‹ Contes extraordinairesChapitre 30 sur 53 · III

III

Sept ans se sont écoulés. Le château a changé de maître.

Que sont devenus les deux vieillards, Pierre, Anna, et Ivonne? Quant à Pierre et aux vieillards, ne me demandez pas leur histoire. Ceux qui ne prennent point part aux combats n’ont pas d’histoire.

Voici ce qui se passait au château.

Les domestiques riaient, buvaient, chantaient devant une table bien servie. Un cri se fit entendre.

--N’irons-nous pas voir? dit Marie, la plus jeune de deux servantes.

--Ah bah! dit un autre domestique; il a crié aussi là-bas, notre vrai maître, le fils, l’héritier de tout, et elle a su faire que personne ne fût là pour lui porter secours. C’est une histoire qu’on n’éclaircira pas de longtemps.

--Tais-toi, dit Marie, ne dis pas de ces choses-là.

--Je sais ce que je sais, répondit l’homme.

Dure et injuste envers ses gens, Ivonne s’était fait haïr de tous. Elle avait usé de la richesse comme en usent ceux qui l’ont désirée immodérément.

--Va donc voir, disait Jeanne. Qui sait si ce cri n’est pas le dernier?

--Va toi-même si tu veux, répondait Julie qui devint pâle.

La porte s’ouvrit, et une jeune femme entra, c’était Anna. Anna n’avait jamais pénétré dans cette demeure sans avoir été saisie de ce froid particulier que vous connaissez peut-être et qui ressemble aux caresses glacées d’une main invisible. Jamais aussi elle ne rentrait chez elle sans éprouver un sentiment de joie et de sécurité; elle subissait dans sa cabane ce charme de la simplicité qui parfois nous saisit au cœur quand nous traversons un village et que nous regrettons de le quitter si vite. La simplicité est attendrissante. Devant Anna, les domestiques prirent un air de componction.

--Comment va-t-elle? demanda la jeune femme.

--Pas bien, ma pauvre dame, dit Jeanne; elle est tous les jours plus pâle que la veille, et les médecins ne conçoivent rien à cette maladie-là.

--Et vous la laissez seule? dit Anna.

Personne ne répondit.

--Madame, dit Jeanne à voix basse, je ne vous engage pas à entrer.

Sans répondre, Anna prit le chemin de la chambre d’Ivonne, et Jeanne la suivit presque involontairement.

Quand elles furent seules:

--Jeanne, dit Anna, il fallait m’avouer que vous n’osiez plus veiller, je vous aurais remplacée.

--J’ai veillé, bien sûr, dit Jeanne, j’ai veillé.

On arrivait à la chambre de la malade. Anna ouvrit malgré Jeanne, qui, instinctivement, retenait sa main. Ivonne était sur son lit, pâle comme les vivants ne le sont jamais, comme les morts ne le sont pas ordinairement. Anna approcha un miroir de ces lèvres sans couleur: le miroir ne fut pas terni.

Il y eut entre les deux femmes un silence terrible.

--S’il y a là-dessous quelque chose de plus affreux que la mort, jurez-moi le secret, dit Anna à Jeanne.

--C’est à vous de me le jurer, si vous voulez savoir, dit Jeanne à Anna.

--Parlez, dit Anna.

--Vous ne répéterez à personne ce que je vais vous dire. On rirait de moi.

--Parlez donc.

--Cette nuit, dit-elle, je veillais Ivonne. A minuit je me suis éveillée; j’avais froid. J’entendis un petit bruit; je vis une lueur, mais je croyais que c’était la veilleuse qui éclairait la chambre comme toutes les nuits. Je me levai pour lui donner à boire. Voulant chauffer du tilleul, je m’approchai de la veilleuse, et je m’aperçus alors qu’elle était éteinte, et pourtant il y avait toujours une lueur dans la chambre. Alors j’ai regardé du côté du lit, et j’ai vu dans l’alcôve, j’ai vu comme je vous vois et à la place où je vous vois (Anna recula involontairement), j’ai vu une vieille aux yeux fauves comme ceux d’un chat-huant. Je ne dormais pas, je ne suis pas folle et je ne mens pas. Ivonne se débattait contre elle. La vieille lui présentait une petite croix d’or, reculait en ricanant, dès que celle-ci, dit Jeanne en montrant la morte, dès que celle-ci voulait la saisir, et elle disait: «Est-ce que je ne te l’ai pas bien payée, cette méchante petite chose qui ne valait pas deux liards?» Puis la vieille s’est approchée: elle a fouillé avec ses ongles dans la poitrine autour du cœur en disant: «Ce serait le moment, ma mignonne: la lune se lève, il te reste quelques gouttes près du cœur, et il me les faut, j’en ai besoin pour ma lessive.»

UN SECRET TRAHI

Je passais par la ville de... Je voulus voir la maison des fous. Ce spectacle n’est pas gai, mais il est instructif. Il y a dans le fou un avertissement terrible. La folie est féconde en enseignements extraordinaires. La déraison vulgaire, celle qui habite les rues et les maisons, celle-là cache son absurdité sous une certaine apparence de bon sens conservé; elle a gardé le respect humain; elle ne dit pas son dernier mot. Elle mitige ce qu’elle aurait de violent par mille tempéraments: elle s’accommode un peu à la déraison de ses voisins: elle se plie aux exigences du monde: elle n’est pas complète, absolue, entière. Aussi reste-t-elle sociale, précisément parce qu’elle se cache.

Mais la folie, proprement dite, ne se cache plus. Elle s’étale, elle a perdu la pudeur d’elle-même. Aussi est-elle bien instructive, parce qu’elle se trahit. Elle montre sa cause, en ne cachant aucun de ses effets. Elle montre en flagrant délit la passion dont elle est née. Elle la montre dans ses dernières conséquences, et voilà la leçon! Quand la passion s’arrête à mi-chemin, son caractère n’éclate pas, mais quand elle a tué le sens commun et qu’elle marche tête haute, visière levée, seule et victorieuse dans le silence de la raison vaincue, il est difficile de ne pas reculer d’épouvante en la voyant, en passant à côté d’elle.

· · ·

Je vis un homme qui se croyait Dieu. Beaucoup se croient Dieu d’une certaine manière; mais celui-ci se croyait Dieu de manière à le dire, à le proclamer. Il exigeait le culte; il parlait de l’impiété des hommes de ce temps-ci, de la dureté de leur cœur.

--C’est moi qui les ai créés, disait-il, et ils ne m’en savent aucun gré.

Puis il se mit à causer, et raisonna très bien, dès qu’il ne parla plus de lui-même. C’était un homme instruit et intelligent.

Il s’offrit à me servir de cicerone, fit mille réflexions ingénieuses et justes.

--Ces gens sont fous, disait-il de temps en temps; que je les plains!

Il me conduisit à un de ses camarades.

--Tenez, me dit-il, quelle pitié! Voilà un homme de talent, bon géomètre. Il pouvait rendre des services à la société. Il est charmant, il est aimable, il est doux. Pauvre jeune homme! Ne s’est-il pas imaginé un beau jour qu’il était Dieu le Fils. Concevez-vous qu’une folie pareille entre dans une tête humaine? C’est comme je vous le dis, il croit qu’il est Dieu le Fils. Mais ce n’est pas tout; ce qu’il y a de plus extraordinaire, de plus incroyable, ce que vous ne voudrez jamais admettre, c’est qu’il ose me dire cela en face, sans se troubler, à moi qui suis Dieu le Père! Il me l’a dit, non pas une fois, mais cent, sans que ni raisonnements, ni supplications, ni menaces aient rien pu sur lui. J’ai de temps en temps la pensée de le foudroyer; mais je ne le fais pas. Il est si jeune!

--Tenez, continua-t-il, en voilà un qui se croit empereur, comme s’il pouvait être empereur sans ma permission!

Voici une femme qui s’est persuadé que Jeanne d’Arc revit en elle.

Mais ce n’est pas tout. Voici un homme qui se croit soleil. C’est l’orgueil qui a perdu tous ces pauvres gens.

Soleil! continua mon guide en s’animant, un homme de chair et d’os qui se croit soleil! Que la folie est une chose étrange! Et c’est à moi qu’il vient le dire, à moi dont le soleil n’est qu’une faible image! Voyons, vous, monsieur, qui probablement m’adorez, auriez-vous pensé qu’un homme pût arriver à se croire soleil, si vous n’aviez pas rencontré un Dieu pour vous le dire et pour vous le montrer?

Mon guide continua.

--En voici un autre dont la folie est assez singulière, me dit-il en montrant son propre gardien; il croit que je suis fou. Je le plains, et je ne lui en veux pas. Cependant, pour vous dire toute la vérité, j’ai contre lui des moments de haine. Deux ou trois fois, j’ai voulu l’obliger à se mettre à genoux devant moi. Il a refusé. J’ai pris le parti de mépriser les hommages qu’il me refuse. Que voulez-vous! Il ne sait pas. Il est fou; il n’est pas responsable de ses actions. Il y en a un autre ici qui croit être le directeur d’une maison de fous. Il me traite comme un des malades dont il est chargé, et m’envoie quelquefois un médecin. Je reçois le médecin avec bonté. Un Dieu doit être bon. Si je n’étais pas bon, on ne saurait pas que je suis Dieu.

En voici un qui se regarde comme l’inventeur de la vapeur; je ne veux pas le détromper, parce que cette idée le rend heureux.

Nous marchions toujours. Mon guide parlait et je l’écoutais.

Je vis un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d’années, un homme à la figure intelligente, au regard ardent et fixe, qui se livrait à l’exercice le plus singulier. Il s’approchait de tous ses compagnons, et disait à chacun un mot à l’oreille; puis il posait un doigt sur sa bouche, et ajoutait:--Ne me trahissez pas.

Il vint à moi:--Êtes-vous un homme d’honneur, Monsieur? me dit-il. Je crois que vous êtes homme d’honneur, et je vais vous dire un secret.

Il me prit la main et me la serra fortement.

Mon guide me retint par l’autre bras.

--Il va vous dire que je ne suis pas Dieu; surtout ne le croyez pas. N’allez pas augmenter le nombre des impies.

En prononçant ces mots, celui qui s’était fait mon guide et qu’on nommait Antoine, quitta son expression bienveillante pour une expression terrible. Je sentis la fureur dans le voisinage, cette fureur sans appel qui est toujours tout près, quand la folie est là, même la folie la plus douce; les deux fous me tenaient, chacun semblait vouloir me gagner à lui et me sauver de son voisin.

--Défiez-vous de lui, me dit l’homme qui parlait à voix basse, et qu’on nommait René; défiez-vous de lui! il va vous trahir! Confiez-vous à moi, bien plutôt. J’ai trahi un secret, je le sais; mais je n’en trahirai plus jamais. Ne dites vos secrets qu’à moi, Monsieur. Tenez, je parie que tous les jours vous allez dans une maison de la rue..., au numéro... eh bien! vous pouvez me le dire, mais ne le dites pas à d’autres; ils vous trahiraient. Moi, je ne trahirai plus; j’ai trahi une fois, il y a de cela six mille ans, et je m’en souviens comme si c’était hier; six mille ans, cela passe vite.

--Qu’est-ce que six mille ans, dit Antoine interrompant son camarade; qu’est-ce que six mille ans, près de l’éternité? Moi qui suis Dieu...

--Tais-toi, dit René, tais-toi, tu n’es pas Dieu...

--Ah! s’écria-t-il, et il devint pâle comme un mort. Oh! pardon! pardon! pardon, mon fils! Voilà que je trahis encore un secret! Ne meurs pas, mon fils! ne meurs pas! Oh! pourquoi ai-je parlé? J’ai trahi le secret d’Antoine en disant qu’il n’est pas Dieu. Mais je ne le trahirai plus. Tu es Dieu. Antoine, tu es Dieu!

Et René tomba aux genoux de son malheureux ami ou ennemi, comme vous voudrez l’appeler.

--Voyez, me dit Antoine, ma divinité l’écrase!

René se releva.

--Si tu es Dieu, continua-t-il, rends-moi mon fils. Je n’avais que lui. Oh! pourquoi ai-je parlé? Désespoir! désespoir! pourquoi ai-je parlé?

Il s’arrachait les cheveux; l’attaque devint furieuse, le docteur fut appelé.

Voici l’histoire du pauvre René, telle qu’on me l’a racontée:

· · ·

Il avait été riche! Sa fortune avait péri tout entière dans une spéculation, et non seulement elle avait péri, mais, chose plus amère, elle avait été volée. Chose plus amère encore! elle n’avait pas été volée par des voleurs, au coin d’un bois: elle avait été volée par des amis.

Quant aux détails de l’affaire, ils ne nous regardent pas. Ce qu’il y a de certain, c’est que René fut dépouillé de sa fortune.

Sa femme était morte jeune. Il restait à René un fils, nommé André, et un ami, M. Charles Lerdan.

La ruine de René n’était pas entière, il pouvait encore vivre, et il vivait. René parlait souvent de son dévouement, il en parlait excessivement en homme qui ne sait ce que c’est. Son cœur était presque tout entier dans son imagination. Excellent quand il était bon, il n’était pas bon longtemps de suite, et il était prudent de ne pas mettre aux prises chez lui la bonté et l’amour-propre.

Quel homme était Charles Lerdan? Je ne sais trop. Ceux qui m’ont raconté l’histoire ne l’avaient pas connu. Il paraît seulement qu’il ne ressemblait pas à tout le monde. Était-il grand ou était-il seulement bizarre? C’est une question que je ne puis résoudre. En tout cas, René le regardait comme un objet extraordinaire et précieux. En parlant de lui, René disait: J’aime Charles; et, de bonne foi, croyait l’aimer. René avait trouvé le moyen de concilier l’enthousiasme et l’égoïsme. Quand un homme lui était agréable, il croyait aimer cet homme-là; mais il n’aimait que lui-même, à propos de cet homme-là.

René et Charles se voyaient, dit-on, tous les jours depuis leur enfance. Le lien qui les unissait semblait solide. Ces deux hommes pensaient et sentaient de même. Mais il n’y a rien de solide dans un monument quand l’amour-propre se glisse par les fentes: à l’instant même, les pierres sont disjointes.

Pendant le récit je me disais: L’un se croit Dieu, l’autre soleil, l’autre empereur. Si René est fou pour une cause analogue, décidément c’est l’amour-propre qui peuple cette maison.

Reprenons le récit.

Un jour, René alla voir Charles à huit heures du soir. Charles n’était pas chez lui. Le lendemain il y alla encore, et Charles était encore absent. Le troisième jour il en fut de même. René était mécontent.--Où va Charles? pensa-t-il. Est-ce qu’il se cache de moi?

Cette piqûre d’épingle suffit pour blesser René, ou, si vous voulez, suffit à René pour se faire une blessure.

Il aima moins son ami. Son amour-propre enfla.

Un soir, René devait recevoir quelques personnes.

--Tu viendras? dit-il à Charles.

--Je ne peux pas, répondit celui-ci.

Et pas d’explications.

La blessure de René se creusait.

Mais, quelques jours après, René fit jouer une comédie au Théâtre-Français. Il comptait sur son ami pour le succès de la pièce. Il lui porta un billet.

--Nous dînerons ensemble, lui dit-il; je veux m’assurer de toi et ne pas te lâcher.

--Je suis désolé, dit Charles, de te refuser aujourd’hui; mais je n’irai qu’à la seconde représentation.

Depuis quelques jours, je ne suis pas libre le soir. Quand tu es venu me chercher, tu ne m’as pas trouvé. Quand tu m’as appelé, je n’ai pas répondu. Ton invitation d’aujourd’hui, je ne la refuserais pas sans motif sérieux.

--Tu as un secret que tu ne peux me confier? dit René.

--Tu me donnes ta parole d’honneur de garder, sur ce que je vais dire, un silence absolu? demanda Charles.

--Tu te défies donc beaucoup de moi?

--Non, René, dit Charles; mais une indiscrétion perdrait tout. Prends tes précautions contre toi-même. Donne ta parole d’honneur.

Tous les soirs, dit Charles, je vais rue ***, nº ***; l’affaire qui m’y appelle est grave. Il s’agit d’obtenir la réparation d’une injustice. Mon entreprise est difficile: je demande aux coupables eux-mêmes de défaire le mal qu’ils ont fait autrefois. Or ils partent demain pour l’Amérique. Je vais tenter ce soir l’assaut décisif. Ce soir, entends-tu? Ta comédie sera jouée plusieurs fois. Mais je ne verrai qu’une fois, je ne verrai que ce soir l’homme qui part demain. J’ai à sauver cet homme de l’injustice qu’il a faite, et un autre homme de l’injustice qu’il a subie.

--Fais ce que tu voudras, dit René.

--A demain, dit Charles. Pour l’affaire dont je te parle, ajouta-t-il en le quittant, j’ai différé mon mariage.

En effet, Charles devait épouser Mlle Marie Léonce, et depuis quinze soirs la famille Léonce attendait Charles inutilement.

L’explication de Charles avait satisfait la raison de René, mais non pas son amour-propre. Il était blessé à l’endroit sensible. Dans la journée, René, faisant trêve un instant aux préoccupations théâtrales, se rendit chez la famille Léonce, avec son fils.

Il se passa là une de ces trahisons dont les amis seuls ont le secret.

René crut apercevoir que Mme Léonce était mécontente de Charles. Il crut voir l’effet de l’absence. Le refroidissement lui parut sensible. Au fond du cœur, René fut content.

Il parla de son admiration pour Charles.

--C’est un homme complètement supérieur, dit-il. Quel dommage que son caractère ne soit pas à la hauteur de son intelligence!

On causa. Chacun dit son mot.

--Depuis quelque temps, remarqua un des causeurs, on ne le voit plus. Il abandonne ses amis.

--La fidélité, dit René, n’est pas la vertu favorite de Charles.

--Où passe-t-il ses soirées? dit un indifférent. Je ne le rencontre plus dans le monde.

René se pinça les lèvres, comme un homme qui a quelque chose à dire et qui ne veut pas parler.

Alors on le questionna. Il se défendit comme on se défend quand on va céder. Au lieu de l’arrêter par un mot bref, il excita la curiosité par mille demi-mots.

Enfin, enchanté de montrer qu’il savait ce que les autres ne savaient pas, désireux de nuire à Charles, désireux de le faire suspecter, désireux d’irriter contre lui la famille Léonce en lui prouvant que Charles avait des secrets pour elle, il se cacha à lui-même tous ses sentiments mauvais, et se dit:--Il faut que je prévienne cette famille. Charles suit une mauvaise voie; ce jeune homme se perd. Il prend de mauvaises habitudes. Il y a dans son absence, dans sa préoccupation, quelque chose de mauvais. Pourquoi se cacher, s’il ne fait pas le mal? C’est une passion, le jeu peut-être qui l’attire là où il va, là où il veut aller seul, là où il se cache pour aller. Dans son intérêt et dans l’intérêt de Mlle Marie, il faut que je prévienne la famille Léonce.

S’étant ainsi trompé lui-même, en se parlant tout bas, René parla tout haut.

--Charles, dit-il, me fait beaucoup de peine. Mon amitié pour lui me rend inquiet sur son compte. Je vous dirai, entre nous, que son rendez-vous de tous les soirs est invariable. Il va rue... numéro... chez qui? Je ne sais. J’ai mauvaise idée de cette maison. Quelqu’un m’a dit avoir vu Charles sortir de là, à deux heures du matin, un billet de banque à la main. C’est au moins imprudent. Il pourrait être attaqué.

(Le fait était à moitié vrai. Un curieux avait vu Charles sortir de cette maison, un papier à la main; mais ce papier était une lettre d’affaires.)

--Charles, continua René, a eu de tout temps pour les jeux de hasard un attrait qui m’inquiétait malgré moi; car nous sommes amis d’enfance. Et, dans cette circonstance, il m’a fait un chagrin véritable, en ne m’avouant pas le vrai motif de ses rendez-vous continuels.

René jeta un coup d’œil autour de lui, comme pour contempler sa victoire.

Chose remarquable! sa confidence avait produit un effet directement contraire à celui qu’il attendait.

Quand il insinua que Charles était un menteur et un joueur, tous sentirent en lui le traître, et une réaction se fit en faveur de celui qu’il trahissait. Le frère de Marie se leva et ouvrit la porte.

--Sortez, monsieur, dit-il à René; vous êtes méchant.

René sortit suivi de son fils André.

Ce jeune homme partageait la rage de son père, et la partageait d’autant plus volontiers que Mlle Marie ne lui déplaisait pas. Pour les hommes comme René et son fils, l’humiliation subie devant une femme est un malheur qu’ils ne pardonnent ni aux autres ni à eux-mêmes, et, par une malice du sort, ce malheur leur arrive sans cesse. A l’instant précis où son frère avait mis René à la porte, Mlle Marie avait ri de bon cœur. N’étant pas émue, elle avait observé la scène, qui pour elle n’était qu’une comédie, car elle savait le secret.

--Ma mère, dit-elle, il faut renvoyer Julien (c’était le nom du domestique). Tout à l’heure il écoutait à la porte.

Julien fut renvoyé, comme René.

--C’est le jour des expulsions, disait Marie; la maison va devenir nette. Le jour de mon mariage, il faudra vendre les fauteuils sur lesquels ces gens-là se sont assis.

A minuit, André se dirigea, en courant, vers la maison mystérieuse d’où Charles sortait vers une heure du matin. Il tenait à lui raconter lui-même la visite qu’il avait faite avec son père chez la famille Léonce, afin que son récit ne fût prévenu, précédé, détruit par aucun autre récit; afin qu’il pût dire à Charles que Mlle Marie semblait avoir reçu de fâcheuses impressions sur son compte; que son père René et lui André avaient fait, pour les dissiper, d’inutiles efforts; que M. Léonce avait détourné la conversation. Enfin, il se proposait d’enfoncer doucement à Charles un poignard dans le cœur, suivant l’usage des amis.

Il approchait de la maison indiquée. Il vit courir vers lui un homme qui se jeta dans ses bras et le serra à l’étouffer: c’était Charles.

--Cher André, lui dit-il, tiens, voilà la fortune de ton père; ceux qui la lui avaient dérobée ont reconnu ses droits et la lui rendent. Je travaillais depuis quelque temps à faire éclater la justice; voilà pourquoi je suis devenu invisible.

Eh bien! va, cher ami, porte à ton père toi-même ce qui lui appartient, ce qui lui est rendu. Dis-lui que j’ai gardé le secret vis-à-vis de lui dans la crainte de lui préparer, en cas d’échec, une déception. Dis-lui de me pardonner mon silence et mon absence. Demain je serai tout à lui.

André quitta Charles, chargé de billets de banque. Avait-il des remords? Je ne le crois même pas. Son père l’avait habitué à ne jamais dire: j’ai tort.

Pendant le colloque de Charles et d’André, un homme était resté debout près d’eux, immobile et inaperçu.

C’était Julien, le domestique indiscret, Julien qui avait entendu dire par René que Charles traversait cette rue toutes les nuits, à une heure du matin, sortant d’une maison de jeu et chargé quelquefois de billets de banque. Julien qui avait entendu, chez Mme Léonce, la conversation de René, venait d’entendre ici la conversation d’André et de Charles.

Charles s’éloignait. Julien savait qu’André emportait le trésor. Il le suivit, et quand il jugea le moment favorable, lui saisit les deux mains et les attacha, car il était le plus fort.

--Silence, dit-il, ou je te tue.

Et il s’empara des billets de banque.

André voulut appeler. Julien tira de sa poche un couteau, et frappa André au cœur avec tant de précision, que le jeune homme tomba mort.

Le lendemain, René apprit les événements de la nuit et devint fou.

Au moment où l’on venait de me raconter son histoire, René repassa devant moi, suivi du docteur. Il vint à moi.--Soyez discret, monsieur, dit-il. Quelquefois on prononce un mot légèrement, et on n’en devine pas les conséquences. Je connais un homme qui, pour avoir trahi le secret le plus insignifiant, a perdu d’un mot, si ce qu’on dit est vrai, son bonheur, son honneur, sa vie, son ami, son fils, sa fortune, son avenir, sa raison.

Et René continua sa route, un doigt posé sur sa bouche.

UN HOMME COURAGEUX

CONTE

Par une soirée du mois de mars, en 1853, quelques jeunes gens marchaient bruyamment dans la rue de l’École-de-Médecine.

Arrivés devant une porte cochère, ils se dirent adieu, éclatèrent d’un rire épais, firent quelques grosses plaisanteries, se serrèrent la main plus fort que quand on se la serre avec plaisir, puis l’un d’eux entra dans la maison.

--Bonsoir, vieux! lui crièrent ceux qui s’en allaient.

--Édouard n’a jamais été si gai que ce soir, se disaient-ils entre eux.

--Il est gai, parce qu’il est fort, dit le plus philosophe de la troupe.

--Si on choisissait sa destinée, je choisirais cette destinée-là, dit un second personnage.

--Les anges ont éternué à sa naissance, dit-on encore.

--Quand l’argent ne va plus, il se console avec sa pipe, et fait bien, ajouta un malin de profession.

--Quelqu’un l’a-t-il vu triste? demanda une dernière voix, qui ne voulait pas rester muette dans le concert.

Et toutes les voix répondirent: Non.

Celui qu’on louait ainsi, Édouard Castagnou, montait lentement deux étages. Pour un homme gai, il marchait bien lourdement: la gaieté va toujours vite. Cependant, ne nous hâtons pas de juger. Ses camarades doivent le connaître mieux que moi.

Le voilà devant la porte de sa chambre: voici l’instant décisif, car il est seul. Nous allons bien savoir s’il est heureux: il est seul. (Je le regarde, il est vrai; mais j’ai ce privilège épouvantable du narrateur, le privilège de voir et de n’être pas vu.)

Édouard tire une clef de sa poche, la met dans la serrure, et l’y laisse un instant. On dirait qu’il hésite à ouvrir. Mais je ne puis le croire; suivons-le.

Il pousse sa porte. Le voilà dans sa chambre, sans lumière. Cependant il jette un coup d’œil rapide derrière la porte et autour de lui, comme un homme qui chercherait ou qui serait cherché.

Sa chambre est obscure. Je vais user de mon droit d’observateur pour toucher sa main qui cherche maladroitement sur la cheminée une allumette.

Sa main est froide, non pas comme le marbre de la cheminée qu’il touche, mais autrement. Si je touche le marbre de la cheminée, je me refroidis la peau. Si je touche la main d’Édouard, elle me glace le sang.

Voilà la bougie allumée. A quel homme avons-nous affaire?

Il est grand et fort, circonstance fâcheuse peut-être, car elle a pu augmenter son aplomb extérieur. Beaucoup de gens, je le crois, ont été préservés de mille folies par leur petite taille et leur maigreur, qui leur inspirent, en certaines circonstances et en face de certaines gens, une sorte de timidité salutaire.

Édouard est grand et fort. Il a l’air habitué au commandement. Mais il y a dans son œil quelque chose de flottant et d’indécis. Il regarde partout et ne regarde nulle part. Le voilà qui s’assied d’un air inquiet. Il est dans sa chambre, et on dirait qu’il n’est pas chez lui. J’en conclus qu’il fait le maître quand il est chez les autres.

Il se relève. Va-t-il se coucher? Non. Il prend sa bougie, et regarde sous son lit, après s’être consulté un moment, comme s’il faisait un effort.

Décidément je ne comprends plus.

Est-ce un coupable? La figure des coupables peut avoir trois expressions: la froideur, le repentir ou le remords.

Quand le coupable est indifférent, il a une froideur dont rien ne donne l’idée.

Quand le coupable se repent, sa physionomie se prépare à se calmer. On sent qu’il marche vers la tranquillité. Le repentir, quelque déchirant qu’il puisse être, apaise; les choses qui sont dans l’ordre du bien pacifient, même quand elles déchirent.

Quand le coupable n’a que des remords, il offre aux yeux la raideur du désespoir. Si le repentir, qui contient l’espérance, rafraîchit, même quand il désole, le remords qui contient le désespoir, agite et glace, même quand il réduit sa victime à un état de calme apparent. Les choses qui sont dans l’ordre du mal, troublent même quand elles immobilisent.

Le remords, par sa froideur, touche souvent à l’indifférence. Il s’en distingue par sa brutalité. L’indifférence est plus polie.

Édouard ne se repent pas; son œil est dur, fixe et sec. Il n’a pas l’indifférence aisée de l’homme qui se dit: Tout ce que j’ai fait est bien fait, car ses mouvements sont saccadés.

A-t-il un remords? Peut-être. Il est si lourd sur sa chaise! Il porte sans doute un poids énorme. Je sens, à la profondeur de son abattement, que cet homme rit souvent et très haut, mais qu’il n’a pas le droit de rire; qu’il ne pleure jamais, mais qu’il aurait le droit de pleurer. Il est accablé; oui, mais il n’est pas tout entier là. Je ne devine pas tout. Cet homme doit se résumer dans un mot, et ce mot m’échappe encore. Je regarde et j’attends. Il ne fait rien; rien, c’est bien vide. Il a l’air d’inspecter, et j’ai froid en le contemplant. Il promène autour de lui ses regards, comme s’il attendait quelqu’un, et cependant je sens qu’il n’attend personne, ou s’il attend quelqu’un, ce quelqu’un-là ne doit pas venir. Si ce quelqu’un venait, je sens que j’aurais peur. Peur! voilà le mot que je cherchais. Je l’ai trouvé, comme on trouve tant de choses, quand j’ai regardé en moi, oubliant le dehors.

Édouard a peur, car j’ai froid. S’il avait peur des voleurs, s’il avait peur d’un danger, je n’aurais pas froid, en le regardant. La peur qu’il a, c’est la peur froide: toutes les créatures humaines, armées pour le défendre, s’assembleraient là autour de lui, sans le rassurer.

On frappe à la porte, il se retourne et souffle sa bougie.

Je ne me suis pas trompé, il s’est retourné brusquement. Il a peur; mais il n’a pas peur de celui qui frappe à sa porte: celui-là n’est que l’occasion. Celui dont Édouard a peur ne fait aucun bruit. Et si, par extraordinaire, il pouvait entrer, je crois qu’il pourrait entrer sans frapper.

Le surlendemain, deux amis d’Édouard causaient ainsi:

--Hier soir, à onze heures, j’ai frappé à sa porte; il n’a pas répondu.

--C’est qu’apparemment il n’était pas chez lui.

--Pardon, j’ai vu sa lumière par le trou de la serrure, et sa lumière s’est éteinte.

--Est-ce qu’Édouard devient fou?

--Cet homme-là se meurt, vois-tu, mon cher, car voilà trois mois qu’il ne s’est battu.

--J’ai entendu parler de sa dernière affaire; mais je n’étais pas à Paris. Conte-moi l’aventure.

--La voici. Édouard se promenait bras dessus bras dessous avec un Anglais qui lui dit: Mon garçon, je connais votre réputation. Vous êtes crâne, comme on dit en France; mais vous avez trouvé votre maître. Je suis plus crâne que vous. Édouard répondit:--C’est ce que nous verrons.

Tous deux sortaient de table et avaient bien déjeuné.

--Voici, mon garçon, poursuivit Édouard, ce que je vous propose. Je lance cette pièce en l’air: Pile ou face. Pile? Je vous brûle la cervelle: Face? C’est vous qui me la brûlez.

--Accepté, dit l’Anglais.

La pièce retomba, Édouard la releva sans la moindre émotion:

--Face, dit-il. Camarade, vous allez me brûler la cervelle. Ce sera drôle. J’ai chez moi un pistolet tout neuf, quelque chose d’excellent. Vous allez l’essayer, et, par testament, je vous le lègue.

S’il est bon, vous continuerez à vous en servir.

Ils allèrent chez Édouard; ils chargèrent le pistolet, puis Édouard alluma un cigare, en offrit un autre à son camarade; tous deux fumèrent. En fumant, Édouard disait:

--J’ai un conseil à vous demander: à ma place, est-ce dans la bouche ou dans l’œil que vous appliqueriez le pistolet?

--Dans l’œil, dit l’Anglais.

--Eh bien, dit Édouard, quand vous voudrez.

Et il s’appliqua le pistolet sur l’œil, présentant la détente à son camarade.

Cependant l’Anglais, un peu moins ivre qu’une heure auparavant, prit une attitude théâtrale et dit:

--Il ne faut pas que la crânerie française périsse, et tu la représentes bien. Ami, tu es un vrai crâne, un bon, un vieux, un raffiné. Je veux que tu vives. Buvons à la santé de la crânerie un verre de château-margaux. Et puis changeons de pari. Le premier que nous trouvons dans la rue, je lui demande ses oreilles; s’il me les refuse, je le tue. Toi, tu en fais autant au second qui se présente. Et nous verrons qui de nous deux aura tué le premier et le plus gentiment son homme.

--Très bien, dit Édouard. J’aime la lame; je ne serais pas fâché de faire avaler un pouce de fer à quelqu’un pour me dégourdir le poignet.

Édouard n’aurait jamais osé dire: J’aime le sang.

Ils sortent. L’Anglais aborde un passant et lui dit:

--Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir de me donner vos oreilles?

--Très volontiers, monsieur, répond le passant, d’un air agréable. Ayez seulement la bonté de passer à mon hôtel dans deux heures. J’aurai l’avantage de vous les remettre.

Et il donna sa carte.

Deux heures après, l’Anglais se rendit à l’endroit indiqué où il trouva son homme. Mais son homme, après lui avoir attaché ses deux mains derrière le dos, lui donna le fouet, deux heures durant. Quand il fut fatigué de frapper, il prit l’Anglais par la peau du col, comme un chien, et le jeta par la fenêtre. Il demeurait à l’entresol. L’Anglais n’eut que des contusions.

Quant à Édouard, il aborda, lui, un jeune homme élégant et lui fit la demande convenue.

Le jeune homme, qui se nommait, si j’ai bonne mémoire, Émile, au lieu d’appeler un sergent de ville, se troubla. Il n’avait pas vécu dans le monde des duellistes, et ne savait ce que cela voulait dire.

--Se trompait-il? dit l’interlocuteur.

--Là n’est pas la question, poursuivit celui qui racontait. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’Édouard ne lâcha pas son homme, sut où il demeurait, connut ses habitudes, le vit le lendemain entrer dans un café, y entra après lui, et, devant ses camarades attablés près de M. Émile ***, lui cracha à la figure.

Le rendez-vous fut pris. On devait se trouver à Vincennes le lendemain matin, et on s’y trouva. L’arme choisie était le pistolet.

Au premier coup d’Édouard, Émile tomba frappé d’une balle dans la tête. Il ne mourut que dans la soirée. Voilà l’aventure, mon cher; voilà le dernier duel d’Édouard.

· · ·

A l’heure de la consultation, Édouard se trouvait dans le cabinet de M. ***, médecin célèbre. Ils causaient depuis fort longtemps, et les malades, dans le salon d’attente, s’impatientaient.

--Monsieur, dit le docteur, votre cas est des plus extraordinaires. Je réfléchirai, je causerai avec mes confrères. Voici, pour le moment, mon avis: Voyagez, changez toutes vos habitudes. Je vous interdis Paris et surtout votre chambre. Je vous défends d’y rentrer ce soir. Partez aujourd’hui. Écrivez-moi dans deux jours. Je veux savoir si les phénomènes se sont reproduits dans les conditions nouvelles où vous vous trouverez. Je vais réfléchir, étudier, consulter, et, dès que j’aurai une lettre de vous, je vous répondrai.

Édouard à M. ***.

Bourges.

«Cher docteur,

«J’ai quitté Paris depuis trois jours et je ne suis pas délivré. La voix, qui parlait le soir, quand onze heures sonnaient, dans les salons de Paris ou dans ma chambre, parle là où je suis, à mon oreille, que je sache l’heure ou que je ne la sache pas; elle parle du même ton, douce, calme, un peu plus faible peut-être qu’autrefois; mais c’est elle, c’est bien elle, toujours elle, fidèle, impitoyable. Oh! si elle pouvait crier! Il me semble que cela me soulagerait! Mais non; c’est une voix douce. Si elle était menaçante et si je savais d’où elle part, si c’était la voix d’un adversaire, la voix de quelqu’un, si j’avais quelqu’un en face de moi, quelqu’un à qui répondre, je me sentirais sauvé. Mais non, c’est la voix du silence.

«Pourtant, vous me l’avez dit, je ne suis pas fou. Je m’examine, je me regarde, je m’écoute: j’observe l’effet que je produis sur les autres. Je ne suis pas fou.

«J’ai quitté Paris pour aller à Nantes, où je n’avais rien à faire. Je fuyais, voilà tout. A onze heures, j’étais en wagon: le train partait d’Angers; le coup de sifflet était aigu, j’étais près de la locomotive: un autre train croisait le nôtre! Tout ce tapage eût couvert mille voix humaines! je ne sais si j’aurais entendu le tonnerre; mais j’ai entendu passer le petit souffle qui donne chair de poule, et j’ai entendu la petite voix me dire sur le ton ordinaire, la parole du soir:

«L’assassin n’a pas longtemps à vivre!

«Pour couvrir toutes les voix, pour dominer le tumulte du départ, la voix ne s’est pas donné la peine de s’élever.

«Le lendemain, j’étais au théâtre: je ne savais pas l’heure. Arnal jouait à Nantes: la salle était pleine; on riait beaucoup. Au moment le plus comique, j’ai senti le froid à mon oreille gauche, et, malgré les éclats de rire de la salle entière, j’ai entendu dire à côté de moi, comme à Paris, comme en wagon, comme dans la solitude, comme partout:

«L’assassin n’a pas longtemps à vivre!

«Comme vous êtes docteur en médecine, je puis vous écrire ces choses. Si vous étiez docteur en droit, vraiment j’hésiterais. Savez-vous bien que la justice, si elle cherchait un criminel, pourrait fort bien tourner vers moi ses soupçons?

«Enfin, mes amis savent que je suis un honnête homme, et je ne ressemble pas plus à un voleur de grand chemin qu’à un aliéné de Charenton. Le cas échéant, docteur, vous direz que je n’ai jamais arrêté, sur aucune grande route, aucune diligence.

«Je plaisante, et cependant je ne suis pas gai. Ne m’avez-vous pas demandé vous-même, cher docteur, si je n’avais aucun remords? Non vraiment. Je suis innocent comme l’enfant qui vient de naître. Ma jeunesse s’est passée comme toutes les jeunesses: quelques petites bamboches, quelques légèretés, quelques affaires d’honneur, ce qu’il faut pour n’être pas ridicule, et voilà tout. Voilà ma confession, docteur. C’est celle de tous les jeunes gens. J’ajouterai, pour qu’elle soit complète, que je commets, en esprit, le crime de Prométhée.

«Je voudrais m’emparer du tonnerre, l’avoir à ma disposition, le faire éclater à onze heures, comme il n’a jamais éclaté, et briser, s’il le fallait, à ce moment-là, les mondes, dans l’espace, les uns contre les autres, pour couvrir la petite voix.

«Mais le craquement de l’univers cassé, pulvérisé, ce craquement-là suffirait-il? J’en doute. Elle est si faible, si douce, la voix maudite! si faible, si faible, qu’elle doit être invincible.

«P. S. Si je me tirais un petit coup de pistolet dans la cervelle, à onze heures moins cinq? Mais qui sait si à onze heures la voix ne parlerait pas encore? Au moins, elle ne dirait pas la même chose. Pour faire cesser une prédiction, le meilleur moyen, c’est de la réaliser. Ce procédé me tente un peu. Je suis allé à Nantes, de là à Bourges. Il faut peut-être aller plus loin.»

Le jour où il écrivait cette lettre, Édouard quittait Bourges vers sept heures du soir.

Dans le même wagon que lui, il y avait deux hommes qui causaient, et une jeune femme en noir qui ne parlait pas.

--Ce pauvre Émile, disait l’un des deux hommes, voilà aujourd’hui un an qu’il a été assassiné.

--Assassiné? répondit l’autre.

--Ne savez-vous pas son histoire?

--Mais non, mon cher. Je n’ai pas connu cet Émile dont vous parlez si souvent; et comme vous en parlez souvent à demi-mot et d’un air mystérieux, je n’ai que des renseignements fort incomplets.

Le voyageur raconta à son ami l’histoire d’Émile, telle que nous la tenons du camarade d’Édouard.

Au moment où son récit finissait, un de ces feux qui sont allumés la nuit sur le passage des convois éclaira, pour la première fois, le visage de cette femme silencieuse, de cette femme en deuil qui était dans un coin et qui semblait dormir.

--Pardon, madame! s’écria le narrateur. En racontant la mort de mon ami, je ne savais pas parler devant sa veuve!

Onze heures sonnaient à une horloge près de laquelle le train passait, et la voix qu’Édouard appelait la voix du soir, sortit cette fois d’une bouche visible.

--L’assassin n’a plus longtemps à vivre! répondit la veuve d’Émile.

On arrivait à une station.

Quand on ouvrit la portière, un corps tomba lourdement sur la route. C’était le cadavre d’Édouard, d’Édouard qui s’était depuis un instant appuyé contre la portière.

On ouvrit le cadavre.

--Il avait un anévrisme, dit le médecin de province.

--Les anévrismes produisent quelquefois de singuliers effets, ajouta le médecin de Paris.

LES MÉMOIRES D’UNE CHAUVE-SOURIS

Je suis vieille, mes enfants, mais heureuse et gaie, vous le savez toutes. Quelquefois, le soir, à l’heure où nous prenons joyeusement nos ébats dans l’air purifié et rafraîchi, vous me demandez le secret de ma joie fidèle. Il est juste que je vous le livre avant de mourir; car nul n’a droit au bonheur, s’il est heureux pour lui seul.

Je fus jeune autrefois. Mes parents avaient vécu d’une vie simple et sans faste entre les fentes d’une vieille corniche; ils n’aspiraient ni à la gloire ni aux richesses. Mais une vieille chauve-souris, qui avait beaucoup voyagé, venait quelquefois le soir et nous entretenait des contrées qu’elle avait parcourues. Ma sœur, car j’avais une sœur, se laissait enflammer l’imagination par ces récits un peu emphatiques, peut-être, mais séduisants, je l’avoue. Toutes les races d’oiseaux et de papillons passaient devant nos yeux, quand nous l’écoutions. Elle nous introduisait dans un monde féerique qui éblouissait ma sœur, mais qui ne me suffisait pas. Oh! je rêvais voyage aussi, mais je rêvais un autre voyage.

Va, pauvre petite sœur, disais-je intérieurement, va écouter le caquetage que les oiseaux font sous les feuilles. Tu seras ridicule à leurs yeux, odieuse et même laide. Tu ne les comprendras pas; tu te feras chasser honteusement. Cependant, moi, je jouirai de la conversation des sages.

Les hommes! les hommes! que peut souhaiter une chauve-souris, sinon de les connaître?

Il est une race pour qui l’univers a été créé, qui a pénétré les secrets les plus intimes de la Nature, qui a tiré de cet admirable spectacle le droit d’être sage et heureux, et moi qui ne suis pas une chauve-souris ordinaire, moi dont l’âme est autrement faite que celle de ma sœur, moi qui suis tendre, sensible, passionnée, mélancolique et reconnaissante... Je causais ainsi avec moi-même quand mes regards tombèrent sur deux cadavres: c’étaient ceux de mon père et de ma mère. Je reçus une preuve nouvelle de mon immense sensibilité; je fis sur leur triste destinée les plaintes les plus touchantes. Mes chers parents avaient été écrasés par une pierre. J’allais pleurer chaque nuit sur cette tombe naturelle, et j’exhalais ma douleur en soupirs harmonieux. Pendant mon deuil, mon visage ne démentit pas une seule fois l’amertume de mes pensées. Quelquefois je m’excitais au désespoir et je m’enivrais de ma propre éloquence.

Je m’arrangeais dans mon trou aussi commodément que possible, et je me lamentais. Je passais en revue tous les malheurs qui avaient assailli ma confiante jeunesse, et je m’attendrissais avec volupté sur mes illusions perdues. Mais il fallait pour ces scènes de deuil une lune complaisante, un temps doux, une santé parfaite et une position commode sur la tombe de mes chers parents.

Car la moindre gêne physique empêche absolument ces effusions de cœur.

Quand il me sembla que j’avais assez longtemps gémi, je me rappelai que la force est la vertu des grandes âmes.

La Providence, en me faisant seule et libre, ne m’avertissait-elle pas qu’il était temps de réaliser mes projets. Ah! certes, il m’en coûtait de me séparer de la tombe de mes parents.

Mais les hommes étaient là qui m’attendaient pour m’instruire. Je me dévouai, mes enfants. Toute ma vie n’a été qu’un long dévouement. Je dis adieu à ma sœur en pleurant.

J’enviais cette enfant insouciante qu’une nature vulgaire devait préserver des dangers de la gloire!

--Adieu, lui dis-je, sois heureuse, puisque le bonheur t’est permis. A toi le repos, à moi la lutte! Mon âme va s’user et se briser: la tienne s’endormira.

--Pourquoi me quitter? me dit-elle. Je suis seule. Au lieu de te dévouer à l’univers qui n’a pas besoin de toi, si tu te dévouais à ta famille qui t’aime et que tu peux rendre heureuse?

Je m’éloignai en souriant.

Je rencontrai en route la vieille chauve-souris qu’avaient aimée mes parents. Cette vue m’attendrit. Notre amie m’appela.

--Je n’ai pas le temps de m’arrêter, répondis-je sans détourner la tête.

Je n’ai pas d’amour-propre: je n’en ai jamais eu; mais je ne pus m’empêcher de comparer ses voyages aux miens. Elle avait vu des insectes et j’allais voir des hommes. Elle avait appris des détails de ménage; elle avait vu des fourmis préparer leurs magasins, et vous saurez tout à l’heure à quels spectacles la Providence me destinait.

Mais ne parlons pas de moi. Les hommes qui écrivent ne pensent jamais à eux. Ils songent à tout, excepté à leur intérêt personnel. Ils travaillent pour être utiles et par charité pure. Je les ai étudiés. Je les imite. J’arrive au fait.

J’ai connu des oiseaux qui parlaient sans cesse d’eux-mêmes; ils étaient insupportables; moi, je ne parle jamais de moi. J’arrive au fait sans détour.

J’aime les voyages; ils multiplient la vie, et, quoique je me sois toujours oubliée pour les autres, cependant j’aime à contempler, en me retournant, cette trace de moi-même que garde l’air, fendu par mes ailes joyeuses et rapides.

Je contemplais ma destinée et j’admirais la nature. Je venais sans doute de passer les Alpes quand j’aperçus une habitation humaine. Je crois avoir le droit de me reposer.

A ma gauche était un moulin: je me blottis entre les pierres d’un vieux pavillon. A droite, j’apercevais un bois de pins mélancolique, et, profondément mélancolique moi-même, plus mélancolique que le bois de pins, je rêvais. La tristesse, qui est la maladie des grandes âmes, me visita. Elle me toucha de son aile noire. Plût au ciel, dis-je en pleurant, que je ne fusse jamais née! La vie est courte. Passons-la dans le désespoir. Après tout, qu’est-ce qu’une chauve-souris? C’est un roseau, un grain de sable, un nuage que le vent emporte, un...

J’allais parler et accuser la Providence, quand une voix coupa la mienne. C’était une voix d’homme qui résonnait dans l’intérieur du pavillon.

J’avoue qu’un instant le cœur me manqua presque.

--Courage, me dis-je enfin, courage, toi qui as été choisie pour être offerte en exemple aux chauves-souris à venir. Courage!

Deux jeunes gens et une jeune fille causaient ensemble. Avec quelle noblesse! Dieu le sait. Comment ai-je appris la langue des hommes? Quand je l’entendis pour la première fois, je crus l’avoir entendue toujours!

L’un de ces jeunes gens avertissait son ami d’un danger grave dont il le croyait menacé. Il semblait regretter un temps plus heureux. Je me rappelle le nom d’une reine qui revenait sans cesse dans leur conversation: c’était, je crois, la reine Athalie. Les deux jeunes gens s’appelaient Joad et Abner. Joad répondit avec une majesté douce, sans peur et sans bravade, aux conseils de son ami. Son langage était cadencé, harmonieux, solennel:

Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai pas d’autre crainte.

dit-il. Je l’entends encore! Dieu! qu’il était beau! et que je m’attendris sur sa femme Josabeth! Éternel et doux souvenir! Quand j’aurais payé de ma vie ces sublimes leçons, les aurais-je payées trop cher?

Quand ils eurent résolu de prendre certaines mesures qui devaient conjurer l’orage, changer la face des choses, et, si j’ai bien compris, placer la couronne sur la tête d’un enfant nommé Joas, ils se séparèrent.

J’étais transportée, et non rassasiée. Je ne pouvais pas me séparer d’eux. Les hommes! Je voulais les voir de plus près encore. Je voulais être admise dans leur intimité! Dans quelle lumière je venais de les contempler! Comme Joad priait et remerciait Dieu! Quelles actions de grâces les hommes rendent continuellement à leur créateur! Nous étions au soir. Le soir, c’est l’heure sainte: c’est l’heure de la prière. Quel magnifique spectacle doit offrir à Dieu, qui sait tout, et à une pauvre chauve-souris, qui ne sait rien, l’intérieur d’une maison d’hommes le soir! Puisqu’enfin ils sont sujets à la mort, comme ils le disaient tout à l’heure, puisqu’ils doivent rendre compte au Seigneur de leur vie, jamais, non, mon Dieu! jamais un homme ne s’endort certainement sans être prêt à se réveiller devant le tribunal du souverain juge! Quelle prière doit être ce sommeil, et que le réveil doit être beau! Si j’osais, moi, misérable, approcher de ces conciliabules augustes, si j’osais franchir le seuil d’une habitation humaine, le soir, si j’osais! mais je n’oserai jamais.

Ainsi je parlais en moi-même, et cependant j’osai. L’homme quitta le pavillon, traversa le jardin; je le suivis à distance, retenant ma respiration, et battant à peine des ailes. J’avais peur de troubler le silence où sans doute il méditait. L’homme entra dans sa maison. Le cœur me manqua. Je crus commettre un sacrilège, en violant le soir ce saint asile... Pourtant, quelque respect qu’éprouve une chauve-souris, la curiosité l’emporte souvent en elle. C’est que nous sommes une race inférieure. Ces choses-là n’arriveraient pas aux hommes. Je laissai Joad entrer le premier par déférence; Abner le suivit, puis avisant au-dessus de la porte par laquelle ils étaient entrés, une fenêtre ouverte, je me voilai la face avec mes ailes, et je me hasardai. Je me blottis, sans être vue, derrière le rideau de la fenêtre, entre une glace et un tableau, puis je regardai et j’écoutai, tout yeux et tout oreilles. Joad et Abner étaient là; pendant quelque temps, j’écoutai inutilement. Ils ne dirent rien; sans doute ils réfléchissaient. Abner, étendu sur deux meubles qu’on appelle, je crois, des fauteuils, dans leur langage, semblait absorbé dans quelque pensée profonde qu’il n’exprimait pas. Joad tenait dans son auguste bouche un petit morceau de bois percé au bout, dont j’ignore le nom, et en faisait sortir de la fumée, chaque fois qu’il respirait. J’ai su depuis que cet exercice est très répandu parmi les hommes; sans doute il contribue beaucoup au parfait développement de l’esprit et du cœur, car ils quittent pour cela, m’a-t-on assuré, leurs affaires les plus importantes: ils abandonnent leurs sœurs, leurs mères, leurs femmes. Ce travail d’aspiration et de respiration qui gêne la parole, exhale une odeur infecte, et quelquefois ruine la santé, ce travail doit être fort pénible. Mais sans doute il était nécessaire aux progrès des hommes, et aucun dévouement ne me surprend de leur part.

Joad prit le premier la parole:

--Eh bien, dit-il à Abner, eh bien! grand imbécile (j’ignore le sens de ce mot, c’est sans doute un terme honorifique), j’espère que nous avons déclamé ce soir, dans le pavillon.

--A faire sortir les chauves-souris de leur trou, répondit Abner.

J’admirai sa bonté d’avoir pensé à moi dans un pareil moment, et la véhémence avec laquelle, en finissant sa phrase, il prononçait le nom de Dieu. Du reste, ils le prononçaient tous à chaque instant avec quelque formule terrible. Mais bientôt je regrettai mon audace, le cœur me manqua; je crus que j’allais tomber sans connaissance au milieu de ces deux hommes et troubler l’auguste entretien. Ah! c’est que j’appris qu’il était question entre eux des plus grands mystères de la nature et des plus grands événements de la société, et que ces hommes étaient des artistes. L’Art! Mon Dieu! qu’ils doivent toujours avoir les mains pures ceux qui touchent à cette grande chose: l’art! Je voyais là deux hommes qui se sont consacrés à l’art! Tous les artistes sont des saints, sans doute! Je regrette de n’être pas morte, en ce moment, de joie, de terreur et d’admiration. C’eût été une belle destinée pour une chauve-souris de mourir après avoir entendu des hommes, des artistes, s’entretenir, le soir, sous l’œil de Dieu, de la naissance, de la mort et du mariage.

Peu à peu l’entretien prit un tour qui m’étonna, et j’entrevis la charmante vérité. Je ne vous la dirai qu’à la fin, pour tenir votre attention en haleine, mes enfants. Soyez étonnées, mais ne soyez pas effrayées. Tout s’expliquera.

--Allons, bon! dit Joad, en voilà encore un qui va venir partager l’héritage du bonhomme.

--Pas de chance, dit Abner.

--Et encore il faudra faire semblant de voir arriver avec plaisir le nouveau gamin.

--Plains-toi donc! Plans-toi donc! Tu épouses cinquante mille livres de rente et des espérances.

--Ça va être amusant, reprit Joad, il faudra faire le tourtereau pendant les premiers mois, et puis être aimable avec le bonhomme.

--Pourvu que ce bonhomme-là ne soit pas le Père éternel! c’est que vraiment il lui ressemble! Ah bah! l’hiver approche. Les bonnes gens ont des rhumes. J’ai confiance dans les rhumes, et toi?

Josabeth entra.

--Je me rafraîchirais volontiers, dit-elle.

--Que pourrait-on vous offrir, madame? demanda Joad.

--Une tranche de gigot, répondit-elle.

On sonna. Un domestique servit à souper. Joad, Abner et Josabeth se mirent à table.

--Or ça, dit Josabeth, réglons nos comptes. C’est moi, mes petits anges, qui vous ai fait entrer au château. J’y suis bien sérieusement madame la comtesse de Lisburne. La fin du monde arrivera avant que ces honnêtes Bretons aient suspecté ma Seigneurie de figurer le soir à Paris sur les planches du Vaudeville. Avouez que je joue bien les rôles de comtesse. Sans moi, Antoine, seriez-vous ici?

(Je vous expliquerai tout à l’heure, mes enfants, pourquoi Josabeth appelait Joad de ce nom vulgaire d’Antoine. Vous n’avez pas mon expérience; vous ne savez pas encore ce que c’est qu’un nom de comédie.)

--Antoine, dit-elle donc d’un ton ému, seriez-vous ici sans moi? En face d’une jeune fille qui n’a lu que son livre de messe, obligée, pour être agréable à papa et à maman, de faire de la littérature, auriez-vous su vous tirer tout seuls d’Esther et d’Athalie? sans moi, seriez-vous entrés, chaussés de cothurnes, dans les bonnes grâces de deux vieux imbéciles? Oui ou non, vous ai-je rendu service? Vous épousez les écus, Antoine! eh bien, mon agneau, il faut s’exécuter. Il faut être reconnaissant. Des promesses! on sait ce que ça vaut. Cent fois, j’ai promis d’être sage, moi, pourtant me voici! Il faut me faire, séance tenante, une petite reconnaissance de 10.000 francs, c’est plus sûr. Nous avons monté le coup par écrit, mon doux Antoine. J’ai l’honneur de posséder dix précieux autographes de votre main.

--Qu’est-ce qu’elle veut dire, cette coquine-là? reprit Joad.

--Elle veut dire, mon cher enfant, reprit Josabeth, que si par hasard (vous savez comme le hasard est méchant quelquefois), si par hasard une seule de vos lettres précieuses, une lettre contenant le nœud de l’intrigue, tombait sous les yeux de la belle, vous n’épouseriez pas ses écus.

Joad semblait furieux. Abner souriait. La scène se prolongea.

Une autre à ma place se fût étonnée. Je comprenais et j’admirais.

--Coralie, cria Joad, et il prit un couteau sur la table.

--Doucement, l’ami, reprit Josabeth, ou j’appelle. Allons! mon petit, du calme! 1.000 fr. pour chaque lettre que je te rendrai. J’estime 1.000 fr. chacune de tes épîtres. Trouve donc un éditeur qui les estime à ce prix-là. Pas facile, mon vieux.

Joad fit mine de vouloir arracher un paquet à Josabeth. Celle-ci se défendit. Ils jouaient leur rôle parfaitement bien.

--Et moi, dit Abner, je ne suis pas inutile, est-ce que je n’aurai rien?

On ne lui répondit pas.

--Allons, petit, dit Josabeth, faut en finir, donne ta reconnaissance, et voilà tes lettres.

Joad jouait admirablement la colère. Il donna un morceau de papier, on lui en rendit plusieurs autres.

--Allons, dit Josabeth, voilà comme j’aime la jeunesse française, généreuse et bien élevée.

Qu’on vienne nous dire encore, ajouta-t-elle d’un air de triomphe, que le théâtre ne sert pas à moraliser les populations.

Je fus frappée d’un trait de lumière.

Joad, Abner et Josabeth quittèrent la table. Tous trois chancelaient. Leur démarche était tremblante; l’inspiration poétique pesait sur eux et leurs membres fléchissaient sous le poids de leur pensée.

Josabeth tendit son verre à Joad; il y versa une liqueur étrange que je crois destinée aux poètes. Les abeilles, vous le savez, préparent pour leur reine, pour celle qui est chargée de peupler la ruche, de former de nouveaux essaims, un miel particulier. Sans doute les hommes réservent pour leurs chantres, pour leurs poètes, pour ceux qui parlent la langue sacrée, ce breuvage pétillant et argenté qui rendit un éclat nouveau à leurs regards fatigués. Leur parole devint si active et si ardente, que je ne distinguais plus les mots prononcés.

Hélas! je sentis ma misère native et ma condition de chauve-souris. Je ne pouvais plus comprendre. Joad et Josabeth exécutèrent une danse triomphante, signe de joie et de réconciliation, puis ils poussèrent des cris de victoire. Abner battait des mains. J’étais au troisième ciel. Quelque chose s’empara de moi, qui ressemblait à du délire. Je m’associai, malgré moi, au transport des poètes. Je battis des ailes; un cri aigu s’échappa de ma poitrine haletante. Abner me regarda:

--Tiens! une chauve-souris! s’écria-t-il.

Oui, mes sœurs, il a prononcé votre nom et le mien. Mon faible cœur ne put résister à tant de joie. Ma patte gauche lâcha insensiblement le rideau qu’elle tenait, je glissai jusqu’à terre, sans connaissance, gracieuse pourtant. Je n’ai jamais eu d’amour-propre, mais je ne voulus pas offrir notre espèce aux yeux de l’espèce humaine sous un jour désavantageux. Toujours est-il que ces hommes superbes, la voix ardente, l’œil enflammé, s’écrièrent à la fois:

--Quelle horrible bête!

Exclamation de pitié et de tendresse, sans doute: car leur belle figure d’hommes exprimait ces nobles sentiments. Je m’y connais et je ne m’y tromperais pas. Ils ouvrirent la fenêtre. O touchante bonté! J’avais besoin de prendre l’air et ils le comprenaient! Croyant que je me trouvais mal, ils m’entourèrent avec un empressement qui me réchauffe encore le cœur et approchèrent la lumière de moi! Leur main, tremblante encore, enflamma un rideau. J’ai peut-être causé, dans la demeure des hommes, un incendie! O siècles, ô mémoire! gardez ce qui doit faire à jamais la fierté de notre race! Les hommes se sont empressés auprès d’un pauvre oiseau malade.

Je me rappelle les pensées qui, dans ce moment suprême, me traversèrent l’esprit. O Dieu, disais-je intérieurement, pourvu que je ne paraisse pas faible aux yeux des hommes, eux qui jamais sans doute n’ont connu la faiblesse. Je ne suis qu’une chauve-souris, ô mes enfants, mais quand je revois cette scène, j’ai des éblouissements. O souvenir sans lequel je mènerais tristement une vie décolorée, ne m’abandonne pas dans mes heures de découragement, afin que sur mes vieux jours, entourée de jeunes oiseaux qui demanderont à leur mère une histoire du bon vieux temps, je puisse d’un mot les rendre heureux et fiers comme moi-même, heureux et fiers d’être chauves-souris; que je puisse leur dire: j’ai été soignée par des mains humaines. Cet honneur fut accordé à votre grand’mère, un jour où elle se trouva au milieu de trois artistes, qui s’entretenaient, recueillis devant le Seigneur, des plus hauts mystères de leur destinée humaine, et qui décidaient du sort des autres hommes, disposant des diadèmes, et plaçant la couronne sur la tête d’un enfant!

Cinq minutes après, Joad, Abner et Josabeth dormaient du sommeil de l’innocence. Oh! qu’il est beau, le sommeil des hommes! Je leur donnai ma bénédiction et je m’envolai. J’emportais le ciel dans mon cœur. J’emportais pour le reste de mes jours un exemple à imiter. J’emportais l’expérience, la sagesse, c’est-à-dire le bonheur.

--Mais, mes chers enfants, vous n’avez pas tout compris; la scène du pavillon est claire; celle de la maison est une énigme pour vous. Je pardonne à votre étonnement; votre grand’mère elle-même fut un moment surprise et troublée. Mais, grâce à mon expérience des choses humaines, je puis vous expliquer le mystère, et si je ne l’ai pas fait plus tôt, c’est que je voulais m’amuser de votre ignorance, et permettre à vos jeunes imaginations de s’exercer; car les travaux de l’esprit forment la jeunesse, et, tout incapables que vous êtes de trouver le mot de l’énigme, il vous est utile de le chercher. Eh bien, mes enfants, voici le secret: sachez que les hommes ont coutume de représenter certains individus de leur espèce dans certaines positions déterminées, et de leur faire parler un langage de convention pour l’instruction et l’édification des auditeurs. Ils appellent cela des comédies. Or, dans la maison, j’ai vu jouer une comédie. La conversation harmonieuse, musicale et sublime que j’ai entendue dans le pavillon du jardin était leur langage ordinaire, leur vie vraie de tous les jours. Abner, Josabeth et Joad traitaient là des intérêts réels de leur vie. Mais la scène à laquelle j’assistai dans la maison était une scène de théâtre, une comédie. Dans cette pièce, Joad jouait le rôle d’Antoine, et Josabeth celui de Coralie. Avant et après la représentation, ils parlèrent de théâtre et de moralité. Ces grandes âmes, par un dévouement vraiment admirable, avaient bien voulu descendre une heure jusqu’à représenter les passions mauvaises, afin d’avertir leurs frères, et de leur montrer jusqu’où pouvait s’élever l’homme puisqu’il était capable de descendre si bas.

La pièce finie, Coralie redevint Josabeth, Antoine redevint Joad: ils retournèrent à leurs grandes entreprises. Peu de temps après, il se fit un grand bruit dans le monde: sans doute le roi Joas était couronné.

QUESTION

La pauvre chauve-souris avait pris, comme on le voit, la tragédie pour la vie réelle des hommes et la vie réelle des hommes pour une comédie parce qu’elle l’avait jugée ignoble.

Prenant la tragédie pour la vie réelle, elle en attendait la prolongation et s’attendait à voir Joas sur le trône.

Le contraire n’arrive-t-il pas quelquefois à certains hommes? Quand ils entendent exprimer un sentiment noble, ils croient à un mensonge: ils ne croient la parole sincère que quand elle est basse.

C’est l’erreur contraire à celle de ma chauve-souris.

CAÏN, QU’AS-TU FAIT DE TON FRÈRE?

Le conte que voici a pour préface une histoire vraie. L’histoire est tirée de la vie des Pères du désert, traduite en français, en vieux français. Je cite la traduction.

· · ·

«L’abbé Agathon, qui était prêtre dans le monastère du château, nous dit:

«Étant descendu un jour en Ruba pour aller trouver l’abbé Pémeu, solitaire, après que je lui eus dit ce que j’avais dans l’esprit, il m’envoya fort tard dans une caverne pour y passer le reste de la nuit. Or, comme c’était en hyver et que le froid était extrême, je me trouvay tout transi. Le vieillard m’étant venu voir le matin, me dit: Comment vous en trouvez-vous, mon fils?--En vérité, mon père, lui répondis-je, j’ai passé une rude nuit, à cause de la rigueur si extraordinaire du froid.--Et moy, je n’en ai point du tout senty, me répliqua-t-il.

«Ces paroles m’ayant rempli d’étonnement, parce qu’il était presque tout nud, je lui dis: Je vous supplie, mon père, de m’apprendre comment cela se peut faire?

«--C’est, me répondit-il, qu’un lion qui est venu dormir auprès de moy m’a réchauffé. Mais je puis vous asseurer néanmoins, mon fils, que je serai dévoré des bêtes farouches.

«--Et sur quoi vous fondez-vous pour dire cela? lui répartis-je.

«--Parce, me répliqua-t-il, qu’étant berger en notre païs (car nous étions tous deux de Galatie), j’aurais pu sauver la vie à un passant, si j’eusse voulu l’accompagner. Mais je le laissay aller, sans lui faire cette charité, et il fut mangé par les chiens. C’est pourquoi je mourrai assurément d’une mort semblable.

«Ce qui arriva comme il l’avait dit, des bêtes farouches l’ayant déchiré, trois ans après.»

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