instant à différer son départ, tant la rafale faisait rage, à regagner la demeure de son frère, d’où elle sortait. Heureusement encore qu’elle avait rencontré sur sa route le père Léchaudel, le commissionnaire de Revigny, qui lui avait offert une place dans sa carriole et l’avait ainsi menée, abritée tant bien que mal, jusqu’à la station.

Et maintenant le vent s’était apaisé, des coins de ciel bleu apparaissaient, le soleil recommençait à briller.

« Ah ! on voit bien que nous sommes en plein mois de mars, dans la saison des giboulées ! » se disait-elle.

Mme Ragé était d’ailleurs enchantée de son voyage à Revigny. Elle était allée conduire sa fille Herminie chez son frère, bourrelier-sellier sur la place de la Mairie, et en même temps toucher, dans l’étude de MeDidelin, le notaire de l’endroit, une créance sur laquelle elle ne comptait plus, une centaine de francs dus jadis à son mari et réclamés en vain depuis plus de dix ans. Ces cent francs, elle les avait reçus en pièces d’or, cinq belles pièces toutes neuves, toutes luisantes et étincelantes, qu’elle avait aussitôt et précieusement renfermées dans son porte-monnaie.

Et, en évoquant ce tout récent souvenir, Mme Ragé glissa machinalement la main dans sa poche pour s’assurer que ledit porte-monnaie s’y trouvait toujours.

Mais non, il n’y était plus !

Elle s’arrêta net, fouilla de nouveau…

Ne l’aurait-elle pas laissé tomber dans le wagon ?

Vite elle rebroussa chemin, et, pendant que les voyageurs se dirigeaient vers la sortie, elle regagna en courant le compartiment qu’elle venait de quitter.

Il était vide. Mme Ragé l’explora d’un bout à l’autre dans tous les sens, se baissa pour regarder sous les deux banquettes…

Rien !

« Mon porte-monnaie a dû tomber là cependant, ruminait-elle ; ce n’est que là que je puis l’avoir perdu. Je l’avais encore tout à l’heure, en quittant Revigny, je me le rappelle parfaitement. Après l’avoir ouvert pour payer mon billet, je l’ai gardé dans ma main… Quelqu’un ne l’aurait-il pas ramassé ? Sûrement on a dû le ramasser ! Un voyageur est descendu derrière moi, un individu de petite taille, qui boitait… J’ai même cru un moment qu’il trébuchait, je me suis retournée… Pas du tout ! Il s’était courbé, avait étendu le bras, tenait quelque chose… C’était mon porte-monnaie ! Mais certainement ! J’y suis !

« Le chef de gare ! Je voudrais parler au chef de gare ! » conclut à haute voix et impérieusement Mme Ragé.

Dès qu’il comprit de quoi il s’agissait, le chef de gare invita la plaignante à renouveler sa déposition devant le commissaire de surveillance, qui se trouvait d’ailleurs à quelques pas de là, dans son bureau.

« Vous êtes bien sûre de ce que vous avancez, madame ? demanda le commissaire. Vous avez bien vu cet homme se baisser dans le wagon, puis se relever, un porte-monnaie à la main ?

— Vu de mes deux yeux, monsieur ! Comme je vous vois !

— Et cet homme est de petite taille, boiteux ?

— Boiteux, oui, monsieur.

— Vêtu comment ?

— Vêtu très pauvrement. Son paletot est tout râpé et a un col de velours éraillé et graisseux ; son chapeau, un ancien chapeau melon gris souris, n’a plus de forme ni de couleur…

— Cela suffit, madame, nous allons faire des recherches. J’ai bien votre adresse : Madame veuve Séraphine Ragé, rentière, rue du Jard, 5, à la Ville-Haute ?

— C’est bien cela, monsieur. »

Mme Ragé, qu’on désignait couramment sous le nom de « Mme Enragée » ou « la mère Enragée », habitait au rez-de-chaussée d’une modeste maison de cette rue du Jard, non loin de l’épicerie Lorain et presque en face de l’entrée du pâquis. On appelait et on appelle encore ainsi une ancienne esplanade plantée de tilleuls et d’ormes, située sur les hauteurs de la ville, sorte de jardin public abandonné, dédaigné des promeneurs élégants, qui lui préfèrent de beaucoup les bords du canal ou le boulevard de La Rochelle, mais que tous les gamins d’alentour connaissent bien et qui leur sert de lieu de récréation, de champ de course et de quartier général. Ah ! les bonnes parties qu’on y faisait, dans ce vieux pâquis ! Que de poursuites, de galopades endiablées, de jeux de cache-cache, de chat perché ou de dialoupe ! Que de cris, de querelles et de batailles !

Toute cette jeunesse et ce vacarme causaient le désespoir de Mme Ragé, l’énervaient, l’affolaient, la rendaient vraiment « enragée ». Sans cesse on la voyait, son balai à la main, s’escrimer contre ces garnements ; on l’entendait les apostropher :

« Mauvais sujets ! Polissons ! Ah ! si je vous attrapais ! Si j’en tenais un seulement ! Toi surtout, Varnerot ! C’est toi le plus mauvais, c’est toi qui entraînes toujours les autres ! Oui, je le remarque bien… Je le disais encore hier à ton papa… Méfie-toi ! je te tirerai les oreilles quand je te rencontrerai, mon fi ! »

Mme Ragé était célèbre alors dans toute notre Ville-Haute par sa brusquerie, ses quintes d’humeur, ses violences de langage, ses incartades et bourrasques perpétuelles.

La modération et la circonspection n’étaient nullement son fait ; elle ne savait ce que c’était que réfléchir, observer et peser ses paroles ; pour employer une expression locale qu’on lui appliquait encore volontiers : c’était une évallonnée.

De retour au logis, elle s’empressa de compter à tous ses voisins et voisines, au cordonnier Husson, à l’épicier Lorain, à Vosgien le boulanger, au tambour de ville Pichancourt, dit Sans-Façon, à M. Juminel, le suisse de la paroisse, à la sacristine, Mlle Sophie Cabaillot, à tous les passants, à tout chacun, le vol dont elle avait été victime, et naturellement elle ne manquait pas de délayer et enjoliver son récit.

« Oser commettre un tel larcin en plein jour, publiquement, à votre nez, en quelque sorte ! Il faut une audace ! Car autant dire qu’il me l’a arraché de force, mon porte-monnaie, c’est tout comme ! Il y a vraiment sur terre des êtres bien dangereux, des criminels, qu’on ne saurait trop châtier !

— Mon Dieu, madame Ragé, répliquait doucement et avec son air placide le brave père Lorain, attendez au moins que la culpabilité de votre voleur soit démontrée !

— Si ce n’était pas lui ? ajoutait de sa voix nasillarde, traînante et solennelle, le tambour de ville Sans-Façon.

— Comment ! Vous doutez ?… Ah ! par exemple !

— Mais, madame Ragé, il ne cesse de nier, lui ! objectait M. Sans-Façon.

— Il proteste sans relâche, de toutes ses forces ! » ripostait M. Lorain.

La police n’avait pas tardé, en effet, à mettre la main sur le voyageur suspect, le petit boiteux, si nettement et véhémentement dénoncé par Mme Ragé.

C’était un ouvrier tailleur qui, n’ayant pu se procurer d’ouvrage à Châlons ni à Vitry, était venu en chercher à Bar-le-Duc.

On l’avait découvert dans une chétive auberge de la rue de Saint-Mihiel, À la descente des Mariniers, et, comme on avait trouvé sur lui une somme de quatre-vingts francs en pièces d’or, en pièces neuves précisément, on l’avait arrêté.

Cette somme, s’obstinait-il à déclarer, provenait de ses économies. C’était tout son avoir, ses seules ressources. Il avait amassé ce modeste pécule à Reims, en travaillant spécialement pour des ouvriers de fabrique, qui lui donnaient leurs vêtements à ravauder ; malheureusement la besogne avait fini par manquer. C’est alors qu’il était parti.

Mais, en présence des énergiques assertions de Mme Ragé, le juge qui avait mission d’instruire l’affaire, M. Houzelot, crut devoir retenir le petit tailleur – Jean-Gaspard Sloot, natif de Delft – et on le conduisit en prison, en attendant la continuation de l’enquête.

« Monsieur, ne cessait-il de répéter dans son baragouin, où il mélangeait à plaisir le hollandais, le flamand et un semblant de français ; – monsieur le juge, je vous jure, je suis innocent ! Ce n’est pas moi qui ai dérobé le porte-monnaie de cette dame : j’étais bien avec elle dans le wagon, je me le rappelle, je la reconnais ; je suis bien descendu derrière elle ; mais je n’ai rien ramassé par terre ni ailleurs, absolument rien ! Elle se trompe, monsieur le juge !

— Mais cet argent, ces quatre pièces d’or ?

— Je les ai gagnées à Reims, mises petit à petit de côté.

— Je vous ferai observer qu’elles sont toutes neuves, que la plaignante déclare que ce sont celles-là mêmes qu’elle a reçues de MeDidelin, le notaire de Revigny.

— Ce n’est pas possible, monsieur le juge, je vous l’affirme, je vous le jure ! Elles sont bien à moi. Je suis un honnête homme, qui n’ai jamais fait de tort à qui que ce soit ! » protestait sans relâche l’infortuné petit tailleur.

Or, le dimanche suivant, vers les neuf heures et demie du matin, Mme Ragé s’apprêtait à se rendre à la messe paroissiale, quand M. Lorain lui apporta diverses fournitures d’épicerie qu’elle avait commandées la veille.

« Dépêchons-nous, monsieur Lorain, je suis déjà en retard, et par ce mauvais temps… Quelle pluie, hein ? Ça tombe à verse. C’est fâcheux pour un dimanche, surtout que depuis mon retour de Revigny, depuis mercredi dernier, il a fait si beau !

— Effectivement, on aurait cru l’hiver fini… Et voilà les giboulées qui recommencent.

— Posez tout sur la table, interrompit Mme Ragé. C’est cela ! Attendez ! Je sors avec vous : je n’ai que mon parapluie à prendre. »

Et comme, après avoir fermé sa porte, et au moment de s’engager dans la rue, notre loquace et remuante dame ouvrait son parapluie, le même qu’elle avait emporté à Revigny, quelque chose s’en échappa, qui vint choir aux pieds de M. Lorain.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? fit celui-ci en se baissant. Un porte-monnaie !

— Mais c’est le mien !

— Celui que vous réclamiez ?…

— C’est… c’est vrai ! » balbutia-t-elle.

Et comme elle l’entr’ouvrait :

« Voici vos cent francs ! Ils y sont bien… Vos cinq pièces d’or !

— Oui, je… c’est…

— Heureusement qu’il a plu aujourd’hui, madame Ragé, continua le père Lorain, et que vous êtes obligée de sortir, autrement vous ne vous seriez pas encore aperçue de la chose, et vous continueriez à accuser ce pauvre diable… Votre porte-monnaie – c’est bien facile à comprendre – a glissé dans l’intérieur de votre parapluie l’autre jour, votre parapluie que vous veniez de fermer en montant en wagon, et que vous teniez entrebâillé contre vous. Vous n’avez pas eu besoin de le rouvrir en arrivant à Bar, puisqu’il faisait beau temps, comme vous venez de le rappeler, et, sans la pluie de ce matin, vos cent francs seraient encore cachés là ! »

Ces cent francs, il fallut, sur le conseil même de M. le juge Houzelot, les verser au petit tailleur pour l’indemniser du préjudice que lui avait causé Mme Ragé avec ses accusations aussi imméritées qu’acharnées.

« Il m’avait pourtant bien semblé le voir…

— Ah ! vous dites « semblé » à présent, tandis qu’auparavant vous n’hésitiez pas, vous prétendiez formellement et affirmiez mordicus l’avoir vu, vu de vos propres yeux, ramasser votre porte-monnaie. Je vous engage, madame, acheva M. Houzelot, à vous montrer une autre fois plus circonspecte et mieux avisée, à ne pas oublier l’antique devise de notre contrée : Plus penser que dire, et, par suite, surtout quand il s’agit de l’honneur d’un de vos semblables, à mûrement réfléchir avant d’agir. »

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.