XII
Au point du jour, Marie se réveilla dans son lit. Elle se leva, elle courut au lit de Marianne, elle appela. Marianne ne répondit pas. Marie appela plus haut. Marianne ne répondit pas, Marianne ne devait plus jamais répondre. Elle était allée rejoindre le vieux Ménig. Pauvre vieille femme! Marie tomba à genoux en pleurant, se rappela toutes les bontés de celle qui lui avait servi de mère, toutes les heures, bonnes ou mauvaises, qu’elles avaient passées ensemble. Habituée depuis quelques jours aux choses inexplicables, elle ne cherchait plus à rien s’expliquer, et s’abandonnait simplement à sa grande douleur, quand Marianne fit un mouvement. La morte remua un doigt. Marie suivit des yeux ce geste terrible, et le doigt de Marianne lui montra un gant de son fils oublié près du lit, puis le cadavre rentra dans son immobilité du dernier sommet.
--Oh! mère, cria Marie, je comprends! grâce pour lui!
Le médecin déclara que Marianne avait succombé à une attaque d’apoplexie.
Le notaire fit avertir Julien que le vieux Ménig avait laissé un testament, et que la lecture lui serait faite dans la journée des dernières volontés de son père.
Le soir donc, en présence des amis et des parents, on ouvrit le testament, et voici ce que lut le notaire.
«Je donne et lègue à mon fils Julien le gant qu’on trouvera près des morts, afin qu’il se souvienne de son père. Je donne et lègue le reste de mon bien à l’église, afin qu’une messe soit dite tous les jours pour l’âme de mon fils Julien, qu’il soit vivant ou qu’il soit mort!»
Chacun se retira en silence. Les jeunes filles, qui trouvent toujours occasion de rire, se moquaient de la tournure de Julien, et aussi de la tournure de Marie, qui, disaient-elles, avait fait des frais pour lui. Les vieux répétaient:--Le bonhomme est mort fou.
Marie et Julien restèrent seuls.
Marie regardait cette maison, autrefois joyeuse, maintenant pleine d’horreur, et cependant le parfum des fleurs qui garnissaient les fenêtres n’avait jamais été si doux. Les souvenirs de son enfance lui revinrent en foule, pleins de soleil, de douceur et de jeunesse; peut-être Julien lui-même regretta-t-il en ce moment d’avoir perdu le souvenir.
Marie prit la parole.--Venez au grand air, dit-elle à Julien, vous m’entendrez mieux. Et elle l’entraîna dans le jardin.--C’est ici, dit-elle, que vous avez passé votre enfance; c’est ici que vous avez été bercé, aimé, caressé; c’est ici que vous avez appris à connaître Dieu et vos devoirs; c’est ici qu’il faut interroger votre conscience. Me voici devant vous. Voulez-vous revenir de l’enfer, où vous êtes, vers le ciel? Dieu vous attend encore; il me dit de ne pas vous abandonner, si vous avez la volonté de faire un effort vers lui. Vous voyez jusqu’où peut aller mon pardon: devinez donc, s’il est possible, jusqu’où peut aller celui du Seigneur!
Marie avait à peine prononcé ces paroles qu’elle fut saisie d’une pénétration étrange et terrible. Julien se transforma à ses yeux, elle le vit couvert de sang.
Elle se sauva épouvantée; le garçon de ferme, qui passait dans le jardin, vit Julien en proie à des convulsions horribles. Il courut chercher le médecin; quand le médecin arriva, il ne trouva plus qu’un cadavre informe, entièrement carbonisé, gros à peine comme la tête d’un homme. C’étaient les restes de Julien. Le docteur, homme fort savant, qui avait fait ses études à Paris, déclara que le sujet était mort d’une combustion spontanée.
Mais une vieille femme, qui était là, branlait la tête et disait à Marie:
--Cet homme-là doit avoir du sang aux mains.
--Mère, dirent les jeunes filles, nous ne comprenons pas. Quels avaient été ces crimes de Julien? Que lui était-il arrivé? Qu’avait-il fait?
--Mes enfants, répondit Marie, ne m’interrogez pas trop. Mais craignez d’avoir de mauvaises pensées, de peur que le mal que vous auriez désiré la nuit dans votre cœur, ne vienne à se montrer, le jour, devant vos yeux.
Marie a aujourd’hui cent trois ans, mes enfants: elle n’a pas oublié ces paroles.
LA LAVEUSE DE NUIT
CONTE FANTASTIQUE