Chapitre 3
A la nouvelle d’une expérience dont ils étaient prévenus par l’invitation même du docteur, les trois honorables gentlemen et la respectable veuve Wycherly ne s’attendaient pas à une récréation bien extraordinaire, ils ne soupçonnaient rien de plus que le supplice d’une pauvre souris emprisonnée sous la cloche d’une machine pneumatique ou l’examen d’une toile d’araignée à l’aide de microscope.
C’était ordinairement par des exercices de ce genre que le docteur avait la prétention d’amuser ses convives, réservant pour les gens de science les grandes expériences ou la découverte des secrets qu’il arrachait à la nature martyrisée.
Sans ajouter une parole, le docteur traversa la chambre dans toute sa longueur à pas comptés, prit méthodiquement le fameux grimoire à fermoirs d’argent, et, l’ayant posé sur la table, auprès du vase dont le liquide sembla frémir, il l’ouvrit avec une sorte de respect et montra, entre deux de ses pages, une fleur desséchée qui avait été une rose, mais dont les feuilles et les pétales aplatis et d’une couleur bistrée semblèrent vouloir tomber en poussière au contact des doigts du docteur.
— Cette rose, dit-il d’une voix faible comme s’il eut craint de la briser d’un souffle, ou plutôt parce que l’émotion rendait sa parole mal assurée, cette rose fleurissait il y a plus d’un demi-siècle.
Regardant alors le portrait flétri qui lui faisait face, et étendant ses mains agitées par un mouvement fébrile, il poursuivit, la voix tremblante :
— C’est par toi qu’elle me fut donnée, Sylvia Ward, ma chère fiancée ; je l’ai placée sur mon cœur qui t’a gardé un souvenir fidèle et impérissable. Depuis le jour de nos fiançailles elle dormait dans les pages muettes de ce livre.
Les paroles du docteur, qui d’habitude étaient froides et légèrement railleuses, jetèrent ses auditeurs dans une stupéfaction telle que si le portrait lui avait donné la réplique, ils en auraient été moins étonnés. Et comme si quelque chose de surnaturel semblait s’agiter derrière leurs sièges, le brave colonel lui-même, qui aurait encore marché, s’il l’avait fallu, contre des canons chargés, ou même armer son bras d’une épée pour faire respecter une femme, le brave colonel Killigrew n’osa pas retourner la tête.
Cependant le docteur, un peu moins ému, continua avec plus d’énergie dans le geste et dans la voix :
— Que ne puis-je, après cinquante années, te rendre la vie et la jeunesse comme je vais rendre à cette fleur son parfum et ses couleurs !
Ces derniers mots, bien que prononcés avec un grand sérieux, firent cesser le charme de l’évocation qui les avait précédés. La veuve Wycherly, qui avait failli s’évanouir quelques minutes avant, retrouva sa présence d’esprit et l’usage de sa langue pour s’écrier :
— Comment, docteur ! pourquoi ne me dites-vous pas qu’il est possible à mon visage couvert de rides de retrouver la fraîcheur qu’il avait autrefois ?… Vous voulez vous moquer de nous, en vérité ; nous avez-vous fait venir dans cette intention ?
Le docteur Heidegger n’était pas de ces savants qui parlent une heure pour vous expliquer ce que votre œil verra en quelques secondes, et qui vous gâtent ainsi tout le plaisir de l’imprévu et de la surprise ; il parlait le moins possible, avec discrétion, et laissait à la science le soin d’impressionner l’esprit des spectateurs.
— Voyez, dit-il simplement, sans même songer à répondre au flux de paroles inutiles de la veuve Wycherly.
Et, soulevant le couvercle du vase, il posa doucement la rose sur le liquide. Elle parut d’abord voguer à la surface, comme si elle ne pouvait en absorber l’humidité ; mais bientôt un indéfinissable phénomène se produisit : les pétales aplatis et desséchés parurent se gonfler, se ranimer et prendre une teinte rosée, comme si la fleur se réveillait du sommeil de la mort, les petites branches de feuillage commencèrent à verdir comme si une sève inconnue courait dans toutes les fibres, la transformation s’accomplissait à vue d’œil, et, en quelques secondes, la rose d’un demi-siècle parut aussi fraîche que le jour où Sylvia Ward l’avait détachée de son corsage pour la donner à son bien-aimé. Elle était à peine épanouie et ses feuilles délicates, d’un rose pâle, s’arrondissaient autour de son calice humide où perlaient deux ou trois gouttes de rosée, étincelantes et limpides.
— Ah ! c’est véritablement une charmante surprise, s’écrièrent les amis qui avaient attentivement suivi cette expérience, en modérant toutefois les élans d’un enthousiasme peut-être déplacé, car ils avaient été témoins de scènes de physique amusante et de prestidigitation plus prodigieuse encore que la résurrection d’une fleur. Mais le docteur ne remarqua pas leur indifférence, il respirait le suave et doux parfum de la rose, comme si elle eût gardé un souffle de l’haleine embaumée de sa fiancée, qui avait déposé un baiser sur elle avant d’exhaler son dernier soupir.
Les auditeurs attentifs semblaient attendre une explication.
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