‹ Contes extraordinairesChapitre 31 sur 53 · I

I

Ma chère Marie, ne t’occupe plus de moi. Tout est fini, je suis perdu. Je ne te dis pas ce que je vais devenir; je n’en sais rien moi-même.

Je sais seulement que j’ai reçu hier le dernier coup, celui dont on ne se relève pas.

Je venais de finir cette œuvre dont j’ai tant parlé: le Premier Regard.--C’est la figure d’un jeune homme qui s’éveille à la vie, et regarde autour de lui, comme s’il voyait chaque chose pour la première fois.

Quelques-uns de mes amis qui ont vu le tableau l’ont trouvé sublime, et ont ajouté qu’il ne rapporterait rien, parce que mon nom est inconnu du public.

Après d’innombrables tentatives, toutes atroces et toutes infructueuses, j’eus à le montrer hier à un très riche amateur, M. le baron William de B. Il examina le tableau, le trouva remarquable, puis me demanda si j’avais beaucoup exposé. Sur ma réponse négative, sa physionomie changea.

--En effet, me dit-il, je ne connais pas votre nom. Il faudrait avant tout vous faire connaître. Ce tableau a du mérite, cette esquisse aussi, dit-il en jetant un coup d’œil rapide sur l’autre tableau commencé, tu sais, Marie, Caïn après le crime; mais enfin, dit-il, on ne vous connaît pas.

--Vous voyez, monsieur, lui dis-je, que je cherche à me faire connaître.

--Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous avez du talent, je m’y connais; mais je doute que ce talent soit de nature à être apprécié du public; j’achèterais votre tableau qu’on me demanderait d’où je l’ai sorti! Tel que le voilà, il a un certain prix; mais, si vous étiez mort, il vaudrait cent fois plus et peut-être qu’il trouverait des acheteurs, moi tout le premier. Mais que voulez-vous! les hommes sont ainsi: ils font des folies pour des objets d’art dont la valeur est garantie par la signature et n’aiment point à se faire les prôneurs d’un talent encore inconnu. Moi qui vous parle, ajouta-t-il avec un sourire heureux, j’ai acheté cent mille francs un tableau que je ne mets pas au-dessus du vôtre. C’est un Murillo! Je suis un homme modeste; je me range volontiers à l’avis du plus grand nombre. Le plus grand nombre finit toujours par avoir raison, et pour ma part je n’ai pas l’orgueil de penser que j’en sache à moi tout seul plus que le genre humain tout entier. Faites-vous connaître, tout est là, faites-vous connaître, exposez: soyez médaillé, décoré; mais surtout mourez, vos tableaux vaudront de l’or. Voyez-vous, ajouta-t-il, vous parlez à un homme pratique qui ne croit pas aux génies incompris. Au revoir... monsieur... vous avez vraiment du talent, plus que cela même, je ne marchande rien, vous avez du génie, au revoir... monsieur.

· · ·

Voilà, Marie, ma dernière aventure; toutes les autres lui ressemblent; c’est ce qui me dispense de les raconter. Je te dis en peu de mots ce qui, en fait, a été très long. Mais le désespoir est bref. Il n’a pas le courage des détails. Il résume ses causes, et ne montre que ses effets.

Voilà, ma bonne Marie, l’affaire d’hier. Celle d’avant-hier, c’était un autre monsieur. Celui-ci n’avait pas le temps d’examiner mon œuvre comme elle mérite de l’être. Il m’a expliqué cela, deux heures durant, sans regarder le tableau; le temps lui manque. Par exemple, il visite tous les matins de dix heures à midi ses chevaux, de quatre à six il fait le tour du lac.

Quant à M. le baron, il m’a quitté en m’assurant qu’il avait pour mon talent la plus haute estime; qu’il voudrait avoir une galerie de tableaux tous peints par moi, et qu’il aurait probablement là une belle fortune, car plus tard mes tableaux vaudraient de l’or, et qu’il en vendrait cher la collection.

S’il y a pour moi un plus tard, plus tard je le trouverai quand je n’aurai plus besoin de lui et il se fera honneur d’avoir le premier...

Adieu, Marie, j’étais tellement habitué à l’espérance qu’il leur a fallu du temps, à ces gens qui n’ont le temps de rien, il leur a fallu du temps pour me mener où me voilà.

Le baron a vu, je crois, le désespoir sur ma figure, car il m’a dit, en me quittant, un mot singulier que rien ne provoquait:

--Cher monsieur, ne prenez pas un air funèbre. Je ne suis point le don Quichotte des génies en herbe; faites-vous connaître, faites-vous connaître, vous me trouverez! Mais si vous manquez de courage, si vous faites des sottises et si vous gâtez votre talent, je n’en serai point responsable; comme Pilate, je m’en lave les mains!

Je les écoutai descendre.

--Non, vois-tu, dit-il à sa femme, pour mon portrait, je veux un maître, une signature.

--Peut-être, répondit la baronne, peut-être avons-nous tort de décourager ce jeune homme?

--Décourager, que dites-vous donc? Je lui ai dit qu’il avait un grand talent. Voulez-vous savoir, ajouta-t-il en s’arrêtant devant elle, voici ma pensée; ce qui perd l’art dans le siècle où nous sommes, c’est qu’on le gorge d’or et qu’il ne meurt pas assez d’hommes de génie à l’hôpital, c’est comme cela!

Adieu Marie.

· · ·

Il y eut quelque chose que Paul n’entendit pas.

Au moment de monter en voiture, la baronne s’arrêta.

--Eh bien, que fais-tu là? lui dit son mari.

--Je ne suis pas très bien, dit-elle.

--Raison de plus pour monter en voiture, qu’as-tu?

--La figure de ce jeune homme me poursuit. Qui sait de quel désespoir il peut être capable? Qui sait que de choses il cache en lui? Remontons. Je suis comme si nous venions de commettre un crime. Remontons: j’ai lu, il y a une trentaine d’années, un conte que j’avais oublié depuis, mais qui revient vaguement à la mémoire comme un avertissement. Je ne me souviens plus de l’histoire, mais l’impression me revient, vague et terrible après trente ans. Remontons.

Le baron s’arrêta en éclatant de rire.

--Ah çà, es-tu folle! Est-ce que je n’ai pas le droit, par hasard, de choisir les tableaux que j’achète? Est-ce qu’il y a une loi qui m’oblige à acheter les tableaux de ce monsieur? Je te le dis très sérieusement, ma chère: c’est avec des pensées comme celles-là que tu deviendras folle. Il y a beaucoup de folies dans le temps où nous vivons.

Prenons garde, prenons garde!

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