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Chapitre 5

Cependant le docteur, immobile, contemplait avec une froide impassibilité les résultats de son expérience, et suivait la marche du phénomène qui s’accomplissait sous ses yeux. La transformation morale avait suivi la transformation physique. Le geste, la voix, le regard de ses convives l’attestaient, et tous s’étaient levés le verre à la main, comme pour témoigner qu’ils n’étaient pas dupes d’une illusion passagère.

— Patience, dit-il, sans sortir de son flegme philosophique ; vous avez mis assez de temps à vieillir ; ne forçons pas les lois de la nature ; laissez à votre sang le temps de répandre la vie dans les veines, et ne vous exposez pas à briser les rouages d’une machine fatiguée. Votre impatience ne peut-elle pas souffrir d’attendre une demi-heure pour redevenir des jeunes gens ?… Cependant l’eau est à votre service.

Un respectueux silence pour celui qui tenait leurs destinées dans ses mains calma ce premier moment d’effervescence. Les verres se remplirent pour la seconde fois, et quand le gaz en ébullition commença à pétiller à la surface, ils les vidèrent d’un trait.

Et du même coup, ainsi qu’un changement à vue opéré par la baguette d’un enchanteur et rapide comme la pensée, leurs yeux clairs et brillants lancèrent de joyeux éclairs ; leurs crânes, couverts de mèches rares et blanchissantes, se couvrirent d’une chevelure abondante, et c’étaient bien réellement trois gentlemen dans la force de l’âge et une jeune femme d’une santé florissante qui entouraient la table du docteur Heidegger.

— Chère veuve, vous êtes adorable ! s’écria d’une voix passionnée le colonel Killigrew, qui, les yeux attachés sur le visage de la veuve Wycherly, voyait les dernières rides de la vieillesse et les ombres des années s’effacer comme les ténèbres aux premiers feux de l’aurore, ou les vapeurs légères du matin au premier baiser du soleil.

Sans être entièrement édifiée par les compliments de l’enthousiaste colonel et voulant se convaincre par elle-même qu’ils avaient quelque raison d’être, la belle veuve du temps jadis s’élança légèrement du côté du miroir. Elle hésita cependant une seconde avant d’en approcher, tremblant d’y rencontrer le visage d’une vieille femme ; mais rassurée soudain par un regard jeté du côté de son ancien adorateur, redevenu le beau capitaine Killigrew, elle regarda résolument dans la glace polie qui lui renvoya un charmant sourire, orné de trente-deux dents éclatantes.

Dans le même temps, les trois gentlemen se comportaient de façon à prouver que l’eau de la fontaine de Jouvence, outre ses propriétés surnaturelles, était une eau capiteuse, à moins cependant que leur gaieté n’eut sa cause dans le bonheur d’une existence nouvelle. M. Gascoigne commença une dissertation à perte de vue sur la politique ancienne, la politique actuelle et la politique de l’avenir ou il était fortement question d’immuables principes, d’oppresseurs et de victimes, d’inviolable patriotisme et du bien des peuples. C’est à peine si, une heure avant, il eut osé hasarder d’une voix timide ces paroles audacieuses, et chuchoter à mots couverts et par d’habiles sous-entendus, des opinions aussi subversives. En exposant alors ses théories régénératrices, sa voix vibrante et pleine d’autorité tonnait comme s’il avait parlé du haut de la tribune populaire, et comme si l’oreille des rois était attentive au roulement sonore de ses périodes. Le colonel Killigrew, tout en regrettant son uniforme, entonnait son répertoire de chansons plus égrillardes que choisies, tout en dévorant des yeux le piquant minois de la veuve Wycherly, et frappant sur son verre pour s’accompagner.

À l’autre bout de la table, M. Medbourne était littéralement plongé dans un profond calcul de dollars, rêvant une fortune dans le hardi projet d’approvisionner de glace les Indes orientales, au moyen d’un troupeau de baleines qui l’apporterait des régions polaires.

La veuve Wycherly ne pouvait se détacher du miroir, devant lequel elle faisait des révérences à son image, saluant ainsi la meilleure amie qu’elle eut au monde. Elle passait en revue le détail de ses charmes vainqueurs, s’assurant que c’était bien une admirable chevelure blonde qui s’échappait de sa coiffe trop étroite et foisonnait sur ses épaules ; puis, certaine enfin d’avoir retrouvé l’orgueilleux pouvoir de sa beauté, et heureuse de songer que les autres femmes en crèveraient de jalousie, elle se rapprocha de la table en sautillant comme un oiseau.

— Encore un verre, cher docteur, dit-elle de sa voix harmonieuse et dont le timbre caressait mieux l’oreille que la plus douce musique.

— Les verres sont remplis, chère madame ; buvez tant que cela vous fera plaisir, prenez garde cependant de redevenir un enfant.

— Non, non, docteur, une jeune fille, et je m’arrête là.

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