IV
La route que suivait Julien était la route Neuve. Pressé de s’éloigner, il avait pris le plus court chemin, sans souci des souvenirs laissés aux haies, aux buissons, aux fleurettes du chemin Vieux. Julien n’avait pas cette mémoire-là. Marie, moins oublieuse de son enfance, et des premières émotions de sa vie, s’était attardée par le chemin Vieux. Elle était là, jetant sur les bergers qui gardaient leurs troupeaux un coup d’œil distrait. Mais Julien s’avançait à grands pas sur la route Neuve, bordée de belles maisons, d’où l’on ne pouvait entendre le chant d’un oiseau. La route Neuve semblait conduire de la ville à la ville, le chemin Vieux semblait conduire de la ville à la campagne. Julien avait dix-neuf ans; n’ayant pas souffert dans le passé, il n’appréhendait rien dans l’avenir. Son ancienne vie, si douce et si libre, il la fuyait comme l’esclavage, et, se voyant seul, il se croyait affranchi.
Julien voulait être plus qu’un ouvrier ordinaire: voilà pourquoi il avait choisi la sculpture sur bois. Ce n’était pas qu’il voulût représenter la Sainte Vierge ou son saint patron; mais il voulait s’élever au-dessus des autres compagnons, parce qu’il avait appris un peu de latin. Julien était petit et robuste, leste et fort; son œil se promenait sur tout et ne s’arrêtait sur rien: il ne regardait jamais en lui-même. Vous voyez par là, mes enfants, que, sans être encore vicieux, il était capable de toutes les chutes.