‹ Contes extraordinairesChapitre 11 sur 53 · II

II

Marie et Ives se choisirent leurs joies pour ce jour de fête. Suivis de trois ou quatre amis, ils gagnèrent le bois voisin. La première, la meilleure de ces amies était Jeanne, la mère de Marie. Cette veille femme était jeune, car elle était gaie, et son bonheur était grand, car il était le même que le bonheur de sa fille. Les mariés et leur petit cortège s’engagèrent dans d’étroits sentiers; au bout de quelques pas, ils entendirent un léger bruit, se retournèrent, et virent un ami qui arrivait en trottant, sans avoir été invité à la fête.

C’était l’âne gris de la maison. Il s’était échappé tout joyeux de l’écurie, sans bride ni bât; libre, pour la première fois, depuis le jour où on l’avait retiré à sa mère. On lui permit d’être heureux avec les autres, et, quand il arriva dans la grande clairière, on partagea avec lui les fraises qui couvraient la pelouse.

Marie regardait son âne gris, le muguet blanc, les arbres verts, les fraises roses, avec ce bonheur indicible et muet qui part du fond de l’âme et se répand sur la nature, sur les détails de la vie, pour tout éclairer et tout réjouir: la joie et la gaieté naissaient sous les pas de la famille et naissaient à tout propos. Marie jouissait de tout, partageait toutes les joies, jusqu’à celle de son âne. Le doux animal trottait le long des sentiers, montrant à découvert une belle raie noire en croix sur son dos et sur ses épaules. Jeanne, les yeux humides de bonheur, regardait sa fille et son fils avec une tendresse toute jeune: elle donnait sa fille à un fils qu’elle aimait; elle la donnait joyeusement, et la trouvait en la donnant.

Le même jour, à la même heure, Rosine, la mère de Blanche, regardait sa fille avec une irritation mal contenue; elle ne donnait pas sa fille, la vieille Rosine, elle la cédait à contre-cœur; elle croyait la perdre, et réellement elle allait la perdre, par cela seul qu’elle le croyait, car la jalousie s’aliène tous les cœurs: voulant tout garder pour elle, elle perd tout: voulant tout avoir, elle n’a rien.

Jeanne avait élevé sa fille Marie afin qu’elle devînt un jour épouse et mère. Rosine avait élevé sa fille Blanche pour qu’elle restât sa fille, et ne devînt pas autre chose. Donc Jeanne devait avoir toujours dans Marie une fille et une amie. Rosine devait avoir bientôt dans Blanche ou une ennemie ou une victime; elle n’eut qu’une complice, qui détesta Rosine et Louis.

Blanche, Louis, Rosine et beaucoup d’invités dînèrent ensemble chez le plus fameux aubergiste du village. On rit beaucoup pendant ce dîner; mais personne ne s’amusa, personne n’emporta une joie intérieure, personne ne se sentait léger.

Quand on rentra à la maison, la vieille Jeanne se jeta au cou d’Ives, qu’elle aimait comme un fils, et qui l’aimait comme une mère. Personne n’avait rien perdu: tout le monde avait gagné.

Quand on rentra à la maison, la vieille Rosine jeta sur Louis un regard contraint. Elle lui reprochait intérieurement de lui avoir volé sa fille.

Jeanne, en embrassant son fils, lui recommanda de rendre sa fille heureuse.

Rosine n’embrassa pas son fils, et, en embrassant sa fille, lui laissa deviner qu’elle regrettait d’avoir un gendre. La vieille femme se retira immédiatement à l’écart, non par discrétion, mais par mauvaise humeur. Elle se retirait, non pour laisser Blanche et Louis seuls, mais pour avoir le droit de se dire chassée, pour se préparer elle-même un grief contre eux. Louis sentit qu’il n’était reçu ni comme un enfant, ni comme un ami, ni comme un maître. Il en fit l’observation à Blanche, qui se mit à pleurer. La journée finit dans la froideur, dans la défiance, dans la contrainte et dans les larmes.

La vieille Jeanne s’endormit en se disant: «Je ne sais si j’ai bien rempli mon rôle de mère. Je ne sais si j’ai été assez bonne pour eux. Je m’unirai à Ives pour soigner le bonheur de ma fille. Je consulterai, je me défierai de moi-même, et Marie sera heureuse.»

La vieille Rosine ne s’endormit pas sans s’être dit vingt fois qu’elle avait rempli tous ses devoirs et qu’elle était irréprochable. «Avec un jugement sûr et droit comme le mien, pensait-elle, on n’a pas besoin des conseils des prêtres, et j’ai la conscience tranquille.»

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