‹ Contes extraordinairesChapitre 2 sur 53 · I

I

La famille S*** était riche immensément. M. Ludovic S*** pouvait avoir cinquante ans; sa femme Amélie en avait bien quarante; sa fille Anna, quinze ou seize. Ils habitaient, rue de la Paix, un hôtel magnifique dont ils étaient propriétaires. Ils avaient dix voitures et vingt chevaux.

L’hiver, le spectacle et le bal remplissaient leurs nuits. On dormait le matin, puis on s’habillait vers deux heures de l’après-midi. De quatre à six heures on allait au bois, on dînait; on s’habillait encore; on allait au théâtre ou en soirée, à moins qu’on n’allât au théâtre et en soirée.

L’été, c’étaient des voyages en Suisse, en Italie, ou bien de longs séjours dans une magnifique propriété située près d’Angers, sur les bords de la Loire.

Et aucune dame ne rencontrait Amélie sans se dire: Est-elle heureuse! et aucune jeune fille ne voyait Anna sans songer aux innombrables conditions de bonheur qu’elle semblait posséder.

Dans le monde, les deux femmes étaient fort gaies. Quand elles étaient reçues, elles avaient l’air en fête. Quand elles recevaient elles-mêmes, elles étaient toujours moins gaies.

Ludovic le père, Ludovic l’époux, ne riait pas, et quand il était là, les deux femmes ne riaient plus. Personne ne savait pourquoi un nuage se formait à son entrée, ni de quelles vapeurs ce nuage était fait, cependant le fait était constant.

Un jeune homme dont la fortune était médiocre demanda Anna en mariage. Anna et sa mère inclinaient pour la réponse affirmative.

Le père refusa.

--Notre fille, dit Amélie, est assez riche pour deux. A quoi lui sert sa fortune, si, au lieu de lui apporter sa liberté, elle lui apporte l’esclavage?

Le regard de Ludovic fut effroyablement dur et sa bouche resta muette. Anna hasarda en vain quelques paroles tremblantes.

Ludovic répondit à la famille du jeune homme que sa fille refusait, et que, malgré ses instances, il n’avait jamais pu la décider.

· · ·

Le soir de ce jour-là, il donnait à la cuisinière des ordres singuliers, imprévus et inexplicables, qui diminuaient pour toujours le menu des repas.

Le lendemain, il lui reprocha, au déjeuner, d’avoir mis trop de beurre dans l’omelette.

Quand les deux femmes furent seules:--Anna, ma fille, dit Amélie, nous sommes perdues!

Quelques jours après, Ludovic leur annonça à toutes deux qu’il venait de vendre la propriété où elles trouvaient, pendant les mois d’été, l’ombrage et la fraîcheur.

Quelques mois après, il leur annonça qu’il venait de vendre l’hôtel où elles trouvaient, pendant les mois d’hiver, les aises et les splendeurs parisiennes. Ces déclarations se faisaient en peu de mots et d’un ton bref.

La passion de Ludovic avait grandi petit à petit, comme un nuage chargé de tonnerre monte lentement. C’est d’abord un point noir, puis le ciel s’obscurcit à l’horizon; puis l’ennemi s’approche avec de sourds grondements; puis la colère éclate, et le laboureur voit le travail d’une année perdu en dix minutes.

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Les commencements avaient été insensibles. C’étaient des économies imperceptibles que la grande fortune rendait étranges, mais qui, par elles-mêmes, n’étaient pas désastreuses. C’étaient des détails, c’étaient des riens; mais quelquefois Amélie, devant ces riens, avait eu le frisson. L’avarice, ce monstre gigantesque, l’avarice tenait tout entière dans chacun de ces riens imperceptibles: elle y tenait tout entière avec toutes les fureurs et toutes les folies.

Les dix voitures furent vendues, non pas ensemble, mais une à une. Les domestiques furent congédiés. Chaque chose était presque inaperçue, la masse des choses pesait comme l’orage ou le cauchemar. Il y avait telle économie sur la bougie ou le café qui, vue dans l’ensemble, devenait fantastique.

Mais qu’est-ce que Ludovic faisait des sommes considérables que lui rapportait la vente de ses biens? Personne ne le savait!

L’hôtel vendu, la famille partit.

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