II
Trois ans plus tard, l’attention du quartier Graslin était attirée à Nantes par une maison dont l’aspect était singulier. Il y avait un homme et deux femmes, et personne dans les environs n’aurait pu dire si ces gens-là étaient riches ou pauvres. Le portier de la maison, qui savait tant de choses, ne le savait pas. Il interrogeait les domestiques; les domestiques ne répondaient pas, ou bien ils étaient astreints à une discrétion effrayante.
Je dis effrayante, car en ce monde relatif qui ressemble à un mur mitoyen, dans ce monde plein d’à peu près, les choses complètes, parfaites, et qui ont l’air absolu, font presque peur.
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Regardons par la fenêtre comme notre position nous en donne le droit, ou perçons le plafond, enfin pénétrons dans l’intérieur de cette maison mystérieuse. Ici demeure M. Ludovic S*** avec sa femme et sa fille.
Quand les deux femmes sont seules, elles se souviennent encore des splendeurs d’autrefois, elles osent avoir des regrets, presque des espérances! Elles osent pleurer; parfois même elles osent encore rire. La vie palpite en elles et entre elles. Mais quand paraît celui qui pourtant est le père et le mari, les cœurs cessent de battre.
La mort est assise sur son front comme une reine sur son trône. De là elle donne ses ordres et elle est obéie avant d’avoir parlé. Les deux femmes ont peur. Leur conscience, soumise au despotisme de l’idole, leur reproche presque les restes de leur fortune, comme des trésors volés à l’idole et réclamés par l’idole. On dirait que tout ce qui leur a appartenu était la propriété, la chose du dieu caché qui est l’or, et qu’elles volent ce qu’elles ne vendent pas.
On dirait qu’elles lisent dans les regards de ce grand prêtre qui s’appelle Ludovic, les reproches de ce dieu qui s’appelle l’or. Chaque jour l’aisance diminue, chaque jour quelque chose disparaît de la maison, chaque jour le front du maître est plus sombre et son regard plus soupçonneux, chaque jour le cercle des dépenses permises se restreint, chaque jour le champ des économies se dilate effroyablement. Ludovic fait des efforts pour qu’on l’invite à dîner. Il cherche des prétextes pour ne pas rendre. Autrefois, il en cherchait de plausibles, et quand il n’en trouvait pas, il se résignait. Maintenant il ne se résigne plus, il trouve des prétextes; quand il n’y en a pas, il en invente d’absurdes. Il n’invite jamais. La santé de sa femme est le dernier prétexte qui surgit dans l’absence des autres, et, un jour, il lui fit une scène dans l’espérance de la voir indisposée et incapable de recevoir. Ce jour-là, Amélie dit à sa fille:
--Prépare-toi à de grands malheurs. Cette maison n’est pas faite pour nous. Nous irons dans quelque masure d’où nous sortirons pour aller au cimetière.