‹ Contes étrangesChapitre 28 sur 49 · Chapitre 6

Chapitre 6

Le soleil baissait à l’horizon et la chambre était plongée dans une ombre crépusculaire qui s’obscurcissait par degrés mais une lueur douce et paisible comme celle de la lune, paraissant rayonner du vase, éclairait d’un reflet argenté tous les convives et la vénérable figure du docteur Heidegger, gravement assis dans son fauteuil de chêne, avec son visage impassible, encadré de cheveux blancs qui tombaient sur ses épaules, et la dignité de son attitude en présence de la scène qui se passait sous ses yeux, il semblait l’austère personnification du temps lui-même, dont il venait, de suspendre la marche éternelle.

Cependant les convives avaient saisi leurs coupes remplies pour la troisième fois de la liqueur dont les petites bulles de gaz étaient collées aux parois du verre comme des rangées de diamants, et quand ils les portèrent à leurs lèvres comme un toast à la vie, ils furent presque effrayés de l’expression mystérieuse du visage du docteur, pâle, immobile, silencieux.

Et du même coup, avant même que le sang du cœur violemment comprimé fût chassé par une impulsion nouvelle et rapide dans les artères, une chaleur brûlante courait déjà dans leurs veines gonflées, et ils sentirent au craquement sourd de la machine, que cette fois c’était bien la jeunesse qui envahissait leur être, que c’était bien la vie que leur donnait sa chaude étreinte. L’enivrante liqueur avait accompli l’œuvre commencée. La vieillesse et son cortège morose n’était plus qu’un mauvais rêve interrompu par le joyeux réveil ; l’âge mur et la raison avaient disparu, ils étaient au printemps de la vie. Créatures nouvelles dans un corps nouveau, ils saluaient leur existence reconquise, contenant à peine les pensées tumultueuses qui bourdonnaient dans leurs jeunes cerveaux, et les désirs impétueux qui grondaient au fond de leur poitrine d’où s’échappa un cri de sauvage bonheur

— Nous sommes jeunes ! nous sommes jeunes !

C’est un curieux spectacle que ce groupe bruyant et animé de jouvenceaux, ivres jusqu’à la folie. La première idée qui passa par leur tête fut de rire à gorge déployée de leurs infirmités et de leur décrépitude. Ils s’amusaient de leurs costumes de vieillards, et les larges basques de leurs habits flottants, les gilets trop longs, ainsi que la coiffe et la douillette de la jeune fille, les jetaient dans des élans de joie extravagante. Ils jouaient à la mascarade, l’un boitait par la chambre comme un vieux grand-père, l’autre appliquait sur son nez une paire de besicles et faisait semblant de déchiffrer les caractères du grimoire avec une gravité comique ; un troisième enseveli dans un fauteuil à bras, singeait la pose du vieux docteur. Ce n’étaient presque plus des jeunes gens, c’étaient plutôt des enfants joyeux comme des poulains en liberté et folâtres comme des jeunes chiens de chasse. Ils poussaient des cris joyeux, courant et se poursuivant à travers la chambre.

La veuve Wycherly – s’il est encore permis de donner ce titre à une si jeune et si séduisante personne – s’était penchée sur le bras du fauteuil du docteur Heidegger, et avec un sourire malicieux

— Docteur, cher docteur, lui disait-elle avec instance, accordez-moi la faveur que je vous demande, je vous en supplie, je veux m’amuser, faites-moi danser.

Je laisse à deviner le rire de la troupe à la vue de la plaisante figure du docteur en face de cette étrange proposition.

— J’espère que vous voudrez bien agréer mes excuses, ma jeune amie, répondit le docteur avec une grâce sereine, vous voyez que je suis un vieillard, et il y a déjà longtemps que je ne danse plus. Je ne doute pas cependant qu’un de ces jeunes gentlemen ne sollicite la faveur d’être votre cavalier.

— Dansez avec moi s’écria le colonel Killigrew.

— Non, non, certes, c’est moi qui serai son danseur ! exclama M. Gascoigne.

— Il y a plus de quarante-cinq ans qu’elle m’a promis sa main, hurla M. Medbourne, intervenant à son tour.

Tous alors l’entourèrent et la poussèrent pour obtenir d’être favorisés les premiers. L’un lui prit passionnément les mains, le second passa son bras autour de sa taille flexible, pendant que le troisième jouait avec les boucles de ses cheveux. Tour à tour rougissant, palpitant, grondant, riant, effleurant leurs visages enflammés de son haleine, elle s’efforçait de se dégager de cette triple étreinte dont les nœuds semblaient se resserrer à chaque mouvement. Jamais on ne vit un tableau groupé avec autant d’art et plus séduisant que cette scène de jalousie de jeunes gens, lutte charmante dont la beauté devait être le prix, tandis que, par une singulière ironie, le miroir réfléchissait une dispute de trois vieillards s’arrachant une vieille femme, et dont la pétulance rendait les mouvements encore plus ridicules.

Ils étaient jeunes pourtant, et la passion parlait là son clair langage. La jeune fille attisait le feu par un manège de délicieuse coquetterie. Elle semblait glisser entre leurs doigts comme une couleuvre et s’abandonnait à tous sans se livrer à aucun. Aux regards farouches succédèrent les insultes, le mot blanc-bec fut lancé par le bouillant colonel Killigrew à ses deux compétiteurs ; on se sauta à la gorge, et les combattants n’auraient pas manqué de se faire une arme de tout ce qui leur aurait tombé sous la main, si la bataille n’avait cessé tout d’un coup comme par enchantement.

q

Page 1