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Chapitre 10 Monsieur Martin-Pêcheur

Le mensonge est un bien vilain défaut, qui joue souvent à ceux qui en sont affligés de fort désagréables tours. C’est leur punition, et quand un menteur est ainsi pris au piège, nul ne le plaint d’ordinaire, et chacun en glose et s’en amuse.

J’en vis un exemple il y a de longues années, près de quarante ans, mais le souvenir de l’aventure m’est encore aussi présent à l’esprit que si elle datait d’hier.

J’avais à cette époque la passion de la pêche à la ligne, et, malgré la grande différence d’âge qui existait entre nous, je m’étais lié avec un de nos voisins, un aimable et placide rentier, qui professait les mêmes goûts que moi, et, comme moi, ne quittait pour ainsi dire pas les bords de notre rivière de l’Ornain ou le talus du canal. C’était là d’ailleurs que nous nous étions rencontrés et avions peu à peu fait ample connaissance.

Il s’appelait M. Martin ; mais, pour le distinguer de ses homonymes, assez nombreux dans la ville, on n’avait pas tardé à adjoindre une épithète à son nom et à le baptiser, d’après la plus constante de ses occupations, M. Martin-Pêcheur.

Il pouvait avoir alors une soixantaine d’années. C’était un homme de taille moyenne, bien pris, vert et vigoureux encore, aux cheveux grisonnants, aux joues couleur de brique et toujours très méticuleusement rasées. Quoique n’ayant guère l’apparence martiale, il sortait de l’armée, où il avait rempli dans les bureaux – intendances ou ambulances – je ne sais quel emploi, et il vivait de sa pension de retraite.

Tant il y a qu’aussitôt hors de fonctions, à peine installé dans notre voisinage, au sommet de la Grand’Rue ou rue des Ducs, M. Martin se consacra tout entier – sauf, bien entendu, durant le temps prohibé – à la pêche à la ligne. Ce goût et cette ardeur pouvaient sembler d’autant plus étonnants qu’ils n’étaient encouragés par rien et que presque toujours notre pêcheur rentrait bredouille.

Mais quels beaux coups il avait manqués ! Que de superbes brochets, de magnifiques truites, d’admirables perches, d’incomparables carpes avaient toujours happé ses amorces, rompu ses lignes, emporté ses hameçons !

« Ah ! il s’en est fallu de bien peu !… »

C’était plaisir de l’entendre narrer ses quotidiennes prouesses et ses non moins continuelles déceptions. Il y mettait un accent de vérité qu’on ne pouvait méconnaître, tout à fait persuasif, émouvant et entraînant : comme beaucoup de ses pareils, M. Martin-Pêcheur finissait par être convaincu tout le premier des mensonges qu’il débitait, par croire que « c’était arrivé ».

Plus que personne Mme Martin – une petite femme toute courte et toute ronde, qui ne sortait jamais qu’en chapeau et endimanchée, et était toujours prête à se remuer, à se trémousser et à sautiller, malgré ses cinquante printemps et son obésité – était accoutumée aux fantasques récits de son mari, et elle ne riait et s’en gaudissait sans scrupule, à son nez, sinon à sa barbe.

« En attendant, tu ne nous rapportes jamais rien ! Pas même une petite friture ! concluait-elle volontiers.

— Mais, ma bonne, ce n’est pas ma faute, répliquait-il invariablement. Ah ! si je ne les laissais pas échapper, tu verrais ! tu verrais ! »

Un matin de septembre, M. Martin-Pêcheur reçut une lettre d’un de ses neveux, juge de paix dans le nord du département, du côté de Montmédy, qui l’informait de son arrivée pour le lendemain et de son intention d’aller lui demander à déjeuner. Les deux époux se firent fête de recevoir ce parent, qu’ils affectionnaient beaucoup et n’avaient pas vu depuis plusieurs années. Sur-le-champ, Mme Martin composa le menu du déjeuner en question et se promit de le soigner.

« Nous aurons, dit-elle, un poulet rôti à la broche : je commanderai un pâté chez Gromaire, un de ces succulents pâtés…

— Et moi, je vais aller à la pêche ! s’écria M. Martin. Les truites abondent entre Savonnières et Longeville, assure-t-on ; si je pouvais en attraper une d’une livre ou deux…

— Ce serait trop beau ! acheva madame avec un de ses fins sourires habituels.

— Oui, moque-toi de moi ! À ton aise ! riposta monsieur sans se fâcher. Je vais m’efforcer de te convaincre que je ne suis pas si maladroit…

— Il est temps, mon ami ! »

Jusqu’à quatre heures de l’après-midi, M. Martin-Pêcheur erra, ligne en main, le long de la rivière, entre les saules qui la bordent au-dessus du village de Savonnières, notamment autour des belles fosses, réputées si poissonneuses, qu’on rencontre dans ces parages.

Il n’avait encore capturé qu’un chétif goujon et venait de se poster à un tournant, près de la fosse dite « la Grande-Brèche », quand il vit venir à lui un braconnier et maraudeur – un bribeur en patois local – célèbre dans la contrée, et qui répondait au nom de Coquillard.

Tisserand de son métier, mais métier qu’il n’exerçait que par intermittence et rarement, Ulysse Coquillard passait le plus clair de son temps à rôder dans les bois, à plonger dans les biefs du canal et les trous de la rivière, et ne vivait guère que du produit de ses chasses illicites et de ses pêches clandestines. Il avait du reste, à cette époque, de nombreux imitateurs et concurrents, les Garnerot, les Jean le Malabre, etc… qui trouvaient, comme lui, dans nos forêts de Massonges et du Haut-Juré, aussi bien que dans l’Ornain, la Saulx et le canal, leurs moyens d’existence préférés.

Coquillard s’approcha de M. Martin, le salua poliment et  lui demanda s’il était content de sa pêche, « si cela mordait ».

« Pas fort ! répondit l’autre tristement, en exhibant son unique et piètre capture. Voilà tout ce que j’ai pris, tenez, Coquillard, et je suis ici depuis ce matin !

— Diantre ! En effet, vous n’avez pas de chance, m’sieu Martin. Il y a cependant du poisson de ces côtés !

— C’est ce que tout le monde prétend, et je serais très désireux d’en avoir aujourd’hui la preuve par moi-même. J’ai demain mon neveu à déjeuner, et je voudrais lui offrir une jolie pièce, un beau brochet, par exemple, ou une truite…

— Je comprends cela ! C’est tout naturel. Allons, il ne faut pas désespérer, m’sieu Martin, ça viendra peut-être. Bon courage ! »

Et Coquillard continua sa marche, et disparut bientôt derrière les saules trapus, échelonnés le long des méandres de l’Ornain.

Mais son souhait ne se réalisa point : la nuit tombait, l’heure de plier bagage sonna, M. Martin-Pêcheur n’avait pour tout butin que son infortuné goujon.

Il s’en retournait mélancoliquement, et néanmoins se disposait sans doute déjà à conter à sa femme, comme toujours, ses mirifiques exploits, inaccomplis et ratés comme toujours aussi, lorsqu’il s’entendit appeler derrière lui : « M’sieu Martin ! M’sieu Martin ! »

C’était Coquillard, qui accourait, tout essoufflé.

« J’ai votre affaire, m’sieu Martin ! Deux belles truites !… »

Et il ouvrit un sac de toile, où l’on entrevoyait deux poissons enveloppés d’herbe.

« Elles pèsent bien deux livres chacune.

— Une livre tout au plus, rectifia M. Martin, empressé déjà de déprécier la marchandise pour la payer moins cher. Et combien en voulez-vous ? ajouta-t-il.

— Dix francs, m’sieu Martin.

— Vous plaisantez, Coquillard. À ce prix, mon garçon, vous pouvez les garder pour vous, vos truites ! » dit M. Martin-Pêcheur en tournant les talons.

Mais Coquillard le ressaisit.

« Combien en offrez-vous ?

— Quatre francs, pas un liard de plus.

— Oh ! Vous n’auriez pas le cœur… Regardez-les donc.

— Je les ai bien vues.

— Soupesez-les un peu.

— Inutile, je me rends bien compte… Je vous en donne quatre francs, Coquillard, et c’est plus cher encore que je ne les paierais chez un marchand de la ville.

— Vous n’êtes pas raisonnable, m’sieu Martin.

— C’est vous, Coquillard, qui ne l’êtes pas !

— Vous qui avez du monde à recevoir demain !

— Précisément ! Vous abusez de la situation…

— Mais non, m’sieu Martin, mais non, je n’abuse pas. Je ne me permettrais pas avec vous… La preuve, donnez-moi cinq francs, et l’affaire est conclue. Osez dire que je ne suis pas accommodant !

— Allons, tenez », fit M. Martin-Pêcheur, décidé à en finir, en tirant de sa poche une pièce de cent sous qu’il glissa dans la main du braconnier.

Il reçut en échange les deux truites, les enferma précieusement dans son panier, puis reprit son chemin et ne tarda pas à réintégrer sa demeure.

Il était tout fier, tout joyeux et radieux.

À peine entré, il appela sa femme, et, clignant malicieusement de l’œil, frappa du plat de la main sur son panier, qu’il portait en bandoulière.

« Ah ! ah ! tu vas voir ! tu vas voir !

— Qu’y a-t-il donc ?

— Tu vas voir ! » répéta-t-il triomphalement.

Et il étala les deux poissons sur la table de la cuisine.

« Sont-elles belles, hein ? »

Mme Martin n’en croyait pas ses yeux et demeurait tout interdite. Jamais elle n’avait assisté à pareille fête.

« Deux… deux truites !

— Oui, deux ! Et de taille, de poids ! Soupèse-les un peu », ajouta-t-il, comme venait de lui dire à lui-même Coquillard quelques minutes auparavant.

« Comment as-tu fait ? bégaya-t-elle.

— Imagine-toi, j’étais près de revenir il y a une couple d’heures, je n’avais encore autant dire rien pris, quand je m’avisai de pêcher à l’amorce vive… tu sais ? avec du fretin, un véron, pour appât. À peine avais-je lancé ma ligne à l’eau… j’étais à la Grande-Brèche… je sens une très forte résistance, je pique ferme, crac ! et je retire… celle-ci, tiens ! Je regarnis mon hameçon, je rejette ma ligne… »

Ici l’orateur, qui, habitué à mentir et à se duper lui-même, s’exprimait avec toute l’assurance que donne la vérité, fut interrompu par un violent coup de sonnette.

« Qui peut venir nous déranger si tard ? » murmura Mme Martin en se dirigeant vers la porte.

C’était Ulysse Coquillard.

« Madame, m’sieu votre mari s’est trompé. Il m’a donné une pièce fausse… On vient de me la refuser à la minute…

— Une pièce ?…

— Fausse, oui, madame. J’étais allé chez Tissopin, le marchand de tabacs du bas de la Grand’Rue ; mais il s’en est aperçu aussitôt… Je viens d’essayer de la glisser à l’épicier du coin, là, au père Lorain ; mais, lui aussi a reconnu tout de suite… Pas mèche !… Elle est en plomb, madame ! Examinez-la !

— Je ne sais ce que vous me chantez, interrompit Mme Martin en congédiant ce vagabond. Il y a erreur. Mon mari ni moi ne vous avons rien donné. »

Mais Coquillard ne lâchait pas ainsi la partie, et il se mit à riposter si vivement et à crier si fort, que toutes les fenêtres d’alentour s’ouvrirent bientôt, et les passants commencèrent à s’attrouper devant la maison.

« Erreur ? Erreur ? Vous prétendez… Non, madame, il n’y a pas erreur ! C’est bien m’sieu Martin qui m’a remis cette pièce il y a un instant… Nous étions dans la côte de Polval… Appelez-le ! Demandez-lui ! Je n’ai pas d’autre monnaie sur moi, pas d’autre pièce que la sienne. Donc impossible de confondre ! Et elle est bien en plomb : voyez vous-même ! Tenez, je vais appeler le père Lorain… Il ne faut pas nier ! Si m’sieu votre mari était là… »

Quand M. Martin-Pêcheur se décida à se montrer, ce fut, je vous prie de le croire, avec la plus penaude et piteuse mine qu’on puisse imaginer.

« Donne-lui cinq francs, dit-il tout bas à sa femme, et qu’il nous débarrasse…

— Mais pourquoi cet argent ?

— C’est pour les truites, madame ! hurla Coquillard, c’est moi qui les ai vendues à m’sieu votre époux…

— Que me parliez-vous plus tôt ! s’exclama Mme Martin. Tout s’explique à présent ! Voici une autre pièce, ajouta-t-elle en remettant cinq francs au braconnier, et elle est bonne, celle-ci, je vous le garantis. Vérifiez-la de près…

— Oui, madame, merci bien.

— Et bien le bonsoir, ajouta Mme Martin en refermant l’huis. Ah ! c’était pour les truites que tu as si dextrement prises à l’amorce vive ? continua-t-elle en toisant son mari et en éclatant de rire. Je me disais aussi : « C’est drôle ! Lui qui rentre toujours avec son panier vide… Enfin, le hasard est si grand ! » Ah ! c’était pour ces deux truites ! Mais, à ce prix-là, mon ami, j’en aurais trouvé de bien plus belles au marché. Une autre fois, je t’en supplie, laisse-moi les acheter moi-même. »

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