II
Voici ce qui s’était passé au château le jour de la fête.
Jean Kernorak épousait Louise, belle et charmante. Les paysans conviés chantaient dans la campagne, aux rayons du soleil, au son du vieux biniou breton, dans leurs habits de fête, avec l’ardeur sérieuse des fêtes bretonnes. Jean et sa femme, qui chantaient, beaux et confiants comme la jeunesse, s’arrêtèrent et saluèrent en passant un vieillard affaissé plutôt qu’assis dans un fauteuil de bois noir. C’était le père de Jean, de l’heureux Jean et de la belle Louise. Le vieillard détourna la tête, comme si le spectacle de ses enfants lui eût été odieux.
La pâleur de cet homme était livide; ses mains étaient tremblantes, épaisses, courtes, humides et froides comme celles des gens à qui rien ne répugne; ses lèvres pendantes dénotaient les hideuses faiblesses d’une nature emportée et vacillante; il semblait étaler avec je ne sais quel plaisir les difformités de la vieillesse et de la maladie. On eût dit que, par son attitude de bête fauve, par le cynisme de ses vêtements, il eût voulu arrêter l’élan du bonheur. Le corps semblait mort; la vie s’était réfugiée dans le regard, où éclatait un feu sombre. Ce regard attestait tous les vices de la vie, grouillant au sein de la mort, dans un cœur déjà glacé. Il regardait rire autour de lui les jeunes gens avec le sourire particulier à ceux qui espèrent toujours voir la joie flétrie et l’innocence perdue; puis, baissant les yeux, il regarda la terre comme un homme qui songe au passé. Il regrettait une fille qu’il avait perdue et n’entendait plus rien de ce qui se passait autour de lui; il n’avait eu dans sa vie qu’une affection: il avait aimé sa fille, s’il est permis d’employer ce mot à propos d’un tel homme.
Cette enfant, morte à vingt ans, avait cependant trouvé le temps d’être un monstre. Près d’elle, et près d’elle seule, le vieillard avait pu ne rien cacher; il s’ouvrait à elle, il trouvait en elle le complément de lui-même. Sentant tout vieillir en lui, il caressait amoureusement les vices encore jeunes de celle qu’il avait formée et en qui il espérait revivre; il avait compté sur elle pour accomplir les œuvres qu’il avait désirées: celle-là ne l’eût pas trahi.
Quand elle était morte, il avait senti s’éteindre la plus vive partie de lui-même. Haïssant le bonheur des autres, le soleil et le ciel bleu, il repassait les beaux temps de sa vie: l’époque où vivait sa fille.
La femme Hourra, la Mère de l’argent, était sa fermière. Souvent il s’enfermait avec elle de longues heures dans quelque coin retiré. Sa fille seule avait le droit d’entrer. Il paraît qu’une amitié épouvantable et un commerce mystérieux unissaient ces trois êtres.
Tout à coup, le vieillard se leva comme s’il fût revenu aux jours de sa première jeunesse:
--Ma fille, s’écria-t-il.
Et il sauta au cou d’Ivonne qui passait.
--Tout n’est donc pas fini? dit-il d’une voix étouffée. Elle me disait bien, Hourra, elle qui savait les secrets, que ma fille n’était pas morte, que je reverrais l’enfant de mes entrailles.
Et le vieillard, galvanisé par une tendresse horrible, semblait prêt à oublier ses infirmités et à prendre part à la fête.
--Oui, tu es ma fille! ma fille! s’écriait-il, la nature ne fait pas deux êtres si semblables. Viens! viens avec moi!
Et il l’entraîna vers sa demeure.
Un certain jour, Jean, le jeune marié, se sentit pris, en sortant de table, d’une douleur de tête inconnue. Le lendemain, il ne souffrait plus; mais il était pâle encore. Cette pâleur augmenta, et, au bout d’un mois, sans agonie, sans maladie connue, il dit à sa jeune femme, dont les yeux n’osaient plus se fixer sur lui:
--Louise, je désire que cette campagne, pleine de souvenirs, soit ma dernière demeure. Fais-moi porter, je te prie, près de la cabane des sabotiers, quand tu verras que tout est fini. Pardonne à mon père et ne venge pas ma mort. Ne dérange pas ce qui doit se passer.
La jeune femme le crut en délire; et d’ailleurs le désespoir ne cherche pas à comprendre.
--Écoute, dit le malade: n’entends-tu rien? Louise prêta l’oreille.
--On dirait que quelqu’un parle dans la chambre qui a été celle de ma sœur.
--Tu ne te trompes pas, dit Louise, et cependant j’ai entendu dire que personne n’y est entré depuis sa mort. La porte est condamnée.
Louise était près de la fenêtre; elle vit, sans la reconnaître, Ivonne qui passait dans la cour. Le bruit cessa.
Louise entra dans la chambre condamnée; elle y resta longtemps. Tous les domestiques étaient absents à la même heure. La jeune femme revint dans la chambre de son mari, lui demanda comment il se trouvait et n’eut pas de réponse: elle sortit sur la pointe des pieds. Mais ces précautions étaient inutiles, son mari ne devait plus être gêné par aucun bruit. Peut-être avait-il fait, pour appeler, un effort inutile.
Cependant son père ne témoigna ni surprise ni douleur de cette mort étrange, mais il devint plus sombre et bientôt lui-même mourut soigné par sa belle-fille Louise et aussi par Ivonne, Ivonne la préférée de son cœur, à laquelle par testament il laissait tout son bien.