XI
Le premier samedi de juillet arriva: c’est le jour de la fête à Guingamp. Marie, remise de ses fatigues, un peu parée, presque gaie, car la jeunesse trouve en elle-même de grandes sources de joie, se rendit, par un soleil admirable, au lieu où l’on dansait sur le wailly.
Elle y était depuis quelques minutes, quand un étranger se présenta et l’invita pour la prochaine bourrée. Il était élégant, agréable de tournure, de ton, de manières; presque tous ceux qui se trouvaient sur le wailly l’avaient connu autrefois. Mais Marie seule le reconnut, et elle n’oubliera jamais, si longtemps que Dieu la laisse sur la terre, le frisson glacé qui la traversa en ce moment.
--Non! dit-elle avec horreur. Et, sans qu’elle sût pourquoi, cette horreur redoubla quand la main du jeune homme la toucha.
Deux heures après, Julien était chez Marianne. La pauvre bonne femme faillit mourir de joie en revoyant son fils. Celui-ci prononça de son côté quelques phrases pleines d’amitié en apparence et capables de tromper ceux qui ne savent pas ce que c’est que l’amitié. L’heure du repas arrivait; on se mit à table.
--Ma mère, dit Julien, j’ai pris à la ville des coutumes qui ne sont pas d’ici; je ne quitte jamais mes gants, vous le voyez, c’est bien innocent.
A ces mots, Marie s’appuya sur le mur. Julien tendit vers elle, pour la soutenir, sa main gantée. Marie refusa cet appui et tomba évanouie.
Au bout d’un instant, elle rouvrit les yeux. Marianne n’était plus là. Marie entraîna Julien dans la chambre où Ménig était mort. Que se passa-t-il entre eux? Personne ne le saura jamais. Mais ce moment fut terrible, car tous deux sortirent pâles et défaits de cette chambre fatale. Marie n’a jamais pu raconter ce qu’elle a entendu. A l’heure qu’il est, elle n’ose pas encore s’en souvenir, et pourtant quatre-vingt-cinq ans ont passé depuis ce jour-là sur sa tête. Tout à coup, le gros chien noir de la ferme entra en remuant la queue d’un air familier et caressant pour prendre part au repas. Dès qu’il aperçut Julien, il courut en hurlant se jeter dans les jambes de son ancien maître; il semblait vouloir déchirer ses vêtements. Julien avait les yeux ardents et se défendait. «Attends, disait-il, attends, attends.»
Le soir, à la tombée de la nuit, Marie se dirigea vers les prés. Vous allez bien voir qu’il n’y a pas de petites fautes dans la vie de ce monde.
Marie céda à l’inexplicable attrait de la chose défendue. Elle a payé cher sa curiosité. La curiosité seule la poussait; car elle avait horreur de Julien, mais la curiosité était plus forte que l’horreur. La beauté calme de cette soirée lui reprochait de chercher les agitations de l’âme. Le soleil était déjà couché, et on ne distinguait plus la campagne qu’à travers une vapeur légère qui s’élevait comme un voile de gaze jeté sur toute la nature, pour en adoucir à nos yeux les splendeurs. Les cieux étaient pleins d’étoiles, et on sentait que la lune allait se lever. On entendait au loin les derniers tic tac du moulin, et le chant plein, le chant sonore du meunier, qui quittait le travail du jour pour prendre le repos du soir. Mais Marie ne sentait pas ce soir-là la nature. Elle ne chantait pas ce soir-là, en marchant dans les prés, sa chanson ordinaire. Elle ne savait pas elle-même où elle allait, ni ce qu’elle allait faire, ni ce qu’elle allait voir: la seule chose qu’elle sentît, c’est qu’elle allait faire une chose mauvaise puisqu’elle se cachait: elle avait la démarche d’une criminelle; elle était réellement criminelle, car elle entrait volontairement dans le royaume des ténèbres. Aussi elle aimait presque l’obscurité de la nuit, et le bruit de ses pas l’effrayait. Julien la rejoignit bientôt.
--Marie, lui dit-il, vous m’avez arraché mon secret. Votre assurance m’a fait perdre la mienne. Puisque vous savez tout, il faut que vous partagiez ma vie. Il me fallait de l’argent, voilà pourquoi le vieux a bien fait de mourir. Et que pouvez-vous regretter de lui? Pendant les misérables jours qu’il eût pu passer encore sur la terre, il ne vous eût donné que des ennuis.
--Vous êtes un monstre! dit Marie, et...
--Assez, dit Julien, le temps presse, je n’ai plus qu’une heure à moi. Il faut que je te dise un dernier mot: Marianne ne peut vivre bien longtemps désormais. Son bien sera à moi, à nous deux si tu veux m’imiter. Viens, viens avec moi. Tu ne connais rien de la vie; viens, je t’apprendrai de grands secrets.
Marie était à ce point de terreur où l’on ne sait plus si l’on veille ou si l’on dort. Elle n’osait ni faire un mouvement ni parler; le son de sa voix lui eût fait l’effet du tonnerre.
Julien prêta l’oreille, et Marie entendit un trottement sourd. C’était le chien noir, mes enfants, qui courait à son maître, l’œil en feu, le poil hérissé, la gueule rouge, les dents éclatantes. Il arrivait de côté, à la façon des bêtes fauves. Julien, qui tenait le bras de Marie, parla au chien tout bas, et les grognements de la bête lui répondaient.--Qui donc a dit qu’on ne peut pas agir pendant la nuit? Ils sont là-bas qui nous attendent, les autres! Ah! que nous allons nous amuser! A l’œuvre, camarade! A toi la vieille, à moi Marie! voici ma vie qui commence.
Marie se sentit serrée par une griffe inconnue; elle étouffait, elle ne pouvait remuer. Elle voulait appeler, pas de voix. Elle distinguait des ombres noires qui flottaient dans la campagne, elle sentait la fraîcheur glaciale, elle se sentait loin de la ferme, et pourtant elle crut y être; elle entendit crier Marianne tout près d’elle; elle vit la vieille femme renversée; elle vit le chien noir; elle reconnut autour du cou de la mère de Julien la trace bleue qu’elle avait vue au cou du vieux.
--Vous pâlissez, dirent les jeunes filles qui écoutaient ce récit.
Mais la vieille sans répondre continua.