‹ Contes extraordinairesChapitre 20 sur 53 · V

V

Marie revint triste à la ville. Elle alla à Persanken, afin de consoler, par ses soins et par ses caresses, le vieux Ménig et sa femme. Quand elle entra, les deux vieillards étaient assis aux deux coins de la cheminée. Ménig fumait gravement une petite pipe. Marianne se cachait pour pleurer. Tous deux grands, maigres, voûtés, étaient plus usés par le travail que par l’âge. Leurs figures, allongées et sérieuses, avaient dû être belles et portaient la marque de l’honnêteté. Marie ne leur dit rien, mais les embrassa si tendrement, que Marianne en fut émue.

--Tu as tort de venir si tard, petite, dit-elle; on dit qu’on a vu sous la passe, le soir, de mauvaises gens.

A ce mot, le vieux Ménig pâlit, et Marie resta interdite.

--Vous n’auriez pas dû laisser partir Julien pour un si long apprentissage, dit Ménig. Il va rester sept ans loin de nous, et qui sait combien de mauvaises pensées peut lui inspirer le méchant esprit?

Marianne fit le signe de la croix.

--Marie lui écrira, dit-elle, elle est plus savante que nous, et quand Julien reviendra, nous marierons ces deux enfants.

--Oui, s’il revient, dit Ménig, et s’il revient tel qu’il est parti.

--Pensez-vous, dit Marianne d’un ton de reproche, que le bon exemple lui ait manqué dans notre maison?

--Non, dit le vieux en regardant Marianne d’un regard profond, grave et tendre, comme le regard d’un homme qui se souvient en un instant de toutes les joies et de toutes les peines partagées, et qui remercie de l’aide qu’on lui a donnée dans les difficultés de la vie.

Marianne le sentit, et répondit par un regard. Son visage dévoila en ce moment la chasteté de toute sa vie, et resplendit aussi de la majesté de la vieillesse. Ses rides sévères portaient la marque de la force, de la bonté, et, dans le sourire qui éclaira son visage, il y avait encore une trace des grâces heureuses de la jeunesse. Aussi le souper fut-il moins triste qu’on ne devait s’y attendre. Le regard du vieux Ménig, le sourire de sa femme, avaient remué profondément d’anciens souvenirs. La jeunesse, qui semblait avoir disparu pour toujours de la maison, emportée par Julien, revint un instant s’asseoir entre les deux vieillards, à cette table désolée.

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