Chapitre 4
— Vous avez peut-être entendu parler de la fontaine de Jouvence ? dit le docteur, reprenant son attitude professorale. Ponce de Léon, aventurier espagnol qui vivait il y a deux ou trois siècles, s’était voué à sa découverte.
— Et l’avait-il trouvée ? interrompit la veuve Wycherly, qui ne connaissait cette fontaine que de réputation.
— Non, madame, il n’avait pas bien dirigé ses recherches ; il s’égara et mourut sans avoir vu son voyage couronné de succès. La fameuse fontaine de Jouvence, si les renseignements géographiques qui m’ont été transmis sont exacts, est située dans la partie méridionale de la péninsule de la Floride, dans les environs du lac Macaco. Sa source est ombragée par des magnolias séculaires dont le feuillage verdoyant et les fleurs violettes gardent éternellement leur fraîcheur par la vertu merveilleuse de ses eaux. Un savant voyageur de mes amis, qui connaît ma passion pour tout ce qui se rattache aux mystères de la nature, m’en a rapporté un flacon dont vous voyez le contenu dans ce vase de cristal.
— Hum ! grommela le colonel Killigrew d’un air visible d’incrédulité, je serais curieux de connaître les propriétés miraculeuses de ce fluide sur l’organisme humain.
— Vous êtes libre d’en faire vous-même l’expérience, mon cher colonel, répondit le docteur avec un sourire ; en pareille matière, le doute est permis. Je puis vous assurer que cette eau, soumise à l’analyse chimique, ne contient aucune substance dangereuse ou malfaisante, et vous pouvez, sans danger, juger par vous-même si réellement elle a la propriété de rendre au sang de l’homme la force vitale de la jeunesse. Quant à moi, ajouta le docteur avec une douce mélancolie, j’aime la science pour la science et pour les avantages que j’en pourrais tirer. J’ai eu trop de peine à vieillir pour vouloir recommencer ma vie, et je désire rester simple spectateur de l’expérience.
En achevant ces mots, le docteur Heidegger avait rempli les quatre verres à champagne de l’eau de la fontaine de Jouvence, et on put apercevoir de petites bulles d’un gaz en effervescence qui montaient lentement des profondeurs des verres et pétillaient à la surface du liquide.
Un parfum léger et pénétrant qui s’en dégageait embauma l’atmosphère de la chambre, et les quatre vieillards, ébranlés par le sang-froid et l’assurance du docteur, se regardèrent indécis, supposant que cette eau pouvait bien, à la vérité, contenir un principe généreux et vital ; et, sans être convaincus de sa propriété merveilleuse, ils se décidèrent à en faire l’épreuve sur la foi du docteur.
— Un instant, dit alors celui-ci en étendant la main avec un geste expressif, il convient, avant de revenir en arrière et de ressaisir la jeunesse, de mettre à profit votre expérience pour en traverser de nouveau les écueils et les périls. Réfléchissez que vous allez, les premiers, posséder cet unique avantage d’avoir la science des vieillards dans des têtes de jeunes gens, et que vous devez au monde de servir aux autres hommes de modèles de sagesse, de vertu et de modération.
— Nous avons payé assez cher les rudes leçons de l’expérience pour qu’elles nous soient profitables, répondirent les quatre vieillards, dans une pensée unanime, en accompagnant leur réponse d’un petit rire chevrotant ; ainsi, docteur, soyez tranquille de ce côté, vous aurez lieu d’être satisfait.
— Je ne mettrai plus ma fortune sur de perfides navires, dit le négociant.
— Belle dame, dit le colonel en se tournant ironiquement vers la veuve Wycherly, vous pouvez essayer l’artillerie de vos beaux yeux sur moi.
— Je connais le défaut de ma cuirasse, ajouta l’homme politique, et je suivrai une ligne inflexible qui me conduira droit au but.
— Je recommencerai, pensa la veuve, mais j’éviterai le scandale.
— Buvez donc, dit le docteur en s’inclinant ; je vois avec plaisir que j’ai bien choisi les sujets de mon expérience.
À ce signal, les quatre vieillards, saisissant les verres de leurs mains tremblantes, les portèrent à leurs lèvres, et si jamais l’eau de la fontaine de Jouvence eut le don de rajeunir, elle ne pouvait abreuver quatre créatures humaines qui en eussent plus besoin que les amis du docteur.
Les verres étaient à peine replacés sur la table qu’un rayon de soleil éclairant à la fois leurs visages, ou la foudre les frappant d’une décharge électrique, n’aurait pas produit un changement plus rapide et plus complet. Ces quatre vieillards qui, une seconde auparavant, paraissaient n’avoir jamais connu un seul des bonheurs de la vie et des plaisirs de la jeunesse, bien qu’ils eussent autrefois été les enfants gâtés de la nature et les favoris de la fortune ; ces quatre créatures grisonnantes, décrépites et desséchées, dont la mort disputait les restes à la vie, qui tout à l’heure n’avaient pas assez d’énergie pour se ranimer à l’espoir d’une existence nouvelle, venaient de reconquérir d’un seul coup la force et la vigueur. Les riches couleurs de la santé avaient remplacé la teinte cadavérique de leur visage. Ils se contemplaient les uns les autres, et lisaient mutuellement dans leurs regards que l’influence magique de l’eau de Jouvence avait effacé de leurs traits les stigmates imprimés par le temps. La veuve Wycherly rajusta instinctivement sa coiffe, en se sentant redevenir femme. Tous, par un mouvement spontané, tendirent leurs verres en s’écriant :
— Encore, cher docteur, sublime docteur, incomparable docteur, encore ! encore ! nous ne sommes plus des vieillards, mais nous sommes loin d’être des jeunes gens.
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